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Guirlinger - Le suicide et la mort libre

 
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Erwann Bleu



Inscrit le: 01 Jan 1970
Messages: 282
Localisation: Reims / Jura

MessagePosté le: 01 Nov 2007 à 15:51:39    Sujet du message: Guirlinger - Le suicide et la mort libre Répondre en citant

Le suicide et la mort libre, 2000.

« Est-ce que nous ne reculons pas spontanément d'horreur devant ce geste tragiquement définitif, surtout lorsqu'il s'agit du suicide d'un proche, d'une personne qui nous est chère ? » (7)

« Je dis nous parce que ce recul horrifié devant le suicide est un trait de notre sensibilité occidentale en tant qu'elle est marquée par des millénaires de christianisme. Ni la Bible hébraïque, ni l'Antiquité Grecque et latine et encore moins les cultures orientales ou extrêmes orientales n'expriment la même épouvante devant le suicide. Le substantif suicide n'apparaît d'ailleurs dans la langue française que vers 1734. Jusque-là on parle d'homicide de soi-même » (8)

« Dans l'histoire de la culture occidentale et depuis l'avènement du christianisme, le suicide a été successivement : d'abord l'objet d'une radicale, impitoyable et cruelle malédiction théologique ; ensuite, à partir de l'émergence des sciences de l'homme c'est-à-dire au XIXème siècle, d'une froide théorisation scientifique – ou qui se veut telle – ; et plus récemment, il a été l'objet d'une compatissante médicalisation psychiatrique qui se veut bienfaisante et qui ne laisse pas pourtant d'être en même temps humiliante. » (8)

« L'horreur sacrée du suicide serait un phénomène proprement chrétien. » (8)

Arguments de Saint Augustin contre le suicide :
Le suicide est un homicide et donc tombe sous le coup de la loi divine « Tu ne tueras point ».
Ce que souhaite celui qui se suicide, c'est le calme/quiétude/paix alors qu'il est accablé par le malheur, il veut donc un plus-être et non un moins-être, un non-être, qu'abhorre la nature.

Arguments de Saint Thomas d'Aquin contre le suicide :
Contraire à la nature humaine, contraire à l'inclination naturelle des hommes à vivre, contraire à la charité (l'amour que l'on se doit à soi-même).
La cité nous humanise et nous faisons preuve d'ingratitude en la désertant.
La vie ne nous appartient pas, elle nous est prêtée par Dieu.

« L'église catholique a, au fil des siècles, adouci ses pratiques ou les a supprimées, et dans le nouveau catéchisme en 1992, elle est revenue sur cette inhumaine rigueur en admettant pour les suicidés des circonstances atténuantes d'un ordre non plus religieux mais médical (troubles psychiques graves, angoisses, peur de la souffrance) qui autorisent à ne pas désespérer du Salut du suicidé. Mais le suicide n'en continu pas moins à être condamné formellement, surtout s'il est réfléchi... » (12)

Dans le behaviorisme, « il s'agit d'évacuer dans l'étude du suicide tout ce qui est de l'ordre de la subjectivité consciente ou inconsciente, et donc considérer comme nul et non-avenu le sens que le suicidaire ou le suicidant donne à son acte » (14)

« Il serait regrettable, aussi, d'ignorer par exemple les travaux récents de sociologues aux Etats-Unis pour montrer que l'agressivité humaine est suicidaire en haut de l'échelle sociale et meurtrière en bas » (14)

« Par contraste avec cette indifférence méthodologique – ou épistémologique – à l'intériorité, à la souffrance indicible du suicidaire, la médecine mentale actuelle, la psychiatrie veulent y remédier en s'efforçant de diagnostiquer, de prévenir, de soigner le suicidaire ou le suicidant. Elles ne tiennent pas le suicide pour une forme originale de pathologie mentale, mais elles y voient un symptôme lié essentiellement à l'échec de nos relations avec l'autre, à une impuissance à surmonter ces échecs. » (16)

« La psychiatrie est animée par le souci essentiel et compatissant de remédier au mal-être, au mal de vivre en prenant en toutes circonstances le parti de la vie – c'est une médecine – et met en oeuvre des thérapeutiques préventives et curatives. La rançon de cette volonté bienveillante et bienfaisante est de ranger le suicide parmi les effets de conflits inconscients mal résolus, c'est-à-dire de dénier au suicide la qualité d'un acte. » (17)

