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Nietzsche - Aurore

 
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Auteur Message
Erwann Bleu



Inscrit le: 01 Jan 1970
Messages: 282
Localisation: Reims / Jura

MessagePosté le: 01 Déc 2006 à 21:40:46    Sujet du message: Nietzsche - Aurore Répondre en citant

Avant-propos

1.

Dans ce livre on trouvera au travail un être « souterrain », qui perce, creuse et ronge. On verra, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail des profondeurs -, comme il s’avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que l’on devine trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas que quelque foi le conduise, que quelque consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, sa propre aurore ?… Certainement, il reviendra : ne lui demandez pas ce qu’il veut là en bas, il finira bien par vous le dire lui-même, ce Trophonios, cet être d’apparence souterraine, dès qu’il se sera de nouveau « fait homme ».


2.

Car celui qui suit de tels chemins particuliers ne rencontre personne : cela tient aux « chemins particuliers ». Personne ne vient à son aide ; il faut qu’il se tire tout seul de tous les dangers, de tous les hasards, de toutes les méchancetés, de tous les mauvais temps qui surviennent. Car il a son chemin à lui – et, comme de raison, l’amertume, parfois le dépit, que lui cause cet « à lui » : il faut ranger, parmi ces sujets d’amertume et de dépit, par exemple l’incapacité où se trouvent ses amis de deviner où il est, où il va ; au point qu’ils se demanderont parfois « Comment ? est-ce là avancer ? a-t-il encore – un chemin ? » - Alors j’entrepris quelque chose qui ne pouvait être l’affaire de tout le monde : je descendis dans les profondeurs : je me mis à percer le fond, je commençai à examiner et à saper une vieille confiance, sur quoi, depuis quelques milliers d’années, nous autre philosophes, nous avons l’habitude de construire, comme sur le terrain le plus solide – et de reconstruire toujours, quoique jusqu’à présent chaque construction se soit effondrée : je commençai à saper notre confiance en la morale.


3.

… c’est qu’en présence de la morale, comme en regard de toute autorité, il n’est pas permis de réfléchir et, encore moins, de parler : là il faut – obéir !

A quoi cela tient-il donc si, depuis Platon, tous les constructeurs philosophiques en Europe ont construit en vain ? Si tout menace de s’effondrer ou se trouve déjà perdu dans les décombres – tout ce qu’ils croyaient eux-mêmes, loyalement et sérieusement, être oere perennius ? […] La véritable réponse eut été, au contraire, que tous les philosophes ont construit leurs édifices sous la séduction de la morale, Kant comme les autres -, que leur intention ne se portait qu’en apparence sur la certitude, sur la « vérité », mais en réalité sur de majestueux édifices moraux…

Lui aussi [Kant ; NDM] avait été mordu par cette tarentule morale qu’était Rousseau, lui aussi sentait peser sur son âme le fanatisme moral…

… Kant : pour faire de la place à son « empire moral », il se vit forcé d’ajouter un monde indémontrable, un « au-delà » logique, - c’est pourquoi il lui fallut sa critique de la raison pure ! Autrement dit : il n’en aurait pas eu besoin s’il n’y avait pas eu une chose qui lui importât plus que toute autre – rentre le « monde moral » inattaquable, mieux encore insaisissable à la raison -, car il sentait trop violemment la vulnérabilité d’un ordre morale en face de la raison ! En regard de la nature et de l’histoire, Kant, comme tout bon Allemand, dès l’origine, était pessimiste ; il croyait en la morale, non parce qu’elle est démontrée par la nature et par l’histoire, mais malgré que la nature et l’histoire y contredisent sans cesse.

« Si l’on pouvait comprendre par la raison combien le Dieu qui montre tant de colère et de méchanceté peut être juste et bon, à quoi servirait alors la foi ? » Car, de tous temps, rien n’a fait une impression plus profonde sur l’âme allemande, rien ne l’a plus « tentée », que cette déduction, la plus dangereuse de toutes, une déduction qui constitue pour tout véritable Latin un péché contre l’esprit : credo quia absurdum est.

… nous pressentons quelque chose de la vérité, une possibilité de vérité, derrière le célèbre principe fondamental de la dialectique, par lequel Hegel aida naguère à la victoire de l’esprit allemand sur l’Europe – « la contradiction est le moteur du monde, toutes choses se contredisent elles-mêmes » - : car nous sommes, jusqu’en logique, des pessimistes.


4.

Mais les jugements logiques ne sont pas les plus inférieurs et les plus fondamentaux, vers lesquels puisse descendre la bravoure de notre suspicion : la confiance en la raison qui est inséparable de la validité de ces jugements, en tant que confiance, est un phénomène moral…

Et si ce livre, jusque dans la morale, jusque par-delà la confiance en la morale, est un livre pessimiste, - ne serait-il pas, par cela même, un livre allemand ? Car il représente en effet une contradiction et ne craint pas cette contradiction : on s’y dédit de la confiance en la morale – pourquoi donc ? Par moralité ?

Mais il n’y a aucun doute, à nous aussi parle un « tu dois », nous aussi nous obéissons à une loi sévère au-dessus de nous, - et c’est là la dernière morale qui se rende encore intelligible pour nous, la dernière morale que, nous aussi, nous puissions encore vivre ; si en quelque chose nous sommes encore hommes de la conscience, c’est bien en cela : car nous ne voulons pas revenir à ce que nous regardons comme surmonté et caduc, à quelque chose que nous ne considérons pas comme digne de foi, quel que soit le nom qu’on lui donne : Dieu, vertu, vérité, justice, amour du prochain…

… ennemis, en un mot, de tout le féminisme européen (ou idéalisme, si l’on préfère que je dise ainsi) qui éternellement « entraîne vers les hauteurs », et qui, par cela même, « rabaisse » éternellement.

En nous s’accomplit, pour le cas où vous désireriez une formule, l’autodépassement de la morale.


5.

Un tel livre et un tel problème n’ont nulle hâte ; et nous sommes, de plus, amis du lento, moi tout aussi bien que mon livre. Ce n’est pas en vain que l’on a été philologue, on l’est peut-être encore. Philologue, cela veut dire maître de la lente lecture : on finit même par écrire lentement.

Amis patients, ce livre ne souhaite pour lui que des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à me bien lire !


Livre premier

1. Raison ultérieure.

Toutes les choses qui vivent longtemps sont peu à peu tellement imbibées de raison que l’origine qu’elles tirent de la déraison devient invraisemblable. L’histoire précise d’une origine n’est-elle pas presque toujours ressentie comme paradoxale et sacrilège ?


2. Préjugé des savants.

Les savants sont dans le vrai lorsqu’ils jugent que les hommes de toutes les époques ont cru savoir ce qui était bon et mauvais. Mais c’est un préjugé des savants de croire que maintenant nous en soyons mieux informés qu’à aucune autre époque.


3. Toute chose a son temps.

De même l’homme a attribué, à tout ce qui existe, un rapport avec la morale, jetant sur les épaules du monde le manteau d’une signification éthique.


4. Contre le prétendu manque d’harmonie des sphères.


5. Soyez reconnaissants !


6. Le prestidigitateur et son contraire.


7. Modification du sentiment de l’espace.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la distance qui existe entre le plus grand bonheur et le plus profond malheur n’a pris toute son ampleur qu’à l’aide des choses imaginées. Par conséquent, ce genre de sentiment de l’espace, sous l’influence de la science, devient toujours plus petit…


8. Transfiguration.


9. Idée de la moralité des mœurs.

Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n’est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l’obéissance aux mœurs, quel que soit le genre de celles-ci ; or les mœurs, c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évaluer. Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi, d’une tradition : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est synonyme « d’individuel », « libre », « arbitraire », « inaccoutumé », « imprévu », « imprévisible ».

Qu’est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande. – En quoi ce sentiment de la tradition se distingue-t-il d’un sentiment général de crainte ? C’est la crainte d’une intelligence supérieure qui ordonne, d’une puissance incompréhensible et indéfinie, de quelque chose qui est plus que personnel, - il y a de la superstition dans cette crainte.

… la moralité exigeait que l’on observât des prescriptions, sans penser à soi-même en tant qu’individu. Dans les temps primitifs, tout dépendait donc de l’usage des mœurs, et celui qui voulait s’élever au-dessus des mœurs devait se faire législateur, guérisseur et quelque chose comme un demi-dieu : c’est-à-dire qu’il lui fallait créer des mœurs, - chose épouvantable et fort dangereuse ! – Quel est l’homme le plus moral ? Tout d’abord, celui qui accomplit la loi le plus souvent : qui, donc comme le brahmane, porte la conscience de la loi partout et dans la plus petite division du temps, de sorte que son esprit s’ingénie sans cesse à trouver des occasions pour accomplir la loi. Ensuite, celui qui accomplit aussi la loi dans les cas les plus difficiles.

Que l’on ne se trompe pas sur les motifs de cette morale qui exige, comme signe de la moralité, l’accomplissement d’un usage dans les cas les plus difficiles ! La victoire sur soi-même n’est pas demandée à cause des conséquences utiles qu’elle a pour l’individu, mais pour que les mœurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : l’individu doit se sacrifier – ainsi l’exige la moralité des mœurs. Par contre, ces moralités qui, pareils aux successeurs de Socrate, recommandent à l’individu la domination de soi et la sobriété, comme ses avantages les plus particuliers, comme la clef de son bonheur le plus personnel, ces moralités ne sont que l’exception – et s’il nous paraît en être autrement, c’est simplement parce que nous avons été élevés sous leur influence : tous suivent une voie nouvelle qui leur vaut la désapprobation absolue de tous les représentants de la moralité des mœurs, - ils s’excluent de la communauté, étant immoraux, et sont, au sens le plus profond, mauvais.

Partout où il y a communauté et, par conséquent, moralité des mœurs, domine l’idée que la peine pour la violation des mœurs touche avant tout la communauté elle-même : cette peine est une peine surnaturelle, dont la manifestation et les limites sont si difficiles à saisir pour l’esprit qui les approfondit avec une peur superstitieuse.

Toute action individuelle, toute façon de penser individuelle font frémir ; il est tout à fait impossible de déterminer ce que les esprits rares, choisis, primesautiers, ont dû souffrir au cours des temps à être ainsi toujours considérés comme mauvais et dangereux, bien plus, à s’être toujours eux-mêmes considérés ainsi. Sous la domination de la moralité des mœurs, toute espèce d’originalité avait mauvaise conscience ; l’horizon des meilleurs en est devenu encore plus sombre qu’il n’aurait dû.


