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Alvarez - Le dieu sauvage, essai sur le suicide

 
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Erwann Bleu



Inscrit le: 01 Jan 1970
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MessagePosté le: 01 Nov 2007 à 18:21:06    Sujet du message: Alvarez - Le dieu sauvage, essai sur le suicide Répondre en citant

Le dieu sauvage : 1971.
A.Alvarez


PREFACE

« Dans ce livre, j’essaie de découvrir pourquoi ces choses [les suicides] arrivent » (12)

« Nulle théorie unique ne saurait démêler un acte aussi ambigu et comportant des mobiles aussi complexes que le suicide. » (12)

« J’ai donc tenté d’établir, tels que je les comprends et avec autant d’objectivité que possible, les divers états d’esprit et la confusion des sentiments qui ont abouti à la mort de Sylvia [Plath]. C’est de cet exemple que je suis parti pour suivre le sujet et pénétrer dans des domaines moins personnels. » (12)

« Les sociologues et les psychiatres ont été, en particulier, intarissables. En explorant la plupart de leurs innombrables livres et articles, il est cependant possible – aisé, de fait – de se rendre compte tout aussitôt qu’ils sont déconcertés par cette crise pitoyable, trouble et angoissante qui est l’habituelle réalité du suicide. » (13)

Recommande de lire Stengel, Suicide et tentative de suicide.

« Plus je lis de travaux de recherches techniques, plus je demeure convaincu que le mieux à faire est de considérer le suicide sous l’angle de la littérature afin de voir comment et pourquoi elle colore le monde imaginatif d’êtres créateurs. » (13)

« L’artiste étant, par vocation, plus conscient de ses mobiles que la plupart des autres hommes et plus capable de s’exprimer, il paraît probable qu’il peut offrir des éclaircissements qui ont échappé aux sociologues, aux psychiatres et aux statisticiens. » (13)

« Je n’offre pas de solutions. De fait, je ne crois pas qu’il en existe, car le suicide signifie des choses différentes pour des gens différents à des moments différents. Pour Pétrone, l’Arbitre des Elégances, ce fut une finale et élégante note d’agrément à une vie consacrée à une suprême harmonie. Pour Thomas Chatterton, ce fut une mort lente par inanition. Pour Sylvia Plath, ce fut une tentative pour échapper à une situation désespérée à laquelle l’avait acculée sa propre poésie. Pour Cesare Pavese, ce fut aussi inévitable que le lever quotidien du soleil, un événement que tout le succès et toutes les louanges du monde n’eussent pu empêcher. La seule solution au suicide qu’il soit possible de concevoir et d’espérer est l’aide que peut lui apporter l’un des éléments suivants : la compatissante compréhension de ses affres par les Samaritains et par le prêtre, ou par ces rares médecins qui ont le temps et la vocation d’écouter, ou le secours exercé du psychanalyste, ou celui que le professeur Stengel appelle une « communauté thérapeutique » spécifiquement organisée pour faire face à de tels cas. Mais peut-être le suicide ne désire-t-il aucune aide.
Au lieu d’offrir des réponses, j’ai simplement tenté de contrebalancer deux préjugés : le premier est ce ton religieux si supérieur […] qui, avec horreur, rejette le suicide comme un crime contre la morale ou une maladie hors de discussion. Le second est la mode scientifique actuelle qui, dans le processus même du traitement du suicide en tant que sujet pour de sérieuses recherches, réussit à lui dénier toute signification sérieuse en réduisant le désespoir aux statistiques les plus sévères. » (14)


PREMIERE PARTIE

PROLOGUE : SYLVIA PLATH

« Elle parlait donc du suicide avec un détachement ironique et sans la moindre mention de la souffrance ou du drame de cet acte. De toute évidence, le fait que sa première tentative avait été sérieuse et bien près de réussir, et non un simple geste hystérique, était une question d’amour-propre. Elle semblait lui permettre à juste titre de parler du suicide en tant que sujet et non comme obsession. C’était un acte auquel elle pensait avoir droit en tant qu’adulte possédant son libre arbitre, tout comme elle le croyait nécessaire à son développement, étant donné sa bizarre conception de l’adulte comme un survivant, un Juif imaginaire des camps de concentration de l’esprit. A cause de cela, il n’était jamais question de mobiles : on le fait parce qu’on le fait, exactement comme un artiste sait toujours ce qu’il sait. » (39)

« Pourquoi ces choses arrivent-elles ? Y a-t-il quelque moyen d’expliquer un tel déchet, puisqu’il ne saurait guère être justifié ? Existe-t-il, pour un être créateur comme Sylvia, une tradition du suicide, ou y avait-il des forces extra-littéraires qui devaient l’y conduire ? Ce sont là des questions auxquelles je m’efforcerai de répondre dans le reste de ce livre. Mais il y a d’abord une question d’antécédents, d’histoire de l’acte et de ses étranges transformations dans la culture occidentale. » (62)


DEUXIEME PARTIE

. LES ANTECEDENTS

« En d’autres termes, le suicidé était aussi bas que le plus bas des criminels » (68)

« Avec des variantes, des mutilations [des corps des suicidés] similaires étaient pratiquées dans toute l’Europe » (69)

« D’où l’aphorisme du professeur Joad, qui déclare qu’il ne faut pas se suicider en Angleterre sous peine d’être considéré comme un criminel si l’on échoue et comme un fou si l’on réussit » (71)

« La barbarie de tout châtiment étant proportionné à la crainte de l’acte, pourquoi un geste si essentiellement privé inspirait-il une terreur et une superstition aussi primitives ? » (71)

« Comme l’épieu et la pierre, l’emplacement avait été choisi dans l’espoir que le constant trafic au-dessus du mort empêcherait son esprit inquiet de se lever ; si cela échouait, le nombre des chemins, espérait-on, embrouillerait le fantôme et entraverait ainsi son retour à la maison » (71)

« Dans les sociétés primitives, le mécanisme de la vengeance est simple : ou le fantôme du suicidé détruira lui-même son persécuteur, ou son acte forcera sa famille à accomplir la besogne, ou les lois implacables de la tribu obligeront l’ennemi du suicidé à se supprimer de la même manière. Cela dépend des coutumes du pays. En tout cas, le suicide dans ces conditions est curieusement irréel ; c’est comme s’il était commis avec une certaine croyance que le suicidé lui-même ne mourrait pas véritablement. Il accomplit, au contraire, un acte magique qui déclenchera un rite, complexe mais également magique, qui finira par la mort de son ennemi. » (72)
[Rapproche ce rite du suicide commis par protestion politique]