Religions, théologies, sciences, médecine... « reposent sur un même postulat : la négativité absolue du suicide. » : « une faiblesse, un manque », « se suicider, c'est pâtir, ce n'est pas agir » (17)

« C'est ce postulat de la négativité totale, absolue du suicide que ne peut accepter la problématisation philosophique du suicide [...]. L'approche philosophique du suicide est compréhensive, c'est-à-dire soucieuse de reconnaître du sens à ce qu'elle tient pour un acte pleinement humain jusque dans ses contradictions internes. Un acte est essentiellement – et pour cette raison exclusivement – humain.
La réflexion philosophique ne propose pas pour autant la défense ou l'apologie du suicide – comprendre n'est pas approuver. » (18)

« Hégésias considère en effet que si le bonheur est la somme des plaisirs, il est totalement inaccessible et sa « sagesse » invite à la résignation, à l'abstinence et finalement au suicide. » (19)

« Non seulement les philosophes dans leur grande majorité ont désapprouvé fermement le suicide, mais ceux-là même qui le justifient dans des conditions déterminées n'ont cessé de protester de leur amour de la vie, de ne donner leur contentement au suicide qu'au nom d'une vie authentiquement humaine. Cela étant, c'est la reconnaissance du caractère pleinement humain du suicide et la quête de sa signification humaine qui lient tous les philosophes. » (20)

« ... la question de la signification, de la destination du sens, de la valeur de l'acte suicidaire demeure entière et relève d'un autre effort de conceptualisation de ce vécu redoutable qui oriente l'acte suicidaire, à savoir la perte du sens et de la désirabilité de l'existence.
Le suicide est d'abord un acte, c'est-à-dire qu'il engage une personne dans sa totalité concrète indivise, dans sa capacité de discernement, de peser les possibles, dans la logique interne subjective mais vraie pour celui qui agit, celle de son histoire personnelle, dans l'autonomie au moins relative d'un sujet qui tente de se donner à lui-même sa loi, de décider lui-même sa destinée, de choisir lui-même entre vivre et mourir, d'un acte donc qui témoigne d'une liberté qui fonde une certaine dignité. C'est dans le moment même où l'acte suicidaire met en jeu ces qualités humaines – dignité, liberté de la personne – qu'il les perd et les nie en les affirmant. C'est ce paradoxe que doit s'efforcer de comprendre l'analyse réflexive du philosophe. » (22)

Problématiques : le suicide est-il rationnel ou irrationnel, mort indigne ou dernier refuge de notre dignité, aliénation ou mort libre ? (22)

« ... mais il [Camus] va droit à l'essentiel, à savoir que le suicide est perte de sens ou renoncement ou impuissance à trouver du sens et alors une perte de la désirabilité de la vie, car une fois le sens perdu, plus rien n'est désirable » (23)

« Que le suicide procède d'une perte de sens de l'existence, que le suicidaire et le suicidant souffrent, vivent et meurent de cette angoissante déperdition de sens de leur existence, nous paraît une évidence. Or ce n'est pas une évidence. Jusqu'hier, religion, théologie, aujourd'hui sciences humaines et même psychiatrie pour des raisons différentes, n'occultent pas toujours, n'escamotent pas complètement, mais tout au moins minimisent dans leur analyse et leur appréciation du suicide la question du sens. Elles subordonnent cette question à d'autres facteurs [extérieurs]. » (23)

« Regis Debray observe que pour les révolutionnaires le suicide est une désertion car leur vie appartient à la révolution » (24)

« Au lieu de la prendre en charge, les sciences humaines subordonnent la question du sens à celle des causes extérieures, des motifs pour lesquels le sens s'est perdu. La perte du sens n'est qu'un effet, pas la cause, c'est un effet d'une autre cause. La faillite du sens n'est plus au coeur du suicide, elle en est seulement un signe, une manifestation. On peut en guérir. Une étiologie médicale – recherche de causes du suicide – réduit la question du sens à un effet de surface, à un épiphénomène. On compte d'ailleurs sur un arsenal thérapeutique – des anxiolytiques à la psychothérapie – pour rendre à un être humaine le goût et la volonté du courage de vivre. Or un être humain ne peut jamais les trouver qu'en lui-même. On a déculpabilisé le suicide mais on a évacué le problème du sens. » (25)

« Comment comprendre le suicide en donnant congé à la question du sens ? C'est impossible. » (27)