10. Mouvement réciproque entre le sens de la moralité et le sens de la causalité.

A mesure que le sens de la causalité augmente, l’étendue du domaine de la moralité diminue…


11. Morale populaire et médecine populaire.

Médecine populaire et morale populaire sont de même acabit et ne devraient plus, comme c’est toujours l’usage, être appréciées de façon si différente : toute deux sont des sciences apparentes de la plus dangereuse espèce.


12. La conséquence comme adjuvant.


13. Pour l’éducation nouvelle du genre humain.

Collaborez à une œuvre, vous qui êtes secourables et bien-pensants : aidez à éloigner du monde l’idée de punition qui partout est devenue envahissante ! Il n’y a pas mauvaise herbe plus dangereuse !

Mais on a fait pis que cela encore, on a privé les évènements purement fortuits de leur innocence en se servant de ce maudit art d’interprétation par l’idée de punition. On a même poussé la folie jusqu’à inviter à voir dans l’existence elle-même une punition. – On dirait que c’est l’imagination extravagante de geôliers et de bourreaux qui a dirigé jusqu’à présent l’éducation de l’humanité.


14. Signification de la folie dans l’histoire de l’humanité.

… presque partout, c’est la folie qui aplanit le chemin de l’idée nouvelle, qui rompt le ban d’une coutume, d’une superstition vénérée. Comprenez-vous pourquoi il fallut l’assistance de la folie ?

Tandis que de nos jours on nous donne sans cesse à entendre que le génie possède au lieu d’un grain de bon sens un grain de folie, les hommes d’autrefois étaient bien plus près de l’idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse, - quelque chose de « divin », comme on se murmurait à l’oreille.

Avançons encore d’un pas : à tous ces hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie.

« Comment se rend-on fou lorsqu’on ne l’est pas et lorsqu’on a pas le courage de faire semblant de l’être ? » Presque tous les hommes éminents de l’ancienne civilisation se sont livrés à cet épouvantable raisonnement…

Qui donc oserait jeter un regard dans l’enfer des angoisses morales, les plus amères et les inutiles, où se sont probablement consumés les hommes les plus féconds de toutes les époques ! Qui osera écouter les soupirs des solitaires et des égarés : « Hélas ! accordez-moi donc la folie, puissances divines ! la folie pour que je finisse enfin par croire en moi-même !…

Et ce n’est que trop souvent que cette ferveur atteignit son but : à l’époque où le christianisme faisait le plus largement preuve de sa fertilité en multipliant les saints et les anachorètes croyant ainsi s’affirmer soi-même, il y avait à Jérusalem de grands établissement d’aliénés pour les saints naufragés, pour ceux qui avaient sacrifié leur dernier grain de raison.


15. Les plus anciens moyens de consolation.


16. Premier principe de la civilisation.

Chez les peuples sauvages il y a une catégorie de mœurs qui semblent viser à être une coutume générale : ce sont des ordonnances pénibles et, au fond, superflues […] – mais ces ordonnances maintiennent sans cesse dans la conscience l’idée de la coutume, la contrainte ininterrompue de lui obéir : ceci pour renforcer le grand principe par quoi la civilisation commence : toute coutume vaut mieux que l’absence de coutume.


17. La nature bonne et mauvaise.


18. La morale de la souffrance volontaire.

Quelle est la jouissance la plus élevée pour les hommes en état de guerre, dans cette petite communauté sans cesse en danger, où règne la moralité la plus stricte ? Je veux dire, pour les âmes vigoureuses, vindicatives, haineuses, perfides, soupçonneuses, prêtes au pire, endurcies par les privations et la morale ? – La jouissance de la cruauté. De même, chez de pareilles âmes, dans de telles situations, c’est une vertu d’être inventif et insatiable dans la cruauté.

Tous les conducteurs spirituels des peuples qui s’entendirent à mettre en mouvement la bourbe paresseuse et terrible des mœurs ont eu besoin, outre la folie, du martyre volontaire pour trouver créance, - et, comme toujours, d’abord et surtout auprès d’eux-mêmes ! Plus leur esprit suivait justement des voies nouvelles, étant, par conséquent, tourmenté par les remords et la crainte, plus ils luttaient cruellement contre leur propre chair, leur propre désir et leur propre santé, - comme pour offrir à la divinité une compensation en joies, pour le cas où elle s’irriterait à cause des coutumes négligées et combattues au profit des buts nouveaux.


19. Moralité et abêtissement.

Les mœurs représentent les expériences des hommes antérieurs sur ce qu’ils considéraient comme utile et nuisible, - mais le sentiment des mœurs (de la moralité) ne se rapporte pas à ses expériences, mais à l’antiquité, à la sainteté, à l’indiscutabilité des mœurs. Voilà pourquoi ce sentiment s’oppose à ce que l’on fasse des expériences nouvelles et à ce que l’on corrige les mœurs : ce qui veut dire que la moralité s’oppose à la formation des mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit.


20. Libres agisseurs et libres penseurs.

… et, en regard des résultats, les libres agisseurs l’emporteront même sur les libres penseurs, en admettant que l’on ne juge pas conformément à la visibilité la plus prochaine et la plus grossière – c’est-à-dire comme tout le monde. Il faut en revenir sur bien des calomnies dont les hommes ont comblé tous ceux qui ont brisé par l’action l’autorité d’une coutume, - généralement on appelle ceux-ci des criminels. Tous ceux qui ont renversé la loi morale établie ont toujours été considérés d’abord comme de mauvais hommes : mais lorsque l’on ne parvenait pas à rétablir cette loi et que l’on s’accommodait du changement, l’attribut se transformait peu à peu ; - l’histoire traite presque exclusivement de ces mauvais hommes qui, plus tard, ont été appelés bons !


21. « Accomplissement de la loi. »

Lorsque l’observation d’un précepte moral aboutit à un résultat différent de celui que l’on avait promis et attendu, et n’apporte pas à l’homme moral le bonheur promis, mais, contre toute attente, le malheur et la misère, il reste toujours aux consciencieux et aux inquiets l’excuse de dire : « On a fait une erreur dans l’exécution. » Dans le pire des cas, une humanité opprimée qui souffre profondément finira même pas décréter : « Il est impossible de bien exécuter le précepte, nous sommes faibles et pécheurs jusqu’au fond de l’âme et profondément incapables de moralité, par conséquent nous ne pouvons avoir aucune prétention au bonheur et à la réussite. Les promesses et les préceptes moraux sont pour des êtres meilleurs que ne sommes. »


22. Les œuvres et la foi.

La connaissance et la foi, malgré toutes les promesses qu’elles renferment, ne peuvent donner ni la force ni l’habileté nécessaires à l’action. Elles ne peuvent pas remplacer l’habitude de ce mécanisme subtil et multiple qui a dû être mis en mouvement pour que n’importe quoi puisse passer de la représentation à l’action. Avant tout, et en premier lieu, les œuvres ! C’est-à-dire l’exercice, et encore l’exercice ! La « foi » adéquate viendra par surcroît – soyez-en certains !


23. En quoi nous sommes le plus subtils.


24. La démonstration du précepte.

… mais autrefois, du temps où toute science était grossière et primitive et où l’on n’avait que de faibles prétentions à considérer une chose comme démontrée, - autrefois la valeur ou la non-valeur d’un précepte de moralité se déterminaient de la même façon que tout autre précepte : en invoquant les résultats.


25. Mœurs et beauté.

Il ne faut pas passer sous silence cet argument en faveur des mœurs que chez chacun de ceux qui s’y soumettent entièrement, de tout cœur et dès l’origine, les organes d’attaque et de défense – tant physiques qu’intellectuels – s’atrophient : ce qui permet à cet individu de devenir toujours plus beau.


26. Les animaux et la morale.

Le sens de la vérité lui aussi, qui, au fond, n’est pas autre chose que le sens de la sécurité, l’homme l’a en commun avec l’animal : on ne veut pas se laisser tromper, se laisser égarer par soi-même, on écoute avec méfiance les encouragements de ses propres passions, on se domine et l’on demeure méfiant à l’égard de soi-même ; tout cela, l’animal l’entend à l’égal de l’homme ; chez lui aussi la domination de soi tire son origine du sens de la réalité (de l’intelligence)…

Les origines de la justice, comme celles de l’intelligence, de la modération, de la bravoure, - en un mot de tout ce que nous désignons sous le nom de vertus socratiques – sont animales : ces vertus sont une conséquence de ces instincts qui enseignent à chercher la nourriture et à échapper aux ennemis. Si nous considérons donc que l’homme supérieur n’a fait que s’élever et s’affiner dans la qualité de sa nourriture et dans l’idée de ce qu’il considère comme opposé à sa nature, il ne sera pas interdit de qualifier d’animal le phénomène moral tout entier.


27. Valeur de la croyance aux passions surhumaines.

Toutes les institutions qui ont concédé à une passion la croyance en sa durée et la rendent responsable de cette durée, malgré l’essence même de la passion, lui ont procuré un rang nouveau : et celui qui dès lors est pris d’une semblable passion n’y voit plus, comme jadis, une dégradation ou une menace, mais au contraire se sent élevé par elle devant lui-même et devant ses semblables. Que l’on songe aux institutions et aux coutumes qui ont fait de l’abandon fougueux d’un moment une fidélité éternelle, du plaisir de la colère l’éternelle vengeance, du désespoir le deuil éternel, de la parole soudaine et unique l’éternel engagement. Par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est chaque fois introduit dans le monde : chaque fois aussi, et à ce prix seulement, une conception surhumaine qui élève l’homme.


28. La disposition d’esprit comme argument.

On ne se décidait donc pas pour ce qu’il y avait de plus raisonnable, mais pour le projet dont l’image rendait l’âme courageuse et pleine d’espérance. La bonne disposition pesait dans la balance comme un argument plus lourd que la raison : puisque la disposition d’esprit était interprétée d’une façon superstitieuse, comme l’effet d’un dieu qui promet la réussite et qui veut ainsi faire parler, à sa raison, le langage de la sagesse supérieure. Or, considérez les conséquences d’un pareil préjugé, lorsque des hommes rusés et avides de puissance s’en servaient – lorsqu’il s’en servent encore ! « Disposer favorablement les esprits ! » - avec cela on peut remplacer tous les arguments et vaincre toutes les objections !


29. Les comédiens de la vertu et du péché.

… les Grecs surtout, ces comédiens-nés, ont dû simuler ainsi tout à fait involontairement et trouver qu’il était bon de simuler. Du reste, chacun se trouvait en compétition pour sa vertu avec la vertu d’un autre ou de tous les autres : comment n’aurait-on pas rassemblé tous les artifices pour faire montre de ses vertus, avant tout devant soi-même, ne fût-ce que pour en prendre l’habitude ! A quoi servait une vertu que l’on ne pouvait montrer ou qui ne s’entendait pas à se montrer elle-même ! – Le christianisme imposa un frein à cette comédie de la vertu : il inventa l’usage d’étaler ses péchés d’une façon répugnante, d’en faire parade, il introduisit dans le monde la culpabilité affectée (considérée jusqu’à nos jours comme de « bon ton » parmi les bons chrétiens).


30. La cruauté raffinée en tant que vertu.

Voici une moralité qui repose entièrement sur le besoin de se distinguer – n’en pensez pas trop de bien ! Quel penchant est-ce donc au fond et quelle est l’arrière-pensée qui le dirige ? On aspire à ce que notre vue fasse mal à notre voisin et à son esprit d’envie, éveille en lui un sentiment d’impuissance et de déchéance…

… affirmer que la moralité de la distinction n’est, en dernière instance, que la plaisir que procure la cruauté raffinée, c’est là une nouveauté par trop paradoxale et presque blessante. En dernière instance – je veux dire : chaque fois dans la première génération. Car, lorsque l’habitude d’une action qui distingue dévient héréditaire, l’arrière-pensée ne se transmet pas (seuls les sentiments et non les pensées peuvent s’hériter) : et, en supposant que l’on ne l’introduise pas à nouveau par l’éducation, à la seconde génération le plaisir de la cruauté, dans l’action qui distingue, n’existe déjà plus : mais seulement le plaisir que procure l’habitude de cette action. Mais ce plaisir-là est le premier degré du « bien ».


31. La fierté de l’esprit.


32. L’entrave.

Souffrir moralement et apprendre, par la suite, que cette espèce de souffrance repose sur une erreur, voilà qui révolte. Car il y a une consolation unique à affirmer, par sa souffrance, « un monde de vérité » plus profond que tout autre monde, et l’on préfère de beaucoup souffrir et se sentir de la sorte supérieur à la réalité (par la conscience de s’approcher ainsi de ce « monde de vérité plus profond »), que de vivre sans souffrance et d’être privé de ce sentiment de supériorité. Par conséquent, c’est la fierté et la façon habituelle de la satisfaire qui s’opposent à la nouvelle conception de la morale. Quelle force faudra-t-il donc employer pour éliminer cette entrave ? Plus de fierté ? Une nouvelle fierté ?


33. Le mépris des causes, des conséquences et de la réalité.

On prescrit, par exemple, de prendre certains bains à des moments déterminés : on ne se baigne pas pour des raisons de propreté, mais parce que cela est prescrit. On n’apprend pas à fuir les véritables conséquences de la malpropreté, mais le prétendu déplaisir qu’éprouverait la divinité à vous voir négliger un bain. Sous la pression d’une crainte superstitieuse on soupçonne que ces lavages du corps malpropre ont plus d’importance qu’ils en ont l’air, on y introduit des significations de seconde et de troisième main, on se gâte la joie et le sens de la réalité, et l’on finit par n’attacher d’importance à ces lavages qu’en tant qu’ils peuvent être un symbole. De telle sorte que, sous l’empire de la moralité des mœurs, l’homme méprise premièrement les causes, en second lieu les conséquences, en troisième lieu la réalité, et il relie tous ses sentiments élevés (de vénération, de noblesse, de fierté, de reconnaissance, d’amour) à un monde imaginaire : qu’il appelle un monde supérieur. Et, aujourd’hui encore, nous en voyons les conséquences : dès que les sentiments d’un homme s’élèvent d’une façon ou d’une autre, ce monde imaginaire est en jeu. C’est triste à dire, mais provisoirement tous les sentiments élevés doivent être suspects à l’homme de science, tant il s’y mêle d’illusions et d’extravagances. Non que ces sentiments dussent être suspects en soi et pour toujours, mais, de toutes les épurations graduelles qui attendent l’humanité, l’épuration des sentiments élevés sera une des plus lentes.


Sentiments moraux et concepts moraux.

En ce sens l’histoire des sentiments moraux est toute différente de l’histoire des concepts moraux. Les premiers sont puissants avant l’action, les seconds surtout après, en face de la nécessité de s’expliquer sur elle.


35. Les sentiments et l’origine qu’ils tirent des jugements.

… derrière les sentiments il y a les jugements et les appréciations qui nous sont transmis sous forme de sentiments (prédilections, antipathies). L’inspiration qui découle d’un sentiment est petite-fille d’un jugement – souvent d’un jugement erroné ! – et, en tout les cas, pas d’un jugement qui te soit personnel. Faire confiance à ses sentiments – c’est obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et aux grands-parents de ceux-ci, qu’aux dieux qui sont en nous, à notre raison et à notre expérience.


36. Une sottise de la piété pleine d’arrière-pensées.

Et pourtant il est évident qu’autrefois le hasard fut le plus grand inventeur et le plus grand observateur, le bienveillant inspirateur de cette époque ingénieuse et que, pour les inventions les plus insignifiantes que l’on fait maintenant, on use plus d’esprit, plus d’énergie et d’imagination scientifique qu’il n’y en eut autrefois pendant de longues périodes.


37. Fausses conclusions que l’on tire de l’utilité.

Lorsque l’on a démontré la plus haute utilité d’une chose on n’a pas encore fait un pas pour expliquer son origine : ce qui veut dire que l’on ne peut jamais expliquer, par l’utilité, la nécessité de l’existence.


38. Les instincts transformés par les jugements moraux.

Le même instinct devient un sentiment pénible de lâcheté, sous l’impression du blâme que les mœurs ont fait reposer sur lui : ou bien un sentiment agréable d’humilité, si une morale, telle que la morale chrétienne, l’a pris à cœur et l’a appelé bon. Ce qui signifie que cet instinct jouira soit d’une bonne, soit d’une mauvaise conscience ! En soi, comme tout instinct, il est indépendant de la conscience, il ne possède ni un caractère, ni une désignation morale, et n’est pas même accompagné d’un sentiment de plaisir ou de déplaisir déterminé : il ne fait qu’acquérir tout cela, comme une seconde nature, lorsqu’il entre en relation avec d’autres instincts qui ont déjà reçu le baptême du bien et du mal, ou si l’on reconnaît qu’il est l’attribut d’un être que le peuple a déjà déterminé et évalué au point de vue moral. – Ainsi les anciens Grecs avaient d’autres sentiments…

… Hésiode a indiqué dans une fable ce que l’on peut dire de plus violent contre elle [l’espérance ; NDM], et ce qu’il dit est si étrange qu’aucun interprète nouveau n’y a compris quelque chose, - car c’est contraire à l’esprit moderne qui a appris du christianisme à croire à l’espérance comme à une vertu.


39. Le préjugé de « l’esprit pur ».

Partout où a régné la doctrine de la spiritualité pure, elle a détruit par ses excès la force nerveuse : elle enseignait à mépriser le corps, à le négliger ou à le tourmenter, à tourmenter et à mépriser l’homme lui-même, à cause de tous ses instincts ; elle produisait des âmes assombries, raidies et oppressées, - qui en outre, croyaient connaître la cause de leur sentiment de misère et espéraient pouvoir la supprimer ! « Il faut qu’elle se trouve dans le corps ! il est encore trop florissant ! » - ainsi concluaient-ils, tandis qu’en réalité le corps, par ses douleurs, ne cessait de s’élever contre le continuel mépris qu’on lui témoignait.


40. L’incessante réflexion sur les usages.

Les nombreux préceptes moraux que l’on tirait, à la hâte, d’un événement unique et étrange finissaient très vite par devenir incompréhensibles : il était tout aussi difficile d’en déduire des intentions que de reconnaître la pénalité qui devait suivre une infraction ; on avait même des doutes sur le déroulement des cérémonies ; mais, tandis que l’on se concertait tout au long à ce sujet, l’objet d’une pareille investigation grandissait en valeur, et ce qu’il y avait justement d’absurde dans une coutume finissait par devenir sacro-saint.

Nous voici arrivés sur l’immense terrain de manœuvres de l’intelligence : non seulement les religions s’y développent et s’y achèvent, mais la science, elle aussi, y trouve ses précurseurs vénérables, quoique terribles encore ; c’est là que le poète, le penseur, le médecin, le législateur ont grandi ! La peur de l’incompréhensible qui, d’une façon équivoque, exige de nous des cérémonies a revêtu peu à peu l’attrait de l’hermétisme et, lorsque l’on ne parvenait pas à approfondir, on apprenait à créer.


41. Pour déterminer la valeur de la vie contemplative.

N’oublions pas, étant des hommes de la vie contemplatives, de quelle sorte furent les malheurs et les malédictions qui atteignirent les hommes de la vie active par les différents contrecoups de la contemplation, - en un mot quel compte la vie active aurait à nous présenter, à nous, si nous nous targuions avec trop d’orgueil de nos bienfaits. Elle nous opposerait en premier lieu : les natures dites religieuses […]. En deuxième lieu, les artistes […]. En troisième lieu : les philosophes […]. En quatrième lieu : les penseurs et les ouvriers scientifiques…


42. Origine de la vie contemplative.

Pendant les époques barbares, lorsque règnent les jugements pessimistes à l’égard des hommes et du monde, l’individu s’applique toujours, confiant dans la plénitude de sa force, à agir conformément à ces jugements, c’est-à-dire à mettre les idées en action, par la chasse, le pillage, la surprise, la brutalité et le meurtre, y compris les formes affaiblies de ces actes, seules tolérées dans le sein de la communauté. Mais si la vigueur de l’individu se relâche, s’il se sent fatigué ou malade, mélancolique ou rassasié, et, par conséquent, d’une façon temporaire, sans désirs et sans appétits, il devient un homme relativement meilleur, c’est-à-dire moins dangereux, et ses idées pessimistes ne se formulent à présent que par des paroles et des réflexions, par exemple sur ses compagnons, sa femme, sa vie ou ses dieux, - et les jugements qu’il émettra alors seront des jugements défavorables. Dans cet état d’esprit il deviendra penseur et annonciateur, ou bien son imagination développera ses superstitions, inventera des usages nouveaux, raillera ses ennemis - : mais quoi qu’il puisse imaginer, toutes les productions de sont esprit reflèteront nécessairement son état, donc un accroissement de sa crainte et de sa fatigue, une diminution de son estime pour l’action et la jouissance ; il faudra que la teneur de pareilles productions corresponde aux éléments de l’état d’âme poétique, imaginatif et sacerdotal : le jugement défavorable doit y régner. Plus tard, tous ceux qui faisaient d’une façon continue ce qu’autrefois l’individu faisait en cette disposition, ceux donc qui portaient des jugements défavorables, vivaient mélancoliquement et demeuraient pauvres en actions, furent appelés poètes ou penseurs, prêtres ou « médecins » - : parce qu’ils n’agissaient pas suffisamment, on eût volontiers méprisé de pareils hommes ou bien on les eût chassés de la commune ; mais il y avait à cela un danger, - ils s’étaient mis sur la piste de la superstition et sur les traces de la puissance divine, on ne doutait pas qu’ils ne disposassent de moyens appartenant à des puissances inconnues. C’est en cette estime qu’étaient tenues les plus anciennes générations de natures contemplatives, - méprisées dans la mesure où elles n’éveillaient pas la crainte. C’est sous cette forme masquée, en ce respect douteux, avec un mauvais cœur et un esprit souvent tourmenté, que la contemplation a fait sa première apparition sur la terre, faible en même temps que terrible, méprisée en secret et couverte publiquement des marques d’un respect superstitieux ! Il faut dire ici comme toujours : pudenda origo !


43. Combien de forces le penseur doit maintenant réunir en lui.

Devenir étranger aux considérations des sens, s’élever à l’abstraction, - autrefois on éprouvait vraiment cela comme une élévation : nous ne pouvons plus avoir tout à fait les mêmes sentiments.

Ce n’est pas le contenu de ces jeux spirituels, ce sont ces jeux eux-mêmes qui furent « la chose supérieure » dans la préhistoire de la science. De là l’admiration de Platon pour la dialectique, de là sa foi enthousiaste dans le rapport nécessaire de celle-ci avec l’homme bon, délivré des sens. Ce ne sont pas seulement les différentes façons de connaître qui ont été découvertes séparément et peu à peu, mais encore les moyens de la connaissance en général, les conditions et les opérations, qui, dans l’homme, précèdent l’acte de connaître. Et toujours il semblait que l’opération nouvellement découverte, ou les états d’âme nouveaux ne fussent point des moyens pour arriver à toute connaissance, mais le but désiré, la teneur et la somme de ce qu’il faut connaître. Le penseur a besoin de l’imagination, de l’élan, de l’abstraction, de la spiritualisation, du sens inventif, du pressentiment, de l’induction, de la dialectique, de la déduction, de la critique, du groupement des matériaux, de la pensée impersonnelle, de la contemplation et de la synthèse, et non moins de justice et d’amour à l’égard de tout ce qui est…


44. Origine et signification.

… maintenant au contraire, plus nous nous livrons à la recherche des origines, moins notre intérêt participe à cette opération, toutes nos évaluations, au contraire, tous les « intérêts » que nous avons placés dans les choses, commencent à perdre leur signification à mesure que nous reculons dans la connaissance pour serrer de près les choses elles-mêmes, avec l’intelligence de l’origine l’insignifiance de l’origine augmente : tandis que ce qui est proche, ce qui est en nous et autour de nous commence peu à peu à s’annoncer riche de couleurs, de beautés, d’énigmes et de significations, dont l’humanité ancienne ne se doutait même pas en rêve.


45. Un dénouement tragique de la connaissance.

De tous les moyens d’exaltations ce sont les sacrifices humains qui, de tous temps, ont le plus élevé et spiritualisé l’homme. Et peut-être y a-t-il une seule idée prodigieuse qui, maintenant encore, pourrait anéantir toute autre aspiration, en sorte qu’elle remporterait la victoire sur la plus victorieuse, - je veux dire l’idée de l’humanité se sacrifiant elle-même. Mais à qui devrait-elle se sacrifier ? On peut déjà jurer que, si jamais la constellation de cette idée apparaît à l’horizon, la connaissance de la vérité demeurera le seul but énorme à quoi un pareil sacrifice serait proportionné, parce que pour la connaissance aucun sacrifice n’est trop grand. En attendant le problème n’a jamais été posé, on ne s’est jamais demandé si l’humanité dans son ensemble était capable d’une démarche propre à faire progresser la connaissance, et moins encore moins quel besoin de connaissance pousserait l’humanité à s’offrir elle-même en holocauste pour mourir avec dans les yeux la lumière d’une sagesse anticipée. Peut-être que lorsqu’on sera parvenu à fraterniser avec les habitants d’autres planètes, dans l’intérêt de la connaissance, et que, pendant quelques milliers d’années, on se sera communiqué son savoir d’étoile en étoile, peut-être qu’alors le flot d’enthousiasme provoqué par la connaissance aura atteint une pareille hauteur !


46. Douter que l’on doute.


47. Les mots nous barrent la route !

Partout où les anciens des premiers âges plaçaient un mot ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! – ils avaient touché à un problème et, en croyant l’avoir résolu, ils avaient créé un obstacle à la solution. – Maintenant, pour atteindre la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et la jambe se cassera plus facilement que le mot.


48. « Connais-toi toi-même », c’est là toute la science.

Ce n’est que lorsque l’homme aura atteint la connaissance de toute chose qu’il pourra se connaître lui-même. Car les choses ne sont que les frontières de l’homme.


49. Le nouveau sentiment fondamental : notre nature définitivement périssable.

Aussi haut que son évolution puisse porter l’humanité – et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! – il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur « carrière terrestre », entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. Le devenir traîne derrière lui ce qui fut le passé…


50. La foi en l’ivresse.

Les hommes qui connaissent des moment de sublime ravissement, et qui, en temps ordinaires, à cause du contraste et de l’extrême usure de leurs forces nerveuses, se sentent misérables et désolés, considèrent de pareils moments comme la véritable manifestation d’eux-mêmes, de leur « moi », la misère et la désolation, par contre, comme l’effet du « non-moi » ; c’est pourquoi il pensent à leur entourage, leur époque, leur monde tout entier, avec des sentiments de vengeance. L’ivresse passe à leur yeux pour être la vie vraie, le moi véritable : ailleurs ils voient des adversaires et des empêcheurs de l’ivresse, quelle que soit l’espèce de cette ivresse, spirituelle, morale, religieuse ou artistique. L’humanité doit une bonne part de ses malheurs à ces ivrognes enthousiastes : car ce sont d’insatiables semeurs de l’ivraie du mécontentement de soi et des autres, du mépris de l’époque et du monde, et surtout de la lassitude.

De plus, ces illuminés mettent toutes leurs forces à propager la foi en l’ivresse, comme étant la vie par excellence : redoutable croyance ! Tout comme l’on corrompt maintenant à bref délai les sauvages par « l’eau de feu » qui les fait périr, l’humanité a été corrompue dans son ensemble, lentement et foncièrement, par l’eau de feu spirituelle des sentiments enivrants et par ceux qui maintenaient vivace le désir : peut-être finira-t-elle par en périr.


51. Tels que nous sommes !


52. Où sont les nouveaux médecins de l’âme ?

Par ignorance, l’on considérait les remèdes stupéfiants et engourdissants qui agissaient immédiatement, ce que l’on appelait des « consolations », comme des curatifs proprement dits ; on ne remarquait même pas que l’on payait souvent ce soulagement immédiat par une altération de la santé, profonde et générale, que les malades souffraient des effets de l’ivresse, puis de l’absence d’ivresse et enfin d’un sentiment d’inquiétude, d’oppression, de tremblements nerveux et de malaise général.

On dit, avec raison, que Schopenhauer a été le premier à avoir de nouveau pris au sérieux les souffrances de l’humanité : où est celui qui s’avisera enfin de prendre au sérieux les remèdes à ces souffrances et qui mettra au pilori l’inqualifiable charlatanisme avec lequel jusqu’à présent l’humanité a traité les maladies de l’âme sous les noms les plus sublimes ?


53. Abus envers les consciencieux.

Ce sont les gens consciencieux et non pas ceux qui manquaient de conscience qui eurent terriblement à souffrir sous la pression des exhortations à la pénitence et de la crainte de l’enfer, surtout s’ils étaient en même temps des hommes d’imagination. On a donc attristé la vie de ceux justement qui avaient le plus besoin de sérénité et d’images agréables – non seulement pour leur propre réconfort et leur propre guérison, mais pour que l’humanité puisse se réjouir de leur aspect et absorber en elle le rayonnement de leur beauté.


54. Les idées sur la maladie.

Tranquilliser l’imagination du malade pour qu’il n’ait plus à souffrir des idées qu’il se fait de sa maladie, plus que de la maladie elle-même, - je pense que c’est déjà quelque chose ! Et même ce n’est pas peu ! Comprenez-vous maintenant notre tâche ?


55. Les « chemins ».

… lorsqu’elle apprend la bonne nouvelle qu’un chemin plus court a été trouvé, l’humanité quitte toujours son propre chemin – et elle perd le chemin.


56. L’apostat de l’esprit libre.

Mais d’où vient cette aversion soudaine et sans raison contre celui qui a possédé toute la liberté d’esprit et qui est devenu « croyant » ?

Franchement, cette supposition porte à faux, et celui qui la fait ne sait rien de ce qui agite et détermine l’esprit libre : comme ce dernier est loin de trouver le changement de ses opinons méprisable en soi ! Combien il vénère, au contraire, la faculté de changer son opinion, une qualité rare et supérieure, surtout lorsqu’on la garde jusqu’à un âge avancé ! Et son orgueil (et non sa pusillanimité) va jusqu’à cueillir les fruits défendus du spernere se sperni et du spernere se ipsum, loin de s’arrêter à la crainte qu’ils inspirent aux vaniteux et aux timorés. De plus, la doctrine de l’innocence de toutes les opinions lui paraît aussi certaine que la doctrine de l’innocence de toutes les actions : comment pourrait-il se faire le juge et le bourreau des apostats de la liberté intellectuelle ? L’aspect d’un tel apostat de la liberté intellectuelle ? L’aspect d’un tel apostat le touche par contre de la même façon dont l’aspect d’une maladie répugnante touche un médecin : le dégoût physique devant ce qui est spongieux, amolli, envahissant, purulent, surmonte un instant la raison et la volonté d’aider.


57. Autre crainte, autre certitude.

Le christianisme avait fait planer sur la vie une menace illimitée et toute nouvelle, et créé, de même, des certitudes, des jouissances, des récréations toutes nouvelles et de nouvelles évaluations des choses. Notre siècle nie l’existence de cette menace, et en bonne conscience : et pourtant il traîne encore après lui les vieilles habitudes de la certitude chrétienne…


58. Le christianisme et les passions.

On devine dans le christianisme une grande protestation populaire contre la philosophie : la raison des sages anciens avait déconseillé à l’homme les passions, le christianisme veut les lui rendre. A cette fin, il dénie toute valeur morale à la vertu telle que l’entendaient les philosophes, - comme une victoire de la raison sur la passion, - condamne d’une façon générale, toute espèce de bon sens et invite les passions à se manifester avec la plus grande mesure de force et de splendeur : comme amour de Dieu, crainte de Dieu, foi fanatique en Dieu, espérance aveugle en Dieu.


59. L’erreur comme cordial.

On dira ce que l’on voudra mais il est certain que le christianisme a voulu délivrer l’homme du poids des engagements moraux en croyant montrer le chemin le plus court vers la perfection : tout comme quelques philosophes croyaient pouvoir se soustraire à la dialectique pénible et longue et à la récolte de faits sévèrement contrôlés, en renvoyant à une « voie royale vers la vérité ». C’était une erreur dans les deux cas, - mais pourtant un grand cordial pour les désespérés mourant de fatigue dans le désert.


60. Tout esprit finit par devenir réellement visible.

… il [le christianisme ; NDM] a donné de l’esprit à l’humanité européenne, et ne s’est pas contenté de la rendre astucieuse au point de vue théologique. Dans cet esprit, allié à la puissance et très souvent à la profonde conviction et à la loyauté de l’abnégation, il a façonné les individualités les plus subtiles qu’il y ait jamais eu dans la société humaine : les figures du plus haut clergé catholique, surtout lorsque celles-ci tiraient leur origine d’une famille noble et apportaient, dès l’origine, la grâce innée des gestes, la force dominatrice du regard, de belles mains et des pieds fins. Là le visage humain atteint cette spiritualisation que produit le flot continuel de deux espèces de bonheur (le sentiment de puissance et le sentiment de soumission), une fois qu’un style de vie très concerté a dompté l’animal dans l’homme ; là une activité qui consiste à bénir, à pardonner les péchés, à représenter la divinité, maintient sans cesse en éveil, dans l’âme, et même dans le corps, le sentiment d’une mission surhumaine ; là règne ce mépris noble de la fragilité du corps, du bien-être et du bonheur, propre aux soldats de naissance ; on met sa fierté dans l’obéissance, ce qui est le signe distinctif de tous les aristocrates ; on trouve son idéalisme et son excuse dans l’énorme impossibilité de sa tâche. La puissante beauté et la finesse des princes de l’Eglise ont toujours démontré chez le peuple la vérité de l’Eglise ; une brutalisation momentanée du clergé (comme du temps de Luther) amène toujours la croyance au contraire. – Et ce résultat de la beauté et de la finesse humaines, dans l’harmonie de la figure, de l’esprit et de la tâche, serait anéanti en même temps que finissent les religions ? Et il n’y aurait pas moyen d’atteindre quelque chose de plus haut, ni même d’y songer ?


61. Le sacrifice nécessaire.

Ces hommes sérieux, solides, loyaux, d’une sensibilité profonde qui sont maintenant encore chrétiens de cœur : ils se doivent à eux-mêmes d’essayer une fois, pendant un certain temps, de vivre sans christianisme ; ils doivent à leur foi d’élire ainsi domicile « dans le désert » - afin d’acquérir le droit d’être juges dans la question de savoir si le christianisme est nécessaire.

Les hommes de l’avenir agiront un jour ainsi avec tous les jugements des valeurs du passé ; il faut les revivre volontairement encore une fois, et de même leur contraires, - pour avoir enfin le droit de les passer au crible.


62. De l’origine des religions.

Comment un homme pourrait-il être l’auteur d’un si grand bonheur ? – interroge son doute pessimiste. En outre d’autres leviers agissent en secret : on fortifie par exemple une opinion devant soi-même en la considérant comme une révélation, on lui enlève ainsi ce qu’elle a d’hypothétique, on la soustrait à la critique et même au doute, on la rend sacrée. Il est vrai que l’on s’abaisse de la sorte au rôle d’organe, mais notre pensée finit par être victorieuse sous le nom de pensée divine…


63. Haine du prochain.


64. Les désespérés.


65. Brahmanisme et christianisme.

Il y a des recettes pour arriver au sentiment de puissance : d’une part pour ceux qui savent se dominer eux-mêmes et auxquels, par ce fait, le sentiment de puissance est déjà familier ; d’autre part, pour ceux qui en sont incapables. Le brahmanisme a eu soin des hommes de la première espèce, le christianisme des hommes de la seconde.


66. Faculté de vision.


67. Le prix des croyants.

Celui qui tient tellement à ce que l’on ait foi en lui qu’il garantit le ciel en récompense de cette croyance, qu’il le garantit à tout le monde, même au larron sur la croix, - celui-là a dû souffrir d’un doute épouvantable et apprendre à connaître les crucifiements de toutes espèce : autrement il ne payerait pas ses croyants un prix aussi élevé.


68. Le premier chrétien.


69. Inimitable.

Il y a une énorme tension entre l’envie et l’amitié, entre le mépris de soi et la fierté : les Grecs vivaient dans la première, les chrétiens dans la seconde.


70. A quoi sert un intellect grossier.


71. La vengeance chrétienne contre Rome.


72. « L’outre-tombe ».

… la doctrine de la damnation éternelle, et cette doctrine fut plus puissante que l’idée de la mort définitive qui se mit à pâlir dès lors. C’est la science qui a dû refaire la conquête de cette idée, en repoussant en même temps toute autre représentation de la mort et toute espèce de vie dans l’au-delà. Nous sommes devenus plus pauvres d’une chose intéressante : la vie « après la mort » ne nous regarde plus ! – un indicible bienfait bien qu’encore trop récent pour être considéré comme tel dans le monde entier. – Et voici qu’Epicure triomphe de nouveau !


73. Pour la « vérité » !

« La vérité du christianisme était démontrée par la conduite vertueuse des chrétiens, leur fermeté dans la souffrance, leur foi inébranlable et avant tout par l’expansion et la croissance du christianisme malgré toutes ses tribulations. » - Vous parlez ainsi aujourd’hui encore ! C’est à faire pitié ! Apprenez donc que tout cela ne prouve rien, ni pour ni contre la vérité, qu’il faut démontrer la vérité autrement que la véracité, et que la seconde n’est nullement un argument en faveur de la première.


74. Arrière-pensée chrétienne.

C’était là le sentiment des pauvres gens de province devant le préteur romain : « Il est trop fier pour que nous osions être innocents. »


75. Ni européen ni noble.


76. Croire mauvais c’est rendre mauvais.

Les passions deviennent mauvaises et perfides lorsqu’on les considère d’une façon mauvaise et perfide. C’est ainsi que le christianisme a réussi à faire d’Eros et d’Aphrodite – sublimes puissances capables d’idéalité – des génies infernaux et des esprits trompeurs, en créant dans la conscience des croyants, à chaque excitation sexuelle, des remords qui allaient jusqu’à la torture. N’est-ce pas épouvantable de transformer des sensations nécessaires et régulières en une source de misère intérieure et de rendre ainsi, volontairement, la misère intérieure nécessaire et régulière chez tous les hommes ! De plus, cette misère demeure secrète, mais elle n’en a que des racines plus profondes…

Mais cette diabolisation d’Eros a fini par avoir un dénouement de comédie : le « diable » Eros est devenu peu à peu plus intéressant pour les hommes que les anges et les saints, grâces aux cachotteries et aux allures mystérieuses de l’Eglise dans toutes les choses érotiques : c’est grâce à elle que les histoires d’amour devinrent le seul intérêt véritable commun à tous les milieux, - avec une exagération qui paraîtrait incompréhensible à l’antiquité – et qui ne manquera pas un jour de provoquer l’hilarité. Toute notre poésie, toute notre pensée, du plus haut au plus bas, est marquée et plus que marquée par l’importance diffuse que l’on donne à l’amour, présenté toujours comme événement principal. Peut-être qu’à cause de ce jugement la postérité trouvera à tout l’héritage de la civilisation chrétienne quelque chose de mesquin et de maniaque.


77. Des tortures de l’âme.

Pour les moindres tortures que quelqu’un fait subir à un corps étranger, tout le monde pousse maintenant les hauts cris ; l’indignation contre un homme capable d’une pareille action éclate spontanément ; nous allons même jusqu’à trembler rien qu’en nous figurant la torture que l’on pourrait infliger à un homme ou à un animal, et notre souffrance devient insupportable lorsque nous entendons parler d’un acte de cet ordre. Mais on est encore bien éloigné d’avoir le même sentiment, aussi général et aussi déterminé, pour ce qui en est des tortures de l’âme et de ce qu’elles ont d’épouvantable. Le christianisme les a mises en usage dans une mesure insolite et il prêche encore constamment ce genre de martyre, il va même jusqu’à se plaindre de défections et de tiédeurs lorsqu’il rencontre un état d’âme sans de telles tortures.

N’oublions pas que ce fut le christianisme qui fit du lit de mort un lit de torture et que les scènes que l’on y vit depuis lors, les accents terrifiants qui pour la première fois y furent possibles, ont empoisonné les sens et le sang d’innombrables témoins pour leur vie entière et celle de leurs descendants !


78. La justice vengeresse.

Le malheur et la faute – ces deux choses ont été mises par le christianisme sur une même balance : en sorte que, lorsque le malheur qui succède à une faute est grand, l’on mesure, maintenant encore, involontairement, la grandeur de la faute ancienne d’après ce malheur. Mais ce n’est pas là une évaluation antique et c’est pourquoi la tragédie grecque, où il est si abondamment question de malheur et de faute, bien que dans un autre sens, fait partie des grandes libératrices de l’esprit, en une mesure que les Anciens mêmes ne pouvaient comprendre. Ceux-ci étaient demeurés assez insouciants pour ne pas fixer de « relation adéquate » entre la faute et le malheur. La faute de leurs héros tragiques est, à vrai dire, le caillou qui les fait trébucher, par quoi il leur arrive bien de se casser un bras ou de perdre un œil ; et le sentiment antique ne manquait pas de dire : « Certes, il aurait dû suivre son chemin avec un peu plus de précaution et moins d’orgueil ! » Mais c’est au christianisme qu’il fut réservé de dire : « Il y a là un grand malheur et derrière ce grand malheur il faut qu’une grande faute, une faute tout aussi grande se trouve cachée, bien que nous ne puissions pas la voir distinctement ! Si tu ne sens pas cela, malheureux, c’est que ton cœur est endurci. – et il t’arrivera des choses bien pires encore ! » Dans l’antiquité, il y avait encore des malheurs véritables, des malheurs purs, innocents ; ce n’est qu’avec le christianisme que toute punition devint punition méritée : le christianisme rend encore souffrante l’imagination de celui qui souffre, en sorte que le moindre malaise provoque chez cette victime le sentiment d’être moralement réprouvé et répréhensible.


79. Une proposition.

Si, d’après Pascal et le christianisme, notre moi est toujours haïssable, comment pouvons-nous autoriser et accepter que d’autres se mettent à l’aimer – fussent-ils Dieu ou hommes ? Ce serait contraire à toute bonne convenance de se laisser aimer alors que l’on sait fort bien que l’on ne mérite que la haine, - pour ne point parler d’autres sentiments de répulsion – « Mais c’est là justement le règne de la grâce. » - Votre amour du prochain est donc une grâce ? Votre pitié est une grâce ? Eh bien ! si cela vous est possible, faites un pas de plus : aimez-vous vous-mêmes par grâce, - alors vous n’aurez plus du tout besoin de votre Dieu…


80. Le chrétien compatissant.

La compassion chrétienne devant la souffrance du prochain a un revers : c’est la profonde suspicion devant toutes les joies du prochain, de la joie que cause au prochain tout ce qu’il veut, tout ce qu’il peut.


81. Humanité du saint.


82. Agression spirituelle.


83. Pauvre humanité.


84. La philologie du christianisme.

Mais, en fin de compte, que peut-on attendre des effets d’une religion qui, pendant les siècles de sa fondation, a exécuté cette extraordinaire farce philologique autour de l’Ancien Testament ? Je veux dire la tentative d’enlever l’Ancien Testaments aux juifs avec l’affirmation qu’il ne contenait que des doctrines chrétiennes et qu’il ne devait appartenir qu’aux chrétiens, le véritable peuple d’Israël, tandis que les juifs n’avaient fait que se l’arroger. Il y eut alors une rage d’interprétation et de substitution qui ne pouvait certainement pas s’allier à la bonne conscience…


85. Subtilité dans la pénurie.


86. Les interprètes chrétiens du corps.


87. Le miracle moral.

Le canon de la vertu, de la Loi accomplie, est établi dans le Nouveau Testament, mais de façon que ce soit le canon de la vertu impossible : les hommes qui aspirent encore à une perfection morale doivent apprendre, en regard d’un pareil canon, à se sentir de plus en plus éloignés de leur but, ils doivent désespérer de la vertu et finir par se jeter au cœur de l’Être compatissant, - seule cette conclusion permettait aux efforts moraux du chrétien de conserver de la valeur, à condition que ces efforts demeurassent toujours stériles, pénibles et mélancoliques ; ainsi ils pouvaient encore servir à provoquer cette minute extatique où l’homme assiste au « débordement de la grâce » et au miracle moral…


88. Luther, le grand bienfaiteur.

Ce que Luther a fait de plus important, c’est d’avoir éveillé la méfiance à l’égard des saints et de la vie contemplative tout entière…


89. Le doute comme péché.

Le christianisme a fait tout ce qui lui était possible pour fermer un cercle autour de lui : il a déclaré que le doute, à lui seul, constituait un péché.

On exige l’aveuglement et l’ivresse, et un chant éternel au-dessus des vagues où s’est noyée la raison !


90. Egoïsme contre égoïsme.

Combien y en a-t-il qui tirent encore cette conclusion : « La vie serait intolérable s’il n’y avait point de Dieu ! » (Ou comme on dit dans les milieux idéalistes : « La vie serait intolérable si elle n’avait pas au fond sa signification morale ! ») – Donc il faut qu’il y ait un Dieu (ou bien une signification morale de l’existence) ! En vérité, il en est tout autrement. Celui qui s’est habitué à cette idée ne désire pas vivre sans elle : elle est donc nécessaire à sa conservation, - mais quelle présomption de décréter que tout ce qui est nécessaire à ma conservation doit exister en réalité !


91. La bonne foi de Dieu.

Un Dieu qui laisse subsister pendant des milliers d’années des doutes et des hésitations innombrables, comme si ces doutes et ces hésitations étaient sans importance pour le salut de l’humanité, et qui pourtant fait prévoir les conséquences les plus épouvantables au cas où l’on se méprendrait sur la vérité ?

Toutes les religions portent l’indice qu’elles doivent leur origine à un état d’intellectualité humaine trop jeune et sans maturité, - elles prennent toutes extraordinairement à la légère l’obligation de dire la vérité : elles ne savent encore rien du devoir divin de se manifester aux hommes avec clarté et véracité.

Il [Pascal ; NDM] soupçonnait une immoralité dans le « deus absconditus », mais il aurait eu honte et il aurait craint de se l’avouer : c’est pourquoi il parlait aussi haut qu’il pouvait, comme quelqu’un qui a peur.


92. Au lit de mort du christianisme.


93. Qu’est-ce que la vérité ?


94. Remède contre le déplaisir.

… les chrétiens n’ont pas cessé d’épancher sur une victime leur mécontentement d’eux-mêmes, - que ce soit le « monde » ou « l’histoire », ou la « raison », ou la joie, ou encore la tranquillité des autres hommes, - il faut que n’importe quoi, mais quelque chose de bon, meure pour leurs péchés (si ce n’est même qu’en effigie) !


95. La réfutation historique est la réfutation définitive.

Autrefois, on cherchait à démontrer qu’il n’y a point de Dieu, - aujourd’hui l’on montre comment cette foi en l’existence d’un Dieu a pu se former et par quoi cette foi a pris du poids et de l’importance : c’est ainsi que la contre-preuve qu’il n’y a point de Dieu devient inutile. – Autrefois, lorsque l’on avait réfuté les « preuves de l’existence de Dieu » que l’on vous avançait, un doute continuait encore à subsister, à savoir si l’on ne pourrait pas trouver des preuves meilleures que celles que l’on venait de réfuter : à cette époque-là les athées ne s’entendaient pas à faire table rase.


96. « In hoc signo vinces ! »

… le prophète vint qui enseignait la religion de la rédemption par soi-même, Bouddha : - combien l’Europe est encore éloignée de ce degré de culture ! Quand enfin tous les usages et toutes les coutumes, sur quoi s’appuie la puissance des dieux, des prêtres et des sauveurs, seront détruits, donc, quand la morale, au sens ancien, sera morte, alors adviendra – qu’est-ce qui adviendra alors ? Mais ne cherchons pas à deviner…

Il y a maintenant peut-être dix à vingt millions d’hommes, parmi les différents peuples de l’Europe, qui « ne croient plus en Dieu », - est-ce trop demander que de vouloir qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se reconnaîtront de la sorte ils se feront aussi connaître, - immédiatement, ils seront une puissance en Europe…



Livre deuxième.

97. Si l’on agit d’une façon morale – ce n’est pas parce que l’on est moral !

La soumission aux lois de la morale peut être provoquée par l’instinct d’esclavage ou par la vanité, par l’égoïsme ou la résignation, par le fanatisme ou l’irréflexion. Elle peut être un acte de désespoir comme la soumission à l’autorité d’un souverain : en soi elle n’a rien de moral.


98. Les changements en morale.


99. En quoi nous sommes tous déraisonnables.

Nous continuons toujours à tirer les conséquences de jugements que nous considérons comme faux, de doctrines auxquelles nous ne croyons plus, - par nos sentiments.


100. S’éveiller du rêve.


101. Digne de réflexion.


102. Les plus anciens jugements moraux.
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Erwann Bleu



Inscrit le: 01 Jan 1970
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MessagePosté le: 01 Déc 2006 à 21:41:40    Sujet du message: Répondre en citant

103. Il y a deux façons de nier la moralité.

… nier que les motifs éthiques invoqués par les hommes les aient vraiment poussés à leurs actes, - cela équivaut donc à dire que la moralité est affaire de mots et qu’elle fait partie de ces duperies grossières ou subtiles (le plus souvent duperies de soi-même) qui sont le propre de l’homme, surtout peut-être des hommes célèbres par leurs vertus. Et ensuite cela peut signifier : nier que les jugements moraux reposent sur des vérités. Dans ce cas, l’on accorde que ces jugements sont vraiment les motifs des actions, mais que ce sont des erreurs, fondements de tous les jugements moraux, qui poussent les hommes à leurs actions morales. Ce dernier point de vue est le mien : pourtant je ne nie pas que dans beaucoup de cas une subtile méfiance à la façon du premier point de vue, c’est-à-dire, dans l’esprit de La Rochefoucauld, ne soit à sa place et en tous les cas d’une haute utilité générale. – Je nie donc la moralité comme je nie l’alchimie ; et si je nie les hypothèses, je ne nie pas qu’il y ait eu des alchimistes qui ont cru en ces hypothèses et se sont fondés sur elles. – Je nie de même l’immoralité : non qu’il y ait une infinité d’hommes qui se sentent immoraux, mais qu’il y ait en vérité une raison pour qu’ils se sentent ainsi. Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi – en admettant que je ne sois pas insensé -, qu’il faille éviter et combattre beaucoup d’actions que l’on dit immorales ; de même qu’il faut exécuter et encourager beaucoup de celles que l’on dit morales ; mais je crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour d’autres raisons qu’on l’a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de voir – pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de sentir.


104. Nos appréciations.

Il faut ramener toutes nos actions à des façons d’apprécier ; toutes nos appréciations de valeur nous sont propres ou bien elles sont acquises. – Ces dernières sont les plus nombreuses. Pourquoi les adoptons nous ? Par crainte : c’est-à-dire que notre prudence nous conseille d’avoir l’air de les prendre pour nôtres – et nous nous habituons à cette idée, en sorte qu’elle finit par devenir notre seconde nature.


105. L’égoïsme apparent.

La plupart des gens, quoi qu’ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font rien, leur vie durant, pour leur ego, mais seulement pour le fantôme d’ego qui s’est formé d’eux dans l’esprit de leur entourage avant de se communiquer à eux ; - par conséquent, ils vivent tous dans une nuée d’opinions impersonnelles, d’appréciations fortuites et fictives, l’un à l’égal de l’autre, et ainsi de suite toujours l’un dans l’esprit de l’autre. Singulier monde de fantasmes qui sait se donner une apparence si raisonnable ! Cette brume d’opinions et d’habitudes grandit et vit presque indépendamment des hommes qu’elle entoure ; d’elle dépend la prodigieuse influence des jugements d’ordre général que l’on porte à « l’homme » - tous ces hommes inconnus l’un à l’autre croient à cette chose abstraite qui s’appelle « l’homme », c’est-à-dire à une fiction ; et tout changement tenté sur cette chose abstraite par les jugements d’individualités puissantes (telles que les princes et les philosophes) fait un effet extraordinaire et insensé sur le grand nombre. – Tout cela parce que chaque individu ne sait pas opposer, dans ce grand nombre, un ego véritable, qui lui est propre et qu’il a approfondi, à la pâle fiction universelle qu’il détruirait par là même.


106. Contre la définition du but moral.

De tous côtés on entend maintenant dire que le but de la morale est quelque chose comme la conservation et l’avancement de l’humanité ; mais c’est là vouloir posséder une formule et rien de plus. Conservation de quoi ? faut-il demander avant tout, avancement vers quoi ? – N’a-t-on pas oublié l’essentiel dans la formule : la réponse à ce « de quoi », à ce « vers quoi » ?

La moralité n’a-t-elle pas, dans son ensemble, créé une telle source de déplaisir que l’on pourrait plutôt prétendre qu’avec chaque affinement de la moralité l’homme est devenu plus mécontent de lui-même, de son prochain et de son sort dans l’existence ? L’homme qui jusqu’à présent a été le plus moral n’a-t-il pas cru que le seul état de l’homme qui puisse se justifier vis-à-vis de la morale était la plus profonde misère ?


107. Notre droit à nos folies.

Comment doit-on agir ? Pourquoi doit-on agir ? – Pour les besoins prochains et quotidiens de l’individu il est facile de répondre à ces questions, mais plus on entre dans un domaine d’actions plus subtiles, plus étendu et plus important, plus le problème devient incertain et soumis à l’arbitraire. Cependant, il faut qu’ici précisément soit écarté l’arbitraire dans la décision ! – c’est ce qu’exige l’autorité de la morale : une crainte et un respect obscurs doivent guider l’homme sans retard dans ses actes dont il n’aperçoit pas immédiatement le but et les moyens ! Cette autorité de la morale entrave la pensée, dans les choses où il pourrait être dangereux de penser faux : - c’est ainsi du moins que la morale a l’habitude de se justifier devant ses accusateurs. « Faux », cela veut dire ici « dangereux » -, mais dangereux pour qui ? Ce n’est généralement pas le danger de l’action que les promoteurs de la morale autoritaire ont en vue, mais leur propre danger, la perte que pourraient subir leur puissance et leur influence, dès que le droit d’agir d’après la raison propre, grande ou petite, serait accordé à tous, follement et arbitrairement…


108. Quelques thèses.

A l’individu, dans la mesure où il recherche son bonheur, il ne faut donner aucun précepte sur le chemin qui mène au bonheur : car le bonheur individuel jaillit selon ses lois propres, inconnues de tous, il ne peut être qu’entravé et arrêté par des préceptes qui viennent du dehors. – Les préceptes que l’on appelle « moraux » sont en vérité dirigés contre les individus et ne veulent absolument pas leur bonheur.

L’évolution ne veut pas le bonheur, elle veut l’évolution et rien de plus. – Ce n’est que si l’humanité avait un but universellement reconnu que l’on pourrait proposer des « impératifs », dans la façon d’agir : provisoirement un pareil but n’existe pas. Donc il ne faut pas mettre les prétentions de la morale en rapport avec l’humanité, c’est là de la déraison et de l’enfantillage. – Tout autre chose serait de recommander un but à l’humanité : ce but serait alors quelque chose qui dépend de notre gré ; en admettant qu’il convienne à l’humanité, elle pourrait alors se donner aussi une loi morale qui lui conviendrait. Mais jusqu’à présent la loi morale devait être placée au-dessus de notre gré : proprement on ne ovulait pas se donner cette loi, on voulait la prendre quelque part, la découvrir, se laisser commander par elle de quelque part.


109. L’empire sur soi-même, la modération et leurs derniers motifs.

Donc : éviter les occasions, implanter la règle dans l’instinct, provoquer la satiété et le dégoût de l’instinct, amener l’association d’une idée martyrisante (comme celle de la honte, des suites néfastes ou de la fierté offensée), ensuite la dislocation des forces et enfin l’affaiblissement et l’épuisement général, - ce sont là les six méthodes. Mais la volonté de combattre la violence d’un instinct, elle n’est pas en notre pouvoir, pas plus que la méthode sur laquelle on tombe et le succès que l’on peut avoir en l’appliquant. Dans tout ce procès notre intellect n’est au contraire qu’instrument aveugle d’un autre instinct qui est le rival de l’instinct dont la violence nous tourmente, que ce soit le besoin de repos, ou la crainte de la honte et d’autres suites néfastes, ou bien encore l’amour. Donc, tandis que nous croyons nous plaindre de la violence d’un instinct, c’est au fond un instinct qui se plaint d’un autre instinct ; ce qui veut dire que la perception de la souffrance que nous cause une telle violence a pour condition un autre instinct tout aussi violent, ou plus violent encore et qu’une lutte se prépare où notre intellect est forcé de prendre parti.


110. Ce qui s’oppose.

Il se forme en nous le flair d’une espèce de plaisir que nous ne connaissions pas encore, d’où il naît en nous un nouveau désir. Tout dépend alors de ce qui s’oppose à ce désir : si ce sont des choses et des égards d’espèce commune, et aussi des hommes que nous estimons peu, - le but du nouveau désir prendra l’apparence d’un sentiment « noble, bon, louable, digne de sacrifice », toutes les dispositions morales héréditaires s’y glisseront, et le but deviendra un but moral – et désormais nous ne croyons plus aspirer à un plaisir, mais à une moralité : ce qui augmente beaucoup l’assurance de notre aspiration.


111. Aux admirateurs de l’objectivité.

Celui qui, comme enfant, a remarqué chez les parents et connaissances au milieu desquels il a grandi des sentiments multiples et forts, mais peu de jugements subtils et de penchants vers la justice intellectuelle, celui donc qui a usé sa meilleure force et son temps le plus précieux à imiter ces sentiments : celui-là remarque sur lui-même, lorsqu’il a atteint l’âge d’homme, que toute chose nouvelle, tout homme nouveau, suscitent immédiatement en lui de la sympathie ou de l’aversion, ou encore de l’envie et du mépris…


112. Pour l’histoire naturelle du devoir et du droit.

Nos devoirs – ce sont les droits que les autres ont sur nous. Comment les ont-ils acquis ? Par le fait qu’ils nous considèrent comme capables de conclure des engagements et de les tenir, qu’ils nous tinrent pour leurs égaux et leurs semblables, qu’en conséquence ils nous ont fait confiance, ils nous ont éduqués, instruits et soutenus. Nous remplissons notre devoir – c’est-à-dire que nous justifions cette idée de notre puissance qui nous a valu tout le bien que l’on nous fait, nous rendons dans la mesure où l’on nous a donné. C’est donc notre fierté qui nous ordonne de faire notre devoir, - nous voulons rétablir notre autonomie, en opposant à ce que d’autres firent pour nous quelque chose que nous faisons pour eux, - car les autres ont empiété sur l’étendue de notre puissance et y laisseraient la main d’une façon durable, si par le « devoir » nous n’usions de représailles, c’est-à-dire si nous n’empiétions sur leur puissance à eux. Les droits des autres ne peuvent se rapporter qu’à ce qui est en notre puissance : il serait déraisonnable de leur part de nous demander quelque chose qui ne nous appartînt pas. Il faudrait dire plus exactement : seulement sur ce qu’ils croient être en notre puissance, en admettant que ce soit la même chose que ce que nous considérons nous-mêmes comme étant en notre puissance. La même erreur pourrait facilement se produire des deux côtés. Le sentiment du devoir exige que nous ayons sur l’étendue de notre puissance la même croyance que les autres ; c’est-à-dire que nous puissions promettre certaines choses, nous engager à les faire (« libre arbitre »). – Mes droits : c’est là cette partie de ma puissance que les autres veulent aussi maintenant pour moi. Comment y arrivent-ils ? D’une part, par leur sagesse, leur crainte et leur circonspection : soit qu’ils attendent de nous quelque chose d’équivalent (la protection de leurs droits), soit qu’ils considèrent une lutte avec nous comme dangereuse et inopportune, soit qu’ils voient dans chaque amoindrissement de notre force un désavantage pour eux-mêmes, puisque dans ce cas nous serions inaptes à une alliance avec eux contre une troisième puissance ennemie. D’autres part, par des donations et des cessions. Dans ce cas les autres ont suffisamment de puissance pour être à même d’en abandonner et pour pouvoir se porter garants de cette donation : cas où il faut admettre un faible sentiment de puissance chez celui qui se laisse gratifier. C’est ainsi que se forment les droits : des degrés de puissance reconnus et garantis. Si les rapports de puissance se déplacent d’une façon importante, des droits disparaissent et il s’en forme d’autres, - c’est ce que démontre le droit des peuples dans son va-et-vient incessant.

Partout où règne le droit on maintient un état et un certain degré de puissance, on repousse toute augmentation et toute diminution. Le droit des autres est une concession de notre sentiment de puissance à celui des autres. Quand notre puissance se montre profondément ébranlée et brisée, nos droits cessent : par contre, quand nous sommes devenus beaucoup plus puissants, les droits des autres cessent pour nous d’être ce qu’ils ont été jusqu’alors. – « L’homme équitable » a donc besoin sans cesse du toucher subtil d’une balance pour évaluer les degrés de puissance et de droit qui, avec la vanité des choses humaines, ne resteront en équilibre que très peu de temps et ne feront que descendre ou monter : - être équitable est donc difficile et exige beaucoup d’expérience, de la bonne volonté et énormément d’esprit.


113. L’aspiration à se distinguer.

Celui qui aspire à se distinguer a sans cesse l’œil sur le prochain et veut savoir quels sont les sentiments de celui-ci : mais la sympathie et l’abandon dont ce penchant a besoin pour se satisfaire sont bien éloignés d’être inspirés par l’innocence, la compassion et la bienveillance. On veut au contraire percevoir ou deviner de quelle façon le prochain souffre intérieurement ou extérieurement à notre aspect, comment il perd sa puissance sur lui-même et cède à l’impression que notre main ou notre aspect fait sur lui ; et quand même celui qui aspire à la distinction ferait ou voudrait faire une impression joyeuse, exaltante ou rassérénante, ce dont il jouirait dans ce succès, ce n’est pas d’avoir réjoui, exalté ou rasséréné sont prochain, mais d’avoir laissé son empreinte dans l’âme de celui-ci, d’en avoir changé la forme et de l’avoir dominée selon sa volonté. L’aspiration à se distinguer, c’est l’aspiration à subjuguer le prochain, fût-ce que d’une façon indirecte, rien que par le sentiment ou même seulement en rêve.

… là, au sommet de l’échelle, se trouvent placés l’ascète et le martyr ; chacun éprouve la plus grande jouissance, justement par suite de son aspiration à se distinguer, à subir lui-même ce que son opposé sur le premier degré de l’échelle, le barbare, fait souffrir à l’autre, devant qui il veut se distinguer. Le triomphe de l’ascète sur lui-même, son œil dirigé vers l’intérieur, apercevant l’homme dédoublé en un être souffrant et un spectateur et qui, dès lors, ne regarde plus le monde extérieur que pour y ramasser, en quelque sorte, du bois pour son propre bûcher, cette dernière tragédie du besoin de se distinguer, où il ne reste plus qu’une seule personne qui se carbonise en elle-même, - c’est là le digne dénouement qui convient à un tel début : dans les deux cas un indicible bonheur au spectacle des tortures ! En effet, le bonheur considéré comme sentiment de puissance développé à l’extrême ne s’est peut-être jamais rencontré sur la terre d’une façon aussi intense que dans l’âme des ascètes superstitieux.

La création du monde fut peut-être alors figurée par un rêveur hindou comme une opération ascétique qu’un dieu entreprend sur lui-même. Peut-être ce dieu voulut-il s’enfermer dans la nature mobile comme dans un instrument de torture, pour sentir ainsi doublées sa félicité et sa puissance ! Et, en admettant que ce fût même un dieu d’amour : quelle jouissance pour lui de créer des hommes souffrants, de souffrir très divinement et surhumainement à l’aspect des continuelles tortures de ceux-ci et de se tyranniser ainsi lui-même ! Plus encore, en admettant que ce Dieu soit non seulement un Dieu d’amour, mais encore un Dieu de sainteté et d’innocence : se doute-t-on du délire qu’éprouve cet ascète divin, lorsqu’il crée le péché, et les pécheurs, et la damnation éternelle, et encore sous son ciel, au pied de son trône, une demeure énorme de tortures éternelles, d’éternels gémissements !

Je veux dire : faire mal aux autres pour se faire mal à soi-même et pour triompher ainsi de soi et de sa compassion, pour jouir de l’extrême volupté de la puissance !


114. La connaissance de celui qui souffre.

… les paroles les plus amères qui furent jamais prononcées « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ! » contiennent, lorsqu’on les interprète dans toute leur profondeur, comme on en a le droit, le témoignage d’une complète désillusion, de la plus grande clairvoyance sur le mirage de la vie ; au moment de la souffrance suprême…

Notre fierté se révolte comme jamais elle n’a fait : elle éprouve une séduction incomparable à défendre la vie contre un tyran tel que la souffrance et contre toutes les insinuations de ce tyran qui voudrait nous pousser à rendre témoignage contre la vie, - à représenter la vie justement en face du tyran. Dans cet état on se défend avec amertume contre toute espèce de pessimisme, pour que celui-ci n’apparaisse pas comme une conséquence de notre état et qu’il ne nous humilie pas comme des vaincus.

Nous humilions sans reconnaissance la fierté toute-puissante qui nous fit supporter la douleur, et nous réclamons avec violence un antidote contre la fierté : nous voulons devenir étrangers à nous-mêmes et être dégagés de notre personne, après que trop longtemps la douleur nous a rendus personnels avec violence.


115. Ce que l’on appelle le « moi ».

Le langage et les préjugés sur quoi s’édifie le langage forment souvent obstacle à l’approfondissement des phénomènes intérieurs et des instincts : par le fait qu’il n’existe de mots que pour les degrés superlatifs de ces phénomènes et de ces instincts. – Or nous sommes habitués à ne plus observer exactement dès que les mots nous manquent, puisqu’il est alors pénible de penser avec précision…

Colère, haine, amour, pitié, désir, connaissance, joie, douleur, - ce ne sont là que des noms pour des conditions extrêmes ; les degrés plus pondérés, plus moyens nous échappent, plus encore les degrés inférieurs, sans cesse en jeu, et c’est pourtant eux qui tissent la toile de notre caractère et de notre destinée. Il arrive souvent que ces explosions extrêmes – et le plaisir ou le déplaisir les plus médiocres, dont nous sommes conscients, soit en mangeant un mets, soit en écoutant un son, constituent peut-être encore, selon une évaluation exacte, des explosions extrêmes – déchirent la toile et forment alors des exceptions violentes, le plus souvent par suite de surrections : - et combien, comme telles, peuvent-elles induire l’observateur en erreur ! Tout comme elles trompent, d’ailleurs, l’homme actif. Tous, tant que nous sommes, nous ne sommes pas ce que nous paraissons être d’après les seuls états dont nous ayons conscience et pour lesquels nous ayons des mots – et, par conséquent, le blâme et la louange ; nous nous méconnaissons d’après ces explosions grossières qui nous sont seules connues, nous tirons des conclusions d’après une matière où les exceptions l’emportent sur la règle, nous nous trompons en lisant ce grimoire de notre moi, clair en apparence. Cependant, l’opinion que nous avons de nous-mêmes, cette opinion que nous nous sommes formée par cette voie erronée, ce que l’on appelle le « moi », travaille dès lors à former notre caractère et notre destinée.


116. Le monde inconnu du « sujet ».

« Ce serait terrible si la compréhension de l’essence de l’acte juste n’était pas suivie par l’acte juste », - c’est là la seule façon dont ces grands hommes jugèrent nécessaire de démontrer cette idée, le contraire leur semblait inimaginable et fou – et pourtant ce contraire répond à la réalité toute nue, démontrée quotidiennement et à toute heure, de toute éternité. N’est-ce pas là précisément la vérité « terrible » que ce que l’on peut savoir d’un acte ne suffit jamais pour l’accomplir, que le passage qui va de l’entendement à l’acte n’a été établi jusqu’à présent dans aucun cas ? Les actions ne sont jamais ce qu’elles nous paraissent être ! Nous avons eu tant de peine à apprendre que les choses extérieures ne sont pas telles qu’elles nous paraissent – eh bien ! il en est de même du monde intérieur ! Les actes sont en réalité « quelque chose d’autre », - nous ne pouvons pas en dire davantage : et tous les actes sont essentiellement inconnus.


117. En prison.

D’autre part, certains organes pourraient être conformés de façon à réduire et à rétrécir des systèmes solaires tout entiers, pour les rendre pareils à une seule cellule : et pour des êtres de l’ordre inverse une seule cellule du corps humain pourrait apparaître, dans sa construction, son mouvement et son harmonie, tel un système solaire. Les habitudes de nos sens nous ont enveloppés dans un tissu de sensations mensongères qui sont, à leur tour, la base de tous nos jugements et de notre « entendement », - il n’y a absolument pas d’issue, pas d’échappatoire, pas de sentier détourné vers le monde réel ! Nous sommes dans notre toile comme des araignées, et quoi que nous puissions y prendre, ce ne sera toujours que ce qui se laissera prendre à notre toile.


118. Qu’est-ce donc que notre prochain ?

Que comprenons-nous donc de notre prochain, sinon ses frontières, je veux dire ce par quoi il met en quelque sorte son empreinte sur nous ? Tout ce que nous comprenons de lui ce sont les changements qui ont lieu sur notre personne et dont il est la cause – ce que nous savons de lui ressemble à une forme creuse.


19. Vivre et imaginer.

Quel que soit le degré que quelqu’un puisse atteindre dans la connaissance de soi, rien ne peut être plus incomplet que l’image qu’il se fait des instincts qui constituent son individu. A peine s’il sait nommer par leurs noms les instincts les plus grossiers : leur nombre et leur force, leur flux et leur reflux, leur jeu réciproque, et avant tout les lois de leur nutrition qui demeurent complètement inconnus. Cette nutrition devient donc une œuvre du hasard : les événements quotidiens de notre vie jettent leur proie tantôt à tel instinct, tantôt à tel autre ; il les saisit avidement, mais le va-et-vient de ces événements se trouve en dehors de toute corrélation raisonnable avec les besoins nutritifs de l’ensemble des instincts : en sorte qu’il arrivera toujours deux choses – les uns dépériront et mourront d’inanition, les autres seront gavés de nourriture.

A ce point de vue, toute nos expériences sont des aliments, mais répandus d’une main aveugle, ignorant celui qui a faim et celui qui est déjà rassasié. Par suite de cette nutrition de chaque partie, laissée au hasard, l’état du polype, dans son développement complet sera quelque chose d’aussi fortuit que l’a été son développement. Pour parler plus exactement : en admettant qu’un instinct se trouve au point où il demande à être satisfait – ou à exercer sa force, ou à la satisfaire, ou à remplir un vide (tout cela dit au figuré) : il examinera chaque événement du jour pour savoir comment il peut l’utiliser, en vue de remplir son but : quelle que soit la condition où se trouve l’homme…

… dans la plupart des cas, il ne trouvera rien à son goût, il faut alors qu’il attende et qu’il continue à avoir soif : encore un moment et il s’affaiblira, et, au bout de quelques jours ou de quelques mois, s’il n’est pas satisfait, il desséchera comme une plante sans pluie. Peut-être cette cruauté du hasard apparaîtrait-elle sous des couleurs plus vives encore si tous les instincts demandaient à être satisfaits aussi foncièrement que la faim qui ne se contente pas d’aliments rêvés, mais la plupart des instincts, surtout ceux que l’on appelle moraux, en sont précisément là, - s’il est permis de supposer que nos rêves servent à compenser, en une certaine mesure, l’absence accidentelle de « nourritures » pendant le jour.

Si ce texte qui, en général, demeure le même d’une nuit à l’autre, reçoit des commentaires variés au point que la raison créatrice imