Erwann Bleu

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Posté le: 04 Nov 2007 à 13:05:23 Sujet du message: Zizek - Le suicide et ses vicissitudes |
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LE SUICIDE ET SES VICISSITUDES
« Aujourd'hui, on peut être dépendant de tout : de l'alcool ou de la drogue, mais aussi de la nourriture, de la cigarette, du sexe, du travail, Etc. Cette universalisation de la dépendance témoigne de la précarité absolue de la position subjective contemporaine : en l'absence de structures stables prédéterminées, tout doit sans cesse être renégocié. Le suicide aussi. » (183)
« ... Albert Camus signale avec raison que le suicide reste le seul problème véritablement philosophique. Se pose toutefois la question : à quel moment ce statut est-il atteint ? Seule la société réflexive moderne permet d'arriver à ce point, quand la vie « ne va plus de soi », telle une catégorie « non marquée » (pour reprendre le concept de Jakobson), mais qui est « marquée » et doit être motivée (ce qui explique que l'euthanasie serait devenue tolérable). Avant la modernité, on considérait que le suicide témoignait d'un dysfonctionnement pathologique, d'un désespoir, d'une détresse. Avec l'avènement de la réflexivité, le suicide est perçu comme un acte existentiel, le résultat d'une décision pure, irréductible à toute souffrance objective ou pathologie psychique. C'est l'autre face de la conception de Durkheim, qui réduit le suicide à un simple fait social pouvant être quantifié et prédit : l'objectivation et la quantification du suicide, ainsi que sa transformation en un pur acte existentiel, sont deux approches étroitements corrélées.
Ce contexte éclaire notre lecture de Train de nuit, un roman de Marthin Amis centré sur la tentative de « pathologiser » un suicide [...]. Ce tableau, où l'acte suicidaire est attribué à des causes claires [alors qu'en réalité la suicidée s'est suicidée sans causes précises], est plus supportable qu'un acte aux causes insondables. » (184)
. UNE HORREUR AU-DELA DU TRAGIQUE : LE PROCES DE BOUKHARINE
« Un tel acte est tout aussi intolérable au totalitarisme politique. Lacan l'a remarqué, l'absence de tragique pur de la condition humaine moderne rend celle-ci encore plus terrifiante. En dépit des horreurs du Goulag et de l'Holocauste, le tragique a indéniablement disparu depuis l'avènement du capitalisme. Ni les victimes des camps de concentration, ni celles des procès-spectacles du stalinisme ne se trouvaient dans une situation tragique, au sens strict du terme ; leur situation était d'autant plus horrible qu'elle offrait aussi des aspects comiques, ou du moins ridicules. Cette horreur était si radicale qu'aucune sublimation n'était possible, et c'est singulièrement la raison pour laquelle on ne peut l'approcher que par le biais de l'imitation parodique.
Le discours stalinien nous offre peut-être l'exemple le plus patent de cette obscénité comique de l'horreur au-delà du tragique. » (184)
« Dans l'affaire Boukharine, la discordance qui provoquait le rire était radicale : du point de vue des staliniens, le suicide était dépourvu de toute authenticité subjective, il était tout simplement instrumentalisé, réduit à n'être qu'une des formes les plus sournoises du complot contre-révolutionnaire. » (185)
. LE VIDE DE LA PLACE SACREE DANS L'ART CONTEMPORAIN
« L'intolérable du suicide peut s'aborder par le biais de l'examen de la tension entre l'objet et le vide. Dans l'art contemporain, la distance entre l'espace sacré de la beauté sublime et l'espace excrémentiel de l'ordure (le débris) se rétrécit jusqu'à ce que les opposés se rencontrent paradoxalement.... » (189)
« En d'autres termes, si pour l'art traditionnel, la question était de savoir quel objet était susceptible de remplir la place vide de la Chose (la pure place) et d'après quels critères esthétiques, c'est-à-dire comment parvenir à élever un objet ordinaire à la dignité de la Chose, le problème de l'art moderne est, en un sens, inverse (et donc bien plus désespérant) : on ne peut plus compter sur la présence de la place sacrée (le vide), lieu prédisposé à accueillir les productions humaines. Aussi la mission de l'art consiste-t-elle à maintenir cette place telle quelle, à s'assurer que ce lieu « aura bien lieu » - autrement dit, le problème n'est plus celui de l'horror vacui, du remplissage du vide, mais bien celui de la création préalable de ce vide. » (189)
« En d'autres termes, et c'est là le paradoxe, seul un élément qui est totalement « déplacé » (excrément, ordure, déchet) peut soutenir le vide de la place vide – c'est ce à quoi fait allusion Mallarmé quand il parle d'une situation où « rien n'aura eu lieu que le lieu » – mais au moment où l'élément excédentaire trouve sa place, alors, il n'y a plus place pour cette pure place distincte des éléments qui la remplissent. » (190)
« Dans la même ligne d'idée, la vue de fèces occupant la place sublime provoque une réaction d'indignation : « Est-ce là de l'art ? » – et c'est précisément cette réaction négative, cette expérience de la radicale incongruité entre l'objet et la place qu'il occupe, qui nous font prendre conscience de la spécificité de cette place. » (190)
« En d'autres termes, si nous retirons l'élément positif du vide de la place sacrée, soit le « petit rien de réalité », la tache excessive qui rompt son équilibre, nous ne retrouvons pas le vide pur, équilibré, en soi. Il disparaît au contraire, il n'a plus lieu. » (191)
. LE SUICIDE, LE SUJET ET SON OBJET
« D'abord, le suicide est incontestablement un acte qui témoigne d'un message (message de protestation contre une déception politique, érotique, etc.). En tant que message, il est adressé à l'Autre (les suicides politiques comme les immolations publiques par le feu cherchent à choquer, à réveiller le public indifférent). Bien que ce type de suicide implique une dimension symbolique, il reste fondamentalement pris dans l'imaginaire, dans la mesure où le sujet y est soutenu par la scène où il imagine l'effet produit par son acte sur les témoins, le public, la postérité et tous ceux qui en auront connaissance : la satisfaction narcissique qu'il retire de ces projections imaginaires est indéniable.
Ensuite, il y a le suicide dans le réel : le passage à l'acte brutal, l'identification complète et directe du sujet à l'objet. Pour Lacan, le sujet (sujet barré, sujet vide) et l'objet cause de son désir (le reste où s'incarne le manque qui « est » le sujet) sont strictement corrélés : il n'y a de sujet que tant qu'il reste une tâche matérielle, un reste qui résiste à la subjectivation, un surplus dans lequel le sujet ne peut justement pas se reconnaître. En d'autres termes, le paradoxe du sujet réside en ceci qu'il ne résiste qu'à travers son impossibilité radicale, avec ce quelque chose « en travers de la gorge » qui l'empêche de réaliser pleinement son identité ontologique. » (191)
« Ainsi sujet et objet ne sont pas simplement extérieurs l'un à l'autre : l'objet n'est pas la limite externe par rapport à laquelle le sujet définit son identité, il est « extime » dans son rapport au sujet ; il est sa limite interne, la barre qui empêche la réalisation complète du sujet.
Cependant, le passage à l'acte suicidaire réalise précisément l'identification directe du sujet à l'objet. » (192)
« Il en résulte que le sujet n'est plus le pur vide de sa négativité (S barré), désir infini, vide en quête de l'objet absent, mais qu'il tombe directement dans l'objet, devient l'objet ; inversement, l'objet (cause du désir) n'est plus la matérialisation du vide, la présence spectrale qui incarne le manque qui soutient le désir du sujet, mais il acquiert une existence positive et une consistance ontologique. » (192)
« ... l'objet est toujours là et c'est la place vide qui disparaît ; le cadre s'effondre sur l'espace qu'il cernait, de telle sorte que l'on assiste à l'éclipse complète de l'ouverture symbolique, à la clôture totale du réel. En ce sens, non seulement ce type de suicide n'est pas l'expression la plus achevée de la pulsion de mort, mais c'est plutôt son contraire absolu. En effet, pour Lacan, la sublimation créatrice et la pulsion de mort sont strictement corrélées : la pulsion de mort évacue la place sacrée, déblaie, crée le vide, le cadre que l'objet, élevé à la dignité de la Chose, vient remplir.
C'est donc ici que nous rencontrons le troisième type de suicide : le suicide qui met par contre en évidence la pulsion de mort, le suicide symbolique – non pas pris dans le sens où « on ne meurt pas réellement, simplement symboliquement », mais plus précisément dans le sens où le réseau symbolique qui définit l'identité du sujet est lui-même effacé, où les liens qui ancrent le sujet dans le symbolique sont coupés. Le sujet se retrouve donc totalement privé de son identité symbolique, projeté dans « les ténèbres du monde », avec comme seul corrélat un reste excrémentiel minimal, un déchet, un grain de poussière dans l'oeil, un presque-rien qui soutient le pure lieu-cadre-vide, de sorte qu'ici, enfin, « rien n'a lieu que le lieu ».
Le contraire de l'identification psychotique directe à l'objet est la mobilisation des potentialités symboliques qui rend palpable la distance qui sépare à tout jamais l'acte propre de la décision symbolique [...]. La décision de se tuer est ici parfaitement sincère, mais prise ainsi, elle a précisément pour effet de repousser indéfiniment le suicide : pourquoi aller m'embarrasser à faire ce que j'ai déjà décidé que je ferai effectivement ? C'est là le mensonge primordial, le proton pseudos de l'ordre symbolique. » (193) |
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