« Comment comprendre le suicide, ce geste définitif, surtout s'il se contredit lui-même en abolissant le sens et la valeur dont il est en quelque sorte assoiffé, à cause d'une intransigeante exigence de sens et de pureté de la valeur, si ce n'est à partir des prémisses subjectives du suicidaire, du suicidant ? » (27)

« ... les « contradictions insolubles de la condition suicidaire ». C'est en ce coeur, dit-il [Jean Amery], qu'il faut se placer pour comprendre le suicide » (27)

« Cette détresse issue du constat final du naufrage du sens et de la valeur d'une vie humaine, c'est ce que la réflexion philosophique veut prendre en charge. N'y a-t-il pas là une expérience cruciale, même pervertie, de la liberté ? La liberté n'étant pas entendue comme l'exercice du libre arbitre absolu ou une indépendance à l'égard du mécanisme de la nature entière, mais comme une possibilité d'avoir quelque prise sur nos actes, sur nos vies. Au lieu d'attendre passivement que la mort nous terrasse, nous agresse du dehors, celui qui meurt de sa propre initiative au lieu de s'en remettre à la nécessité naturelle, au hasard, aux caprices des uns et des autres, celui qui, ce faisant, veut s'appartenir à lui seul, celui-là n'essaie-t-il pas d'accomplir un acte libre ? Et contradictoirement, le suicide ne fait intervenir cette liberté que pour l'annuler. C'est une liberté non pas de faire ceci et cela mais une liberté de rien, une liberté pour rien. Si le suicide apparaît quelquefois comme le chemin de la liberté, c'est un chemin qui ne conduit nulle part. Voilà l'antinomie de la liberté suicidaire. Le problème que pose le suicide est qu'il relève d'un être capable de vouloir, mais qu'est-ce que vouloir ? » (29)

« A quelle conclusion la réflexion philosophique sur le suicide nous conduit-elle ? Pour le savoir, je vais opérer la première des trois confrontations : celle du suicide avec le rationnel et l'irrationnel, le raisonnable et le déraisonnable » (30)

« Tout discours serait pauvre devant cet acte » (32)

Arguments de Kant contre le suicide :
Nul ne peut faire l'expérience de sa propre mort puisque la mort abolit toute expérience.
Le premier devoir de l'homme est l'auto-conservation : se suicider (tuer le sujet de la moralité) est extirper du monde la moralité dans son existence même.

« Or le candidat au suicide s'imagine encore après la mort avoir la pensée d'être mort. Il s'imagine voyant son cadavre. » (32)

« La pensée est toujours « un dialogue invisible et silencieux de l'âme avec elle-même » selon Platon, elle implique l'existence de soi. Donc la pensée « je ne suis pas » ou « je ne suis plus » ne peut pas exister. Dès le départ dans l'attitude du candidat au suicide il y aurait une irrationalité. » (32)

Argument de Jankélévitch : « Gratuité absurde, trou noir et vide abyssal du rien, mort solitaire sans la compagnie fraternelle des autres, mort qui ne profite à personne, mort vide de tout contenu au bénéficiaire, responsabilité devant rien ni personne, cette mort stérile est peut-être ce qu'on appelle l'enfer » (33)

« Mais peut-on déceler dans le suicide une forme de rationalité, une forme de logique qui n'est pas la logique de l'alternative du « ou bien... ou bien », ni la logique au nom de laquelle nous condamnons le suicide comme irrationnel, qui est la logique de la vie ou selon Freud la logique du conscient ? Mais Freud disait aussi qu'il y a une logique de l'inconscient. On pourrait se demander si en face de la logique de l'être il n'y a pas une logique du néant. Quel est le postulat de cette logique de la vie ? Elle pose en principe que la vie est le bien suprême, la mort étant le contradictoire de la vie, il faut donc vivre. Cette pétition de principe est contredite, infirmée par le fait universellement observable et incontestable que les hommes ont toujours préféré et préfèrent toujours certaines valeurs à leur vie » (34)

« Il est vain de croire que l'on puisse déterminer le sens du suicide en général. Chaque acte suicidaire est unique comme l'individu qui l'accomplit. Il faut donc pour chacun de ces actes non pas le rapporter à un sens universel, à un modèle universel, mais chercher à construire patiemment du sens, une parcelle d'intelligibilité. La suicidologie peut être un secours mais seulement pour l'explication, non pour la compréhension du sens de l'acte. Le suicide n'est pas un non-sens si l'on entend par là une absurdité gratuite. Est-ce que la mort volontaire est moins absurde que certaines vies qui n'ont ni rime, ni raison, que ne porte aucune raison de vivre ? » (37)

N'est-il pas incontestable que « tel ou tel de nos actes apparaisse quelquefois le refus de l'absurdité, du non-sens, d'une certaine vie ; moins absurde que telle ou telle vie, que tel ou tel acte. Est-ce que la mort volontaire est moins absurde que la mort naturelle ? On peut se demander aussi si la mort abolit le sens de l'existence. » (37)

« La mort volontaire prend figure de révolte, de protestation quelquefois contre l'absurde, au lieu d'être la figure de l'absurde. » (38)

La condamnation morale du suicide ne tient pas car elle peut autoriser la guerre ou la peine de mort sans sourciller.

« Jean Amery a une observation pertinente : le meurtrier triomphe en survivant à sa victime. Le suicidant qui porte la main sur soi ne triomphe de rien ni de personne. » (39) – meurtre et suicide sont inassimilables.

« Mais il est vrai par contre que c'est parce qu'ils croient que c'est le dernier recours de leur dignité que des hommes se suicident.
Le suicide ne serait donc pas nécessairement la mort indigne qu'en fait toute une tradition. C'est la deuxième confrontation. Notre recul horrifié devant le suicide vient du sentiment que c'est une mort contre-nature. Mais y a-t-il une nature humaine ? Il y a une condition humaine, mais qu'est-ce qui la caractérise ? L'homme est le seul être qui soit à la fois conscient d'être – et de son appétit d'être – et conscient de devoir nécessairement mourir. Le seul animal qui soit à la fois présent à son être et capable d'anticiper l'absence d'être, le seul qui sache qui n'est pas éternel, disait Voltaire. Il est donc écartelé entre deux évidences : être et ne pas être. » (41)

« Un kantien répondra que le suicide, la mort volontaire est une mort indigne, car la dignité humaine réside dans la capacité de s'interdire certains actes et de s'obliger à d'autres actes, au lieu de s'abandonner à des pulsions ou à des impulsions comme un animal. » (42)

« Au contraire, nous parlons de dignité pour ce qui a une valeur intrinsèque, absolue et non relative, pour ce qui est une fin en soi, dirait Kant, et pas un moyen. La dignité serait le propre de la personne humaine. » (43)

« C'est à honte [l'écoeurement de l'histoire de l'humanité, de notre vie] que n'ont pas survécu les survivants des camps. » (43)

Prend beaucoup l'exemple des survivants des camps.

« Primo Lévi remarquait qu'il y avait très peu de suicides à Auschwitz et Birkenau, où il suffisait pourtant de se jeter sur les barbelés électrifiés pour mourir. Pourquoi ? Parce que les hommes y étaient réduits à une condition animale, au harcèlement constant des besoins organiques primaires de survie, à la hantise de la survie biologique. Il y a donc une profonde humanité de la mort volontaire. Elle est le propre de l'homme et n'est pas par essence indigne. » (44)

« Hemingway, dans Le vieil homme et la mer, écrit qu'un homme ne peut pas être vaincu, il peut seulement être détruit. Lui s'est suicidé. Si l'on croit que toute vie court vers la défaite à travers le naufrage de la vieillesse et de la mort dite naturelle, se donner à soi-même la mort serait une sorte de protestation. » (45)

« Il est vrai que la société parle de dignité et d'indignité sauf quand elle bafoue notre dignité. Elle la bafoue souvent dans le travail et dans le loisir, dans la guerre et dans la paix, elle l'ignore souvent à l'hôpital, à la caserne, et semble ne s'en souvenir que lorsque précisément un homme décide de mourir. On peut alors se poser des questions sur cette dignité : en quoi consiste-t-elle ? Dans l'exercice de la pensée comme l'écrit Pascal ? Dans la bonne volonté kantienne ? Dans la générosité cartésienne ? Dans l'authenticité sartrienne ? Le suicidant qui sait que sont menacées la clarté de sa pensée, la fermeté de sa volonté, les conditions de son autonomie, la capacité de se reprendre et de se redéfinir chaque jour et qui refuse cette déchéance, allons-nous le condamner en disant que sa mort est indigne ? Le suicide est un appel. Les psychiatres disent que c'est un appel au secours. Je ne crois pas qu'il appelle les vivants au secours du suicidant, mais il appelle les vivants à se réveiller. Il les appelle à prendre conscience de la fragilité, de la précarité de l'existence. Finalement le suicide manifesterait-il une liberté ? » (46)

« La diabolisation puis la médicalisation du suicide reposent sur le même principe, à savoir que le suicidant ne s'appartient plus. Par conséquent parler de mort libre à propos du suicide est vraiment une absurdité, un péché, une folie, incompatible avec la liberté. Il serait aliénation. » (46)

« Si tous les hommes doivent mourir, en quoi prendre les devants nous libérerait-il ? L'argument est fort mais pas absolument irréfutable : l'homme est le seul être qui peut, en prenant conscience de son être, le refuser. Donc il peut choisir de vivre ou de mourir. C'est ce que signifiait la formule de Sartre que l'on a beaucoup brocardée : « J'ai choisi d'être né. » J'aurais pu refuser la vie et je le peux toujours. La liberté et la mort sont-elles tellement incompatibles ? » (46)

« La sagesse antique repose sur cette idée qui logiquement débouche sur le concept de « mort libre ». Ma vie n'est libre que si ma mort peut être libre. Ou bien alors ce n'est pas ma vie. » (47)

Glisse et revient au stoïcisme latin.

« Certes, Platon rejette le suicide mais dans Phédon, Socrate dit que le philosophe doit vivre comme s'il était déjà mort. Ce qui permet de comprendre que Caton lise le Phédon juste avant de se suicider. Aristote dans Ethique à Nicomaque condamner sans appel le suicide, mais il reconnaît cependant que « l'homme magnanime n'est pas ménager de sa vie ». Il pense que la vie ne mérite pas qu'on la conserve à tout prix. Mais ce sont surtout les Stoïciens et plus particulièrement les Stoïciens latins, ceux que l'on appelait « les directeurs de conscience », Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle, qui vont soutenir que le suicide peut être le dernier sursaut d'une liberté menacée par les forces extérieures incontrôlables. » (48)

« ... lorsque des douleurs physiques intolérables, une infirmité, une déchéance visiblement incurable nous retirent la capacité de bien juger, de contrôler nos pensées et nos actes et donc nous empêchent de rester maîtres de nous-mêmes, nous retirent la liberté... » le suicide est autorisé (stoïcisme).

« On a dit un peu vite qu'il n'y a pas de suicide philosophique. Cela veut dire qu'un philosophe se suicide par chagrin d'amour comme tout un chacun, par souffrance, par peur de la déchéance etc. Mais c'est confondre cause et raison. Dans tout suicide, les causes physiques ou morales ne sont que des révélatrices d'un non-sens. L'homme qui se suicide refuse autre chose. Il refuse l'imperfection d'une condition, il s'en retire, il proteste. C'est une rupture. » (52)

« Mais si la mort volontaire paraît en elle-même incompatible avec la liberté, la décision de mourir ne l'est pas, observait Jean Améry. C'est une expérience terrassante de la liberté mais il s'agit tout de même d'une expérience de la liberté. Ni refuge, ni fuite. Celui qui échoue à se suicider peut dire : « Un jour j'ai vécu comme les dieux », puisque selon l'analyse des Grecs, l'autarcie est le propre des dieux. Il s'agit donc d'un chemin de la liberté mais où l'homme se fourvoie. Il y a dans la mort volontaire une liberté ivre s'elle-même qui s'égare. » (53)

« Nous pouvons refuser notre approbation mais pas notre respect à celui ou à celle qui a décidé de nous quitter dans ce qu'ils ont vécu à tort ou à raison, même si c'est une illusion, comme un acte libérateur.
Pourtant la pensée philosophique ne peut que vouloir la vie et pas la mort. Même la mort de soi par soi, même la mort dite libre [...]. Ne pas philosopher comme le dit Descartes dans la lettre-préface aux Principes de philosophie, c'est vivre comme si l'on avait les yeux fermés sans chercher jamais à les ouvrir. Donc philosopher, c'est vivre les yeux ouverts. En ce sens, toute philosophie est pour la vie et quand elle invite à comprendre l'homme qui se suicide ce n'est pas pour autant inviter au suicide. Au contraire, l'acte suicidaire renvoie par contraste aux conditions de vie vraiment, authentiquement humaines. L'acte suicidaire dénonce ce qu'il y a d'inhumain dans une vie et nous fait un devoir d'instaurer une humanité réelle dans une vie, c'est-à-dire des institutions et des espaces de rationalité, de relations raisonnables et chaleureuses entre les hommes. » (55)

« Le suicide renvoie à ces conditions d'une vie proprement humaine que sont l'amitié, la fraternité. Il invite à instaurer une existence humaine, c'est cela la positivité du suicide. Les positions antérieures théologiques, scientifiques, médicales ne faisaient référence qu'à une négativité du suicide. Il y a une sorte de positivité qu'est la leçon de vie qu'on peut en tirer. L'homme qui se suicide nous rappelle que le fondement du sens et de la valeur de sa vie est en chacun de nous [...]. Nous sommes responsables du sens, c'est notre dignité et c'est pour l'affirmer dans ce qui la nie dans la vie que les hommes se retirent de la vie. Le grand enseignement du suicide est que nous ne pouvons donner notre adhésion à l'être que si nous pouvons aussi prendre congé de l'être. » (56)

« La possibilité de refuser la vie confère à la vie sa saveur et sa dignité » (56)

« Ce que refusent les philosophes ce n'est pas le suicide en tant que décision réfléchie de quitter une vie qui, aux yeux de celui qui la quitte, est devenue indigne, mais le dénigrement de la vie qui procède d'une impuissance à vivre, à épouser le dynamisme créateur et à éprouver la joie de vivre, en dernière analyse, cette mésestime, cette dépréciation de soi. » (57)

« ... et il y a des suicides dont nous intériorisons immédiatement le sens et qui suscitent notre sympathie, comme ceux qui préviennent une inévitable déchéance physique et morale, ceux qui coupent court à l'insupportable ou ceux qui déchirent la noirceur et le silence d'une angoisse abyssale ; il y a même des suicides héroïques qui sont des protestations, des révoltes exemplaires, des dénonciations ultimes de l'insupportable, de l'intolérable, de l'inacceptable ; mais dérisoire ou pitoyable, lamentable ou compréhensible, héroïque ou non, le suicide est toujours tragique. Il est tragique au sens antique en ce sens qu'il témoigne de l'acharnement du destin sur un homme et de la tentative ultime de l'homme pour affirmer sa liberté contre ce qui l'accable. Le suicide est également tragique dans le sens hégélien, c'est-à-dire lorsqu'il illustre le conflit sans issue de deux valeurs également respectables mais incompatibles. Par exemple, l'honneur, l'estime de soi perdue d'une part, et le désir de persévérer dans son être, d'autre part. » (59)

« Tout suicide est tragique parce qu'il porte le sceau de l'irrémédiable, il n'est donc pas inexact de dire – c'est même un truisme – que le suicide est une défaite de la vie et qu'elle n'est pas philosophiquement parlant désirable, ni même acceptable. Mais il est, comme l'atteste l'histoire, des défaites non seulement honorables mais porteuses de forces à venir, d'un vouloir dont l'opiniâtreté montre que des hommes préfèrent être détruits et se détruire plutôt que de capituler. » (59)

« Force est de reconnaître que le suicide, si respectable qu'il soit, ne peut pas être généreux. La générosité [cartésienne : pouvoir de disposer librement de ses volontés et la ferme résolution d'en faire un bon usage] suppose une adhésion à la vie, la vie est généreuse, pas la mort » (60)

« Voilà la grande leçon du suicide : nul n'a jamais décidé pour moi et nul ne décidera jamais pour moi de la savveur ou de l'insipidité de ma vie, de sa dignité ou de son indignité, de sa désirabilité ou de son indésirabilité. J'en déciderai toujours seul, peut-être pas sans l'appui et le secours des autres, mais j'en déciderai finalement seul. Voilà la liberté fondamentale et fondatrice que nous révèle le suicide. Nous nous y découvrons à la fois dans l'angoisse de notre déréliction mais aussi dans l'exaltation de la découverte de la liberté comme donateur de sens et créateur de valeur. » (60)

« Que l'homme éprouve jusqu'au dégoût de vivre le sentiment de l'absurdité de son tête-à-tête avec le monde – comme le pense Camus –, avec l'indifférence et le silence des espaces éternels, cela peut l'inciter à quitter la vie mais cela peut aussi lui faire prendre conscience que c'est de lui et de lui seul que dépend la qualité de la vie, et que c'est de lui que dépend le triomphe du sens du sens sur le non-sens originaire. Camus conclut donc : « Je tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui est une invitation à la mort et je refuse le suicide. » (61)
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