« « Suicide », qui est un mot latin et relativement abstrait, est apparu assez tard. L’Oxford English Dictionary en fait remonter le premier usage à 1651. J’ai découvert le mot un peu plus tôt dans le Religio Medici de Sir Thomas Browne, écrit en 1635 et publié en 1642. Mais il était encore assez rare pour ne pas avoir fait son apparition dans l’édition de 1755 du Dictionnaire du Dr Johnson. Au lieu de ce mot, il employait les termes self-murder (meurtre de soi), self-destruction (destruction de soi), self-killing (suppression de soi), self-homicide (homicide de soi), self-slaughter (massacre de soi), expressions qui toutes reflétaient des associations d’idées avec le meurtre.
Ils reflétaient également les difficultés de l’Eglise à rationaliser sa proscription du suicide, puisque ni l’Ancien ni le Nouveau Testatement ne l’interdisent en termes précis. Quatre suicides sont consignés dans l’Ancien Testament : Samson, Saül, Abimelec et Achitophel, et aucun d’eux n’en est blâmé. De fait, ils ne font l’objet que de rares commentaires. Dans le Nouveau Testament, même le suicide du plus grand criminel, Judas Iscariote, est rapporté tout aussi brièvement ; au lieu d’être ajouté à ses crimes, il semble donner la mesure de son repentir. Ce n’est que beaucoup plus tard que les théologiens réforment le jugement implicite de saint Matthieu et avancent l’idée que Judas était plus damné par son suicide que par sa trahison du Christ. Dans les premières années de l’Eglise, le suicide était un sujet si neutre que même la mort de Jésus était considérée par Tertullien, l’un des plus ardents des premiers Pères, comme une sorte de suicide. Il fit remarquer, et Origène fut d’accord avec lui, qu’Il avait volontairement rendu l’âme, car il était inconcevable que Dieu fût à la merci de la chair. » (73)

« Ce n’est qu’au Vième siècle de l’ère chrétienne que l’Eglise légiféra finalement contre cet acte et la seule source biblique autorisée fut alors une interprétation spéciale du sixième commandement : « Tu ne tueras point » » (74)

« … comme le fait remarquer David Hume, le monothéisme est la seule forme de religion qui puisse être prise au sérieux, parce que seul le monothéisme considère l’univers comme un tout unique, systématique et intelligible ; ses conséquences sont pourtant le dogmatisme, le fanatisme et la persécution, alors que le polythéisme, qui est intellectuellement absurde et un obstacle positif à la compréhension scientifique, produit la tolérance, le respect pour la liberté individuelle et une oasis de civilisation » (74)

En ce qui concerne les vikings, « Seuls ceux qui avaient eu une mort violente pouvaient entrer et prendre part au banquet [d’Odin]. Le plus grand honneur et la qualification la plus sûre étaient la mort au combat ; ce qui venait ensuite était le suicide. » (77)

« Selon une autre tradition, Odin se blessa avec son épée avant d’être rituellement brûlé. Dans les deux cas, c’était un suicidé et ses adorateurs agissaient selon son exempe divin. De même, il existait une maxime druidique qui préconisait le suicide comme étant un principe religieux. « Il y a un autre monde et ceux qui mettront fin à leurs jours pour y accompagner leurs amis y vivront avec eux » » (77)

« Puisque la mort était inévitable et relativement sans importance, le suicide, en fin de compte, était devenu plus une question de plaisir que de principe : on sacrifiait quelques jours ou quelques années de vie terrestre afin de festoyer éternellement avec les dieux dans l’autre monde. C’était, essentiellement, un acte frivole.
En revanche, un suicide sérieux est un acte résultant d’un choix et dont les conditions sont entièrement de ce monde ; un homme meurt de sa propre main parce qu’il pense que la vie qu’il mène ne vaut pas d’être vécue. » (79)

« Les aborigènes de Tasmanie, par exemple, mouraient non seulement parce qu’on leur donnait la chasse comme à des kangourous en guise de sport pour un après-midi, mais également parce qu’un monde dans lequel cela pouvait arriver leur était intolérable ; ils commettaient donc le suicide en tant que race en refusant d’engendrer » (80)

« Finalement, placés devant une gênante pénurie de main-d’œuvre, les Espagnols mirent fin à l’épidémie de suicides en persuadant les Indiens qu’ils se tueraient, eux aussi, afin de les poursuivre dans l’autre monde avec une cruauté plus grande encore » (80)
[les Indiens étaient tellement persécutés qu’ils préféraient se suicider plutôt que de subir l’esclavage des Espagnols]

« La tolérance commença avec les Grecs » (81)

« Le premier de tous les suicides littéraires, celui de Jocaste, la mère d’Œdipe, est présenté comme louable, un moyen honorable de sortir d’une intolérable situation. Homère rapporte le suicide sans commentaire, comme un acte naturel et généralement héroïque. Les légendes corroborent ses dires. » (81)

« Dans la mesure où les annales sont exactes, les anciens Grecs n’attentaient à leur vie que pour les raisons les plus louables : le chagrin, la grandeur de leurs principes patriotiques ou pour échapper au déshonneur » (82)

« Le suicide grec classique était donc dicté par une calme raison, bien qu’un peu excessive. A Athènes, comme dans les colonies grecques de Marseille et de Ceos, où la ciguë était en honneur et où les coutumes inspirèrent à Montaigne sa défense éloquente du noble suicide, les magistrats conservaient une provision de poison pour ceux qui désiraient mourir. Tout ce qu’on leur demandait était de plaider auparavant leur cause devant le Sénat et d’obtenir son autorisation officielle. » (84)

« Autrement dit, la réalisation des Grecs fut d’enlever au suicide toute son horreur primitive et d’arriver à parler peu à peu de ce sujet de façon plus ou moins rationnelle, comme s’il ne comportait pas beaucoup de sentiment de façon ou d’autre. Les Romains, d’autre part, le revêtirent de ses émotions, mais, en agissant ainsi, inversèrent ces émotions. A leurs yeux, le suicide n’était plus moralement mauvais ; au contraire, la manière de disparaître devint pour ainsi dire une épreuve d’excellence et de vertu. » (85)

« Il est donc évident que les Romains considéraient le suicide sans crainte ni répulsion, mais comme une justification pesée et choisie avec soin de la façon dont ils avaient vécu et des principes qu’ils avaient suivis. […]. Vivre noblement signifiait aussi mourir noblement et au bon moment. Tout était déterminé par la volonté et le choix rationnel.
Cette attitude était soutenure par la loi romaine. […]. Puisque cela couvrait toutes les causes rationnelles, tout ce qui restait était le suicide absolument irrationnel « sans cause », ce qui était punissable pour cette raison que « celui qui ne s’épargne pas lui-même épargnera moins encore son prochain ». En d’autres termes, il était châtié parce qu’il était irrationnel et non parce qu’il commettait un crime. Il y avait d’autres exceptions, mais elles étaient d’un ordre plus strictement pratique encore : pour un esclave, il était criminel de se tuer pour la simple raison qu’il représentait pour son maître un certain investissement de capital. » (87)
Il était aussi criminel de se suicider pour le soldat (appartient à l’état) et le criminel (se soustrait à la justice)

« En résumé, dans la loi romaine, le crime de suicide était strictement d’ordre économique. Ce n’était une infraction ni contre la moralité ni contre la religion, mais uniquement contre les investissements de capitaux de la classe qui possédait des esclaves ou contre le trésor de l’Etat » (88)

Dans la Rome Antique, des gens offraient leur mort en spectacle contre de l’argent versé à leurs héritiers.

« Le christianisme, qui commença comme une religion pour les pauvres et les réprouvés, prit cette soif de sang, combinée à l’habitude du suicide, et transforma les deux choses en martyre. » (89)

« La glorieuse compagnie des martyrs se monta à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui furent décapités, brûlés vifs, jetés du haut des falaises, calcinés sur des grils et taillés en pièces… tous plus ou moins gratuitement, de leur propre volonté, comme autant d’actes de provocation délibérés. Le martyre fut une création chrétienne autant qu’une persécution romaine.
Tout comme les premiers chrétiens reprirent les fêtes religieuses romaines, ils adoptèrent aussi l’attitude romaine à l’égard de la mort et du suicide, les magnifiant théologiquement, les dénaturant et, finalement, les bouleversant. Pour les Romains de toute classe, la mort en soi était sans importance. Mais la façon de mourir – décemment, rationnellement, avec dignité et au bon moment – comptait énormément. C’est-à-dire que leur façon de mourir donnait la mesure de la valeur finale de leur vie. » (90)

« Les plus stoïciens des Romains eux-mêmes ne commettaient le suicide qu’en dernier ressort ; ils attendaient au moins que leur vie fût devenue intolérable. Mais, pour l’Eglise primitive, la vie était intolérable quelles qu’en fussent les conditions. Pourquoi, alors, vivre non rachetés quand un simple coup de couteau vous séparait de la bénédiction céleste ? L’enseignement chrétien était au début une puissante incitation au suicide.
Les premiers Pères avaient un autre encouragement, presque aussi puissant que la bénédiction céleste. Ils offraient la gloire posthume : les noms des martyrs célébrés annuellement dans le calendrier de l’Eglise, leur disparition officiellement consignée, leurs reliques vénérées […].
Mais, par-dessus tout, le martyre offrait une certitude de rédemption. » (91)

« Mais Augustin reconnaissait également le dilemme logique de l’enseignement chrétien : si le suicide était permis afin d’éviter le péché, il devenait alors la ligne de conduite logique pour tous ces récents baptisés. Ce sophisme, joint à la manie du suicide des martyrs [surtout les donatistes], le poussa à émettre des arguments prouvant que le suicide est « une perversion détestable et damnable », un péché mortel plus grand que tout ce qui pouvait être commis entre le baptême et une mort divinement ordonnée » (93)

« Finalement, Augustin reprit l’argument de Platon et des pythagoriciens affirmant que la vie est un don de Dieu et que, nos souffrances étant divinement ordonnées, elles ne doivent pas être écourtées de notre propre chef ; les subir avec patience donne la mesure de notre grandeur d’âme. Ainsi, mettre fin à ses jours ne faisait que prouver que l’on n’acceptait pas la volonté divine. » (94)

Les chrétiens tirent leurs arguments contre le suicide de sources non chrétiennes (Aristote et Platon), et finissent par l’interdire et le condamner totalement en 533 puis, définitivement, en 633.

« Il n’en reste pas moins que le suicide, à peine déguisé en martyre, est le roc sur lequel l’Eglise a été édifiée. » (96)

« Un acte qui, au cours du premier épanouissement de la civilisation occidentale, avait été tolérée, plus tard admiré, et plus tard encore recherché comme la marque suprême du zélateur, devint finalement l’objet d’une intense répulsion morale. Lorsque, vers la fin de la Renaissance, la question du droit de l’individu de se supprimer fut soulevée de nouveau, elle parut défier toute la structure de la foi chrétienne et de la morale. » (96)

« Les arguments de plus en plus audacieux et rationnels des philosophes – Voltaire, Hume, Schopenhauer – ne réussirent guère à ébranler cette certitude morale… » (97)

« Il fallut la contre-révolution de la science pour changer tout cela » (97)

« Cette mutation va de l’individu à la société, de la morale au problème. Du point de vue social, les gains étaient énormes : les peines légales diminuèrent peu à peu ; les familles de ceux qui avaient réussi à se suicider ne se trouvaient plus déshéritées ni entachées de soupçon ou de folie héréditaire ; elles pouvaient enterrer leurs morts et les pleurer à peu près de la même façon que toute autre famille endeuillée. Quant à celui qui avait manqué son suicide, il n’affrontait plus ni l’échafaud ni la prison, mais tout au plus une période d’observation dans un hôpital psychiatrique ; le plus souvent, il n’affrontait rien de plus pénible que sa propre dépression.
Cependant, du point de vue existentiel, il y eut également des pertes. La condamnation par l’Eglise du suicide, si brutale qu’elle fût, était au moins fondée sur le souci de l’âme du suicidé. En revanche, une grande partie de la tolérance scientifique moderne semble être fondée sur l’indifférence humaine » (97)

« Il me semble qu'il n'y ait qu'une distance étonnament infime entre l'idée de la mort en tant qu'évènement passionnant et légèrement érotique sur l'écran d'un téléviseur et celle du suicide en tant que problème sociologique abstrait » (98)

« ... le suicide moderne a été enlevé du monde vulnérable et versatile des êtres humains et enfoui en sécurité dans les asiles. » (98)


TROISIEME PARTIE

. LE MONDE FERME DU SUICIDE

1 – SOPHISMES

« Le préjugé contre le suicide continue, mais les principes religieux qui l'avaient autrefois revêtu de dignité semblent aujourd'hui beaucoup moins évidents. Cela a eu pour résultat de modifier le ton de juste condamnation. Le péché mortel d'autrefois est devenu un vice privé, un autre « sale petit secret », une chose honteuse à éviter et à dissimuler avec soin, dont il ne faut pas parler et légèrement lubrique, moins un massacre de soi qu'un abus de soi.
L'une des raisons de ce bizarre changement de ton est que le suicide, tout en restant humainement révoltant, est en même temps devenu quelque chose de respectable, c'est-à-dire qu'il fait maintenant l'objet d'une recherche scientifique intensive et que la science rend tout respectable. » (103)

Avec Durkheim, « il n'était plus question de la moralité de l'acte, mais des conditions sociales qui provoquent un tel désespoir. « Être ou n'être pas » a cédé la place à « l'à quoi bon » » et depuis des milliers d'études se sont développées (médecins, psychologues, compagnies d'assurrance, suicidologie...) (104)

Plus on vieillit, plus on réussit son suicide, mais les tentatives sont légions lorsque l'on est jeune, par conséquent : « ... les jeunes [25-40 ans], même dans leur suicide, demeurent optimistes. Bien qu'ils puissent être plus vulnérables que leurs aînés, ils croient encore, comme Mr. Micawber, que quelque chose ou quelqu'un surviendra » (105)

« Mary Holland, écrivant sur le suicide dans l'Observer en 1967, mentionnait le coroner, fameux et légendaire, de l'Irlande de l'Ouest, qui, pour un homme qui s'était tué d'un coup de revolver, rendit un verdict de mort accidentelle par ces mots : « Il ne faisait sûrement que nettoyer la gueule de son fusil avec sa langue » » (111)

« Car le suicide, après tout, est le résultat d'un choix. Si impulsif que soit l'acte et si confus qu'en soient les mobiles, au moment où un homme décide finalement de mettre fin à ses jours, il atteint à une certaine clarté d'esprit temporaire. Le suicide peut être une déclaration de faillite, prononciation d'un jugement sur une vie de constants échecs. Mais cette vie se solde au moins par cette décision dont la finalité même ne constitue pas entièrement un échec. Une sorte de liberté minimale – la liberté de mourir à sa façon et à l'heure de son choix – a été sauvée du naufrage de toutes ces autres contraintes indésirables. » (111)

« En fin de compte, les croyances populaires sur le suicide tentent toutes à réduire cet acte à un enfantillage » (112)

« A un certain degré de désespoir, un homme se suicidera pour démontrer son sérieux » (113)


2 – THEORIES

« C'est-à-dire que le suicide ne les intéresse que dans la mesure où il les renseigne sur la nature de la société. Implicitement, c'est un problème qui peut être résolu par la technique sociale, l'intérêt social et les services sociaux vraiment éclairés. Cependant, l'exemple des Suédois calomniés prouve au moins que même l'assistance sociale la plus éclairée du monde ne fait guère de différence dans le taux national des suicides. » (121)

« Il me semble que les théories sociologiques les plus élégantes et les plus convaincantes elles-mêmes sont en quelque sorte court-circuitées par cette simple observation que le suicide est une caractéristique humaine, comme le sexe, que même la société la plus parfaite n'effacera point » (122)

« En résumé, le désespoir recherche son propre environnement aussi sûrement que l'eau trouve son propre niveau » (123)

« Ils se tuent parce que leur vie, selon le type qu'ils s'en étaient créé, n'avait plus de sens. Comme le divorce, le suicide est l'aveu d'un échec. Il est enveloppé d'excuses et de rationalités tissées infatigablement pour déguiser le simple fait que toute votre énergie, votre passion, vos appétits et votre ambition ont avorté. Ceux qui survivent au suicide, comme ceux qui se marient de nouveau, survivent dans une vie transformée, avec des notions, des satisfactions et des mobiles différents » (126)

« En résumé, avec un certain tempérament, l'adversité aiguise l'esprit et incite à survivre, comme s'il était poussé par une sorte d'esprit sanguinaire » (127)

Un psychiatre montre que les névrosés se portaient relativement bien dans les camps de concentration (dans des conditions extrêmes, certaines névroses et psychoses se guérissent).

« Les vrais mobiles qui obligent un homme à mettre fin à ses jours sont ailleurs ; ils appartiennent au monde intérieur, tortueux, contradictoire, pareil à un labyrinthe et, la plupart du temps, impénétrable » (128)

« ... l'analyste ne peut s'occuper que des menaces et des tentatives de suicide ; le suicide réussi est entièrement hors de sa portée » (129)

Le problème de Freud : « ... comment concilier l'impulsion du suicide avec le principe de plaisir ? Si les pulsions instinctuelles fondamentales sont la libido et l'instinct de conservation, le suicide est alors autant incompréhensible qu'anormal » (130)

« Par exemple, un homme peut souhaiter ne tuer qu'un seul aspect de lui-même dans l'illusion que sa mort libérera une autre partie qui, elle, vivra. Il désire en partie tuer et, en partie, être tué. Mais, en partie, la mort elle-même est une incidence ; le point à débattre n'est pas le suicide, mais un acte extrême d'apaisement qui redonnera la santé à une partie blessée de lui-même et lui permettra de s'épanouir. « Si ton oeil te fâche, arrache-le. » Mais, pour le suicidé, accablé par son sens obscur et obscurcissant et de chaos intérieur et de non valeur, « l'oeil », cette partie, est sa vie elle-même telle qu'il la mène. Il rejette sa vie afin de vivre à proprement parler » (134)

Le suicide peut également être « une sorte de renaissance posthume dans le souvenir des autres... » (134)

« Comme des dormeurs éveillés ou ceux que l'on croyait autrefois possédés du démon, leur vie est ailleurs, leurs mouvements sont dirigés de quelque centre obscur et inconnu. Leur véritable but, dirait-on, est de trouver une bonne excuse pour mettre fin à leurs jours. Ainsi, quelque convaincantes que soient les causes immédiates, les récompenses imaginaires et les aveugles provocations de leur suicide final, l'acte suicidaire, réussi ou non, est, fondamentalement, une tentative d'exorcisme. » (137)

« Les voix, veux-je dire, ne sont pas simplement celles d'étrangers rattachés ailleurs à une centrale téléphonique de Londres ; elles peuvent être les voix intérieures de ces parties d'elle-même qui l'aimaient et la soutenaient. Mais elles avaient été coupées, étaient maintenant devenues lointaines et désormais inaudibles. » (138)

Pour Freud, le suicide vient de ce que le sur-moi a pris le contrôle du moi et tyrannise ce dernier.

« Donc, l'un des buts du traitement analytique, tel que je le comprends, est d'aider le sujet à s'accommoder du penchant à détruire – l'instinct de mort – qui s'exerce constamment en lui » (142)


3 – SENTIMENTS

« ... le processus qui conduit un homme à mettre fin à ses jours est tout au moins aussi complexe et difficile que celui par lequel il continue à vivre » (149)

« La logique du suicide n'est donc pas rationnelle au vieux sens stoïcien du terme. Elle ne saurait guère l'être puisque plus personne, à présent, même parmi les philosophes, ne croit que la raison est nette et sans détours ou les mobiles sans équivoque. » (150)

A propos du suicide : « ... tout est plausible et suit strictement ses règles propres ; mais, en même temps, tout est également différent, faussé, inversé » (150)

« Le monde du suicide est superstitieux, plein de présages » (150)

Page 151 : exemples de suicides insolites (clous plantés dans le crâne, crâne percé au foret, ingestion de couverts...) « ... jusqu'à l'exécution de cet événement exclusif, irrévocable, qui exprimait leur folie dans toute son unicité » (151)

« Les psychanalystes ont avancé l'idée qu'un homme peut se détruire non parce qu'il a envie de mourir, mais lorsqu'il y a un aspect particulier de lui-même qu'il ne peut tolérer. Un tel suicide est de l'ordre du perfectionnisme. Les imperfections de sa nature l'exacerbent comme quelque gale secrète à un endroit inaccessible. Il agit donc brusquement, inconsidérément, par exaspération. C'est ainsi que Kirilov, dans les Possédés, se tue, dit-il, pour montrer qu'il est Dieu. Mais, secrètement, il se tue parce qu'il sait qu'il n'est pas Dieu. » (152)

« ... le suicidé sent qu'il a toujours préparé en secret ce dernier acte » (153)

« Toutefois, depuis le déclin de l'autorité religieuse, la seule alternative à cet ersatz de religions peu satisfaisantes que sont la science et la politique n'a été qu'une inquiète et périlleuse liberté. Ceci est résumé dans un billet mystérieux trouvé dans une maison vide dans Hampstead : « Pourquoi le suicide ? Pourquoi pas ? » » (157)

A propos des sports dangereux : « C'est, sur une petite échelle, un mode de vie, mais avec une différence : à l'encontre de la vie quotidienne, où les erreurs peuvent généralement être rattrapées par quelque compromis, nos actes, ne fût-ce que pour une brève période, sont absolument sérieux.
Je crois qu'il peut y avoir certaines gens qui se suicident pour cette raison : afin d'atteindre à un calme et à une maîtrise qu'ils ne trouvent jamais dans la vie. » (160)

« Puis tout son univers, dominé par l'obsession, méticuleusement organisé, explosa comme une grenade. Il se précipita à travers la pièce et se jeta par la fenêtre qu'il n'avait même pas pris la peine d'ouvrir. Tout lacéré, il s'élança dans le vide et s'écrasa dans la contre-allée » (161)

« ... ils peuvent continuer à vivre et à exercer leurs capacités, et même à être heureux, pourvu qu'ils aient la certitude d'avoir toujours prêt leur moyen d'évasion spécialement choisi... » (161)

« ... savoir que l'on peut le faire, que la faculté du choix existe réellement et est même seyante, suffit généralement à apaiser une angoisse suicidaire bénigne. » (165)

« Robert Lowell fit un jour observer que si nous avions au bras un petit commutateur que nous pourrions presser pour mourir immédiatement et sans souffrance, tout le monde se suiciderait tôt ou tard. » (165)
(selon Alvarez, on se dirige de plus en plus vers ce « discutable idéal », principalement à cause de la démocratisation de la médecine et des médicaments)

« Peut-être l'ancienne et superstitieuse horreur du suicide persista-t-elle si longtemps parce que sa violence rendait impossible de déguiser la nature de cet acte. Il n'était pas question de paix et d'oubli ; le suicide était une violation de la vie aussi peu équivoque que le meurtre.
Les drogues modernes et le gaz domestique ont changé tout cela. Non seulement ont-ils rendu le suicide plus ou moins indolore, mais ils l'ont également investi de sa magie. » (167)

« Le Kirilov de Dostoïevsky dit qu'il n'y a que deux raisons pour lesquelles nous ne nous suicidons pas : la souffrance et la crainte de l'autre monde. Nous semblons nous être plus ou moins libérés de ces deux raisons. Dans le domaine du suicide, comme dans la plupart des autres champs d'activité, il y a eu une amélioration technologique qui a rendu démocratiquement accessible à tous une mort à bon marché et relativement sans douleur. » (167)


SUICIDE ET LITTERATURE

1 – DANTE ET LE MOYEN ÂGE

« Au moyen-âge, le suicide dépassait la littérature. C'était un péché mortel, une horreur, l'objet d'une telle réprobation morale que les outrages contre le cadavre du suicidé étaient mis à exécution, non seulement avec toute la solennité ecclésiastique et légale, mais aussi avec gratitude. Toutes les brutalités étaient justifiées pour décourager les autres » (175)

Dante rejetait le suicide sans équivoque (179)


2 – JOHN DONNE ET LA RENAISSANCE

« Au moyen-âge, le tabou contre le suicide accompagnait une intense préoccupation de la mort dans tous ses détails les plus horrifiants : les vers et la putréfaction, la fugacité de la gloire terrestre, l'implacabilité du déclin et le jugement de Dieu, mesquin et sauvage. La grande image de tout ceci [...] était la Danse macabre, où un squelette enjoué valse quarante fois avec les différents ordres de vivants. » (181)

« La vie était sombre et sordide, la mort détestable et l'éternité probablement pire » (182)

A la Renaissance, particulièrement avec Montaigne, « La redécouverte des classiques, eût-on dit, avait restitué à chaque homme la faculté de sa propre mort » (182)

« Dante écrivait la Divine Comédie au début du XIVème siècle. En moins de deux cents ans, sans que personne l'eusse précisément mentionné, le suicide était, de nouveau, devenu un sujet possible. Comme Platon, Sir Thomas More l'admettait dans son Utopie comme une sorte d'euthanasie volontaire. Plus tard, au XVIème siècle, la mort avant le déshonneur et le suicide par amour devinrent le lieu commun des poètes et des dramaturges, malgré la véhémence avec laquelle fulminait les prédicateurs contre l'énormité de ce crime. » (183)

« Bacon, par exemple, ne fait pas distinction morale entre le suicide et la mort provenant de causes naturelles ; pour lui, comme pour le sociologue du XIXème siècle, Morselli, « un cadavre est un cadavre ». Tout ce qui compte est la dignité de l'acte, une certaine élégance dans la mort. » (184)

« De plus, les goût du début de la Renaissance en matière de tragédie n'impliquent aucune tolérance nouvelle pour le vrai suicide. Les souffrances d'un héros de tragédie, vues de loin et ennoblies par le drame poétique, sont littéralement un monde séparé du suicide hors de la scène, rarement tragique, jamais grandiose et, le plus souvent, sordide, déprimant, confus. Il n'y aurait eu aucune raison valable pour que le cadavre d'un Othello de la vie réelle ne fût traîné dans les rues derrière un cheval et enterré à une croisée de chemins, le coeur percé d'un pieu. Même dans la république idéale du pieux Thomas More, un suicidé sans autorisation eût été « jeté sans sépulture dans quelque marais puant ».
Ce qui distinguait alors l'attitude de la Renaissance à l'égard du suicide n'était pas une brusque prise de connaissance en matière de coutume, mais une nouvelle manifestation d'individualisme qui semblait rendre les problèmes moraux et fondamentaux de la vie, de la mort et de la responsabilité, plus fluides et plus complexes qu'auparavant et beaucoup plus ouverts à la discussion. C'était, pour le moins, un moment de sophistication considérable ; le monde moral s'était incliné sur son axe et tout le climat avait changé. » (185)

« L'essence du suicide stoïcien est l'acte délibéré, un acte de noblesse conscient dicté par une philosophie de la vie qui décidait de ce qui était supportable et de ce qui ne l'était pas. Il y avait donc toujours là un soupçon de sentiment dramatique personnel, et c'est pourquoi, entre autre raisons, Shakespeare le trouvait si utile. » (188)

« En résumé, il [Donne] écrit une oeuvre quasi médiévale pour réprouver la croyance médiévale que le suicide est un sujet impossible. » (190)

Il n'empêche que Alvarez semble beaucoup rapprocher le suicide de la dépression, du mal-être avec les exemples de Sylvia Plath ou John Donne qu'il développe.

« ... au-delà du principe du plaisir, l'instinct de la mort » (192)

« Pour Donne, comme pour un existentialiste moderne, son identité était une question d'action et de choix : « Choisir, c'est agir, mais ne faire partie d'aucun corps est n'être rien. » Détaché du « corps du monde », il devient en soi superflu ; sans argent, son savoir est superflu et, sans emploi, ses talents sont superflus. » (193)

« L'essence de son désespoir [à Donne] est l'opposé de tout ceci : un sentiment accablant « d'impuissance » qui venait de son éloignement du monde stimulant des possibilités, du choix et de l'action. Quand ces débouchés lui étaient refusés, son énergie se tournait vers l'intérieur, s'aigrissait et semblait l'anéantir. En de telles circonstances, le suicide commença à lui paraître le seul acte définitif par lequel il pourrait réaffirmer son identité. » (193)

Mais les habitudes chrétiennes de Donne furent plus fortes que son désespoir, et il finit par entrer dans les ordres pour résoudre la problématique qui c'était posée à lui.

« Cependant, sa [à Burton] contribution au débat sur le suicide est unique et simple : la compassion. Bien qu'il cite tous les exemples classiques, il refuse la justification stoïcienne du suicide en tant qu'acte de dignité raisonnée et d'affirmation de soi. Il soutient, au contraire, cette vérité moins flatteuse, mais plus évidente que le suicide n'est ni rationnel, ni plein de dignité, ni pondéré ; les gens se suicident parce que leur vie est devenue intolérable : « Ces malheureux sont nés pour la misère ; ils ont perdu tout espoir de se rétablir, leur maladie est incurable ; plus longtemps ils vivent, plus mal ils vont. Seule la mort peut les soulager. » Tout ce qu'ils peuvent espérer est la miséricorde de Dieu ; le jugement est Son affaire et non la nôtre. » (200)

« Tout ce qui est certain est que Donne et Burton, chacun à sa façon, ajoutèrent un élément nouveau à ce qui avait été jusque-là une question sur laquelle on s'en tenait aux opinions toutes faites. Ils la transférèrent dans la vaste dimension du doute et de l'incertitude que nous habitons à présent. Autrefois, le suicide avait été comme une chose impure, condamnée et avilie dans une véritable horreur. Maintenant, il commence, du moins, à paraître humain : « C'est son affaire ; elle pourrait être tienne. » » (201)


3 – WILLIAM COWPER, THOMAS CHATTERTON ET L'ÂGE DE RAISON

A la fin du XVIIème, la mélancolie ne donne plus lieu au désespoir, mais est plus circonscrite et modérée : elle débouche plutôt sur la satire. « Le suicide était devenu une fois de plus un sujet extra-littéraire » (202)

« Bien que le code des lois décrétât encore que le cadavre du suicidé serait profané et que ses biens iraient à la Couronne, les jurys des coroners le détournaient de plus en plus en rendant un verdict de non compos mentis » (203)

« Le mot clef est « absurde ». Pour les rationalistes du XVIIIème siècle, il était et absurde et présomptueux de grossir un acte banal et privé en un crime monstrueux. » (203)

Prend l'exemple de Hume et de son essai sur le suicide (qui fut censurée après sa parution, celle-ci ayant eut lieu un an après la mort de Hume).

« Si rationnellement que le suicide fût justifié, si grotesques que pussent sembler désormais les vieilles lois et quel que fût le tact avec lequel elles étaient ignorées, cet acte était regardé comme ennuyeux, et assez vil, selon la vogue du moment : un dandisme bienséant. » (206)

Si l'on parle du suicide, il n'est plus traité en tant que tel dans la littérature ou la poésie.

« L'une des nombreuses admiratrices avec lesquelles Walpole échangea ses interminables lettres remarquait qu'en France la cause des suicides était presque toujours la banqueroute, et non l'amour. A cette époque éminemment rationnelle, l'argent était le plus acceptable et le plus rationnel des mobiles. Thomas Chatterton lui-même, le plus célèbre des suicides littéraires, s'empoisonna, non par excès de sentiment, mais parce qu'il était incapable de vivre de ses écrits. Plus tard, les Romantiques le transformèrent en symbole du poète victime du destin. De fait, c'était une victime de Grubstreet et du snobisme » (221)

« Il [Chatterton] est l'illustration suprême de la croyance que ceux qui ont le plus de vie et de passion disparaissent de bonne heure, tandis que ceux qui ont peu de choses à perdre se cramponnent à la vie » (232)

« Le suicide, au contraire, était une solution à un problème d'ordre pratique, tout à faire évident et sordide : la faillite de Grub-Street et la famine. L'arsenic ne fit que devancer de quelques jours une fin déjà inévitable » (234)


4 – L'AGONIE ROMANTIQUE

« Un dogme romantique prétendait que la vie émotive réelle et intense ne survit point et ne peut survivre après la maturité. Balzac en définit les alternatives dans La peau de Chagrin : « Tuer les émotions et vivre ainsi jusqu'à la vieillesse, ou accepter le martyre de nos passions et mourir jeune, voilà notre destin. » » (238)

« Tout comme Chatterton avait absorbé de l'arsenic, Coleridge empoisonna délibérément ses dons créateurs par des doses excessives de Kant et de Fichte, parce que survivre en tant que poète réclamait un effort, de la sensibilité et l'acceptation d'être continuellement exposé au sentiment, ce qui était trop pénible pour lui. Plus tard, l'opium finit ce que la métaphysique avait commencé. Bien qu'il continuât à écrire des vers jusqu'à sa mort, en 1834, il était ce que lui-même appelait une « Oeuvre Sans Espérance ». Poétiquement parlant, les quelques dernières trente années de sa vie furent une existence posthume. » (240)

« Pour le moment, tout ce qui importe est que l'image du poète changea radicalement avec les Romantiques. Il devint un homme condamné ; c'est ce que son public attendait de lui. » (240)

Les Malheurs du Jeune Werther de Goethe provoquèrent une sorte de mode du suicide, que l'auteur considérait avec scepticisme et mépris (241)

« Avant l'engouement pour Werther, le suicide pour des raisons plus hautes que l'argent était tenu pour une faute de goût ; il était maintenant plus que disculpé, il était en vogue » (242)

« Au point culminant de la fièvre romantique, cette intensité personnelle devint presque aussi importante que l'oeuvre elle-même. Assurément, la vie et l'oeuvre commencèrent à sembler inséparables. » (242)

« Le rôle essentiel de la révolution romantique fut de faire de la littérature non pas tellement un accessoire de la vie [...] mais un mode de vie en soi. C'est ainsi que, pour le public qui lisait, Werther n'était plus un personnage de roman, mais un mode de vie qui créait tout un style de sentiment intense et de désespoir. Les rationalistes des générations précédentes avaient défendu l'acte du suicide, ils avaient aidé à modifier les lois et à adoucir les tabous religieux primitifs, mais ce fut Werther qui fit apparaître cet acte comme positivement désirable aux jeunes romantiques de toute l'Europe. Chatterton fit à peu près la même chose pour les poètes anglais ; sa réputation considérable dépendit non pas de ses écrits, mais de sa mort. » (243)

« Mais ils [les romantiques] concevaient la mort et le suicide de façon puérile ; non comme la fin de tout, mais comme un geste de mépris suprême et dramatique envers un monde terne et bourgeois. » (244)


5 – LE ZERO DE DEMAIN, LA TRANSITION DU XIX AU XX SIECLE

« L'épidémie romantique en Allemagne et en France avait, eût-on dit, créé dans toute l'Europe une tolérance générale à l'égard du suicide. « Tolérance » au sens ordinaire et au sens médical du terme : l'attitude du public devint plus indulgente – le suicidé n'était plus regardé comme un criminel, quoi que pussent décréter les lois démodées – et, en même temps, le système culturel acquit une tolérance à l'égard du suicide, comme pour une drogue ou pour un poison. » (249)

« Une fois le suicide accepté en tant que fait commun de la société – non comme une noble alternative romaine, ni comme le péché mortel qu'il avait été au moyen-âge, ni comme une cause spéciale en faveur de laquelle il fallait plaider ou contre laquelle il fallait avertir – mais simplement comme une chose que faisait les gens, souvent et sans grande hésitation, comme le fait de commettre un adultère, il devint alors le bien commun de l'art. Et parce qu'il jetait une étroite et vive lumière, intensément dramatique, sur la vie à ses moments extrêmes, le suicide devint la préoccupation d'une certaine sorte d'écrivain post-romantique, comme Dostoïevski, qui fut le précurseur de l'art du XXème siècle. » (250)

« Le désespoir était pour Kierkegaard ce que la grâce était pour les Puritains : un signe, sinon un choix, de potentialité spirituelle, du moins. Pour Dostoïevski et la plupart des artistes importants qui lui ont succédé, c'est la seule qualité commune qui définit tout leur effort créateur [...]. Si la nouvelle préoccupation de l'art était le moi, l'ultime préoccupation de l'art était, inévitablement, la fin du moi, c'est-à-dire la mort. » (251)

Mais contrairement au Moyen-Âge, « la préoccupation moderne – qui commença au XIXème siècle et ne cesse de s'intensifier depuis lors – a pour objet la mort sans après-vie. C'est ainsi que la façon dont on meurt ne décide plus de la façon dont on passera l'éternité, mais elle résume la façon dont on a vécu et prononce en quelque sorte un verdict. » (252)

« Et il [Dostoïevski] revint continuellement à cette idée que le suicide est lié indissolublement à la croyance en l'immortalité. » (253)

« Ce fut Wittgenstein qui fit ressortir plus tard que le suicide est le pivot sur lequel tourne chaque système éthique » (255)

« C'est donc sur la question du suicide que Dostoïevski sert de pont entre le XIXème siècle et le nôtre. Comme romancier, il peut créer des personnages qui interprètent le drame de la vie spirituelle lorsqu'elle a dépassé la religion : c'est ainsi que Kirilov, en pleine conscience et selon sa propre logique inéluctable, se tue triomphalement. Mais, en tant qu'individu, Dostoïevski lui-même refuse la logique et ne veut pas abandonner ses croyances traditionnelles. Le christianisme était, pour ainsi dire, l'excuse qu'il se donnait pour écrire, pour continuer à célébrer la vie qui fourmille dans ses livres. Mais, en même temps, c'était aussi la mesure de son désespoir [...]. On dirait que, en quelque sorte, Dostoïevski sentait que ses aspirations chrétiennes empuantissaient ses propres narines. » (257)


6 – DADA, LE SUICIDE EN TANT QU'ART

« Sans Dieu, la mort devient simplement la fin : brève, positive, finale. » (260)

« En un sens, tout l'art du XXème siècle a été consacré au service de ce dieu sauvage attaché à la terre qui, comme ceux de sa sorte, s'est nourri du sacrifice du sang. Comme pour la guerre moderne, l'immense sophistication de la théorie et de la technique a eu pour résultat de produire un art plus extrême, plus violent, et, finalement, plus suicidaire que jamais. » (260)

« Le but des dadaïstes était une agitation destructrice contre tout : non pas simplement contre l'ordre établi et la bourgeoisie qui constituait leur public, mais aussi contre l'art, et même contre le dadaïsme lui-même » (261)

« Mais quand l'art est contre lui-même, destructeur et défaitiste, il s'ensuit que le suicide est naturel. Et doublement, puisque, si l'art se confond avec le geste, la vie, ou du moins le comportement de l'artiste, est alors son oeuvre. Si l'un est inutile et sans valeur, l'autre l'est aussi. Puisque Dada naquit en guise de réaction contre l'effondrement de la culture européenne au cours de la Première Guerre mondiale, affirmant par son absence de signification l'absence de signification des valeurs traditionnelles, le suicide était alors, pour le dadaïste pur, chose inévitable, presque un devoir, l'oeuvre ultime de l'art. C'est là la logique de Kirilov, mais dépouillée de son désespoir rédempteur, de son sentiment de culpabilité et de sa passion. Le suicide des dadaïstes n'eût été qu'une farce logique s'ils avaient cru à la logique. Mais puisqu'ils n'y croyaient pas, ils préféraient que cette farce fût simplement de la psychopathie. » (263)

« C'est-à-dire que les arts survivent parce que les artistes continuent à croire en la possibilité de l'art en dépit de tout ce qui est anti-art. Dada, d'autre part, commença par être anti-tout, l'art y compris, et finit, par la logique de la caricature, par être anti-soi. Comme tant de dadaïstes, Dada mourut de sa propre main » (269)


7 – LE DIEU SAUVAGE

« ... l'une des caractéristiques les plus remarquables des arts au cours de ce siècle a été le brusque et rapide accroissement du taux des pertes parmi les artistes. » (274)

« ... avant le XXème siècle, il est possible de discuter des cas individuellement, puisque les artistes qui mettaient fin à leurs jours ou avaient de sérieuses tendances suicidaires étaient de rares exceptions. Au XXème, le plateau de la balance oscille brusquement : plus l'artiste a de valeur, plus il semble vulnérable. Evidemment, ce n'est en aucun cas un règle absolue. Les patriarches de la littérature ont été à la fois nombreux et très grands... » (275)

« Sous l'énergie, les appétits et la diversité constante des arts modernes, il y a ce dur noyau de vide et d'insensibilité qu'aucun degré d'optimisme créateur et d'effort ne peut entièrement briser ni supprimer. » (280)

« « En d'autres termes, ce sentiment de chaos qui, ainsi que je l'ai déjà dit, est la force motrice qui se cache sous le fébrile expérimentalisme des arts du XXème siècle, a deux sources : l'une directement engendrée de la période antérieure à 1914, l'autre apparue au cours de la Première Guerre mondiale et qui n'a cessée de croître inévitablement au fur et à mesure que le siècle avançait. » (282)

« En termes plus simples, tout comme la décadence de l'autorité religieuse au XIXème siècle, a donné à la vie un aspect d'absurdité en la privant de toute cohérence fondamentale, le développement de la technologie moderne a rendu la mort elle-même absurde en la réduisant à un événement de hasard sans le moindre rapport avec le rythme intérieur et la logique des vies détruites.
C'est là le Dieu sauvage que Keats prévoyait et dont Wilfred Owen sentait, sur le front, l'intolérable et tyrannique présence. » (282)

« Mais, par-dessus tout, et devenant de plus en plus pressant au fur et à mesure que les atrocités croissent en importance et en fréquence, s'est révélé le besoin absolu de trouver un langage artistique propre à saisir en imagination les faits historiques de ce siècle, c'est-à-dire un langage pour « l'élément destructeur », la dimension de mort anormale et prématurée.
C'est, inévitablement, le langage de l'affliction. Ou plutôt les arts assument la fonction de l'affliction, brisant cet « engourdissement psychique » qui suit toute immersion massive dans la mort » (283)

« ... comme victime d'un Etat totalitaire, le suicidé assiste passivement à la suppression de sa propre histoire, de son travail, de ses souvenirs, de toute sa vie intérieure, de tout ce qui, en un mot, le définit en tant qu'individu... » (287)

« Mais les suicidés conservent au moins une dernière parcelle de liberté : mettre fin à leur vie. » (288)

« La rupture avec le classicisme a donc produit non pas une nouvelle forme de romantisme – qui demeure trop confortable, trop indulgent à son égard et trop dépourvu de sens critique pour s'adapter aux réalités de l'époque – mais un art existentiel aussi tendu et rigoureux que ses ancêtres classiques, mais beaucoup moins restreint, puisqu'il a précisément pour sujet ces violentes confusions dont les artistes du temps de la reine Anne et les néo-classiques des cent dernière années s'éloignaient avec crainte et aversion » (295)

« ... plus un artiste affronte les confusions de l'expérience, plus grandes sont les exigences imposées à son intelligence, à sa maîtrise et à une certaine méfiance ; plus grandes aussi sont les réserves imaginatives dans lesquelles il doit puiser pour ne pas affaiblir ou falsifier ce qu'il connaît. » (295)

« Je veux dire, en résumé, que les meilleurs artistes modernes ont, de fait, accompli ce que le survivant d'Hiroshima croyait impossible : de leurs épreuves personnelles, ils ont inventé un langage public, un « langage qui ne saurait consoler les cochons d'Inde d'ignorer la cause de leur mort ». C'est là, je crois, l'ultime justification des arts intellectuels d'une époque où ils semblent eux-mêmes de moins en moins convaincus de leurs droits à l'attention, et même à l'existence. Ils survivent moralement en devenant, de façon ou d'autre, une imitation de la mort, à laquelle leur public peut prendre part. Pour y parvenir, l'artiste, dans son rôle de bouc émissaire, se prend à éprouver sa propre mort et sa vulnérabilité pour et sur lui-même. » (300)

« La véritable résistance [de la vieille garde] est maintenant contre un art qui oblige son public à reconnaître et à accepter en imagination, dans leurs terminaisons nerveuses, non pas les faits de la vie, mais ceux de la mort et de la violence : absurdes, de hasard, gratuits, injustifiés, qui font inéluctablement partie de la société que nous avons créée. » (301)

« « La terreur intime de l'esprit libéral est invariablement le suicide et non le meurtre » » (Norman Mailer)


EPILOGUE : LÂCHER PRISE

« Un homme qui a décidé de se pendre ne se jettera jamais sous un train » (309)

« Trop de films, trop de romans, trop de voyages aux Etats-Unis avaient aiguillé ma compréhension vers une langue étrangère prometteuse. Je ne pensais plus à moi comme étant malheureux, mais j'avais des « problèmes ». C'était là une façon optimiste de présenter la chose, car les problèmes impliquent des solutions, tandis qu'être malheureux est simplement un état dont il faut s'accommoder, comme du mauvais temps. Lorsque j'eus accepté le fait qu'il n'y aurait point de réponses, même dans la mort, je découvris, à ma surprise, que je me souciais fort peu d'être heureux ou malheureux ; les « problèmes » et le « problème des problèmes » n'existaient plus. Et cela en soi est déjà le commencement du bonheur » (325)

« Quant au suicide, les sociologues et le psychologues qui en parlent comme d'une maladie m'intriguent maintenant autant que les catholiques et les musulmans qui le déclarent le plus terrible des péchés mortels. Il me semble dépasser de beaucoup la prophylaxie sociale ou psychique, tout comme il dépasse la moralité ; il m'apparaît comme une réaction terrible, mais absolument naturelle, contre les nécessités épuisantes, étroites, anormales, que nous nous créons parfois. Et ce n'est pas pour moi. Peut-être ne suis-je plus assez optimiste. Je présume maintenant que la mort, lorsqu'elle viendra enfin, sera probablement plus désagréable que le suicide, et certainement beaucoup moins commode » (326)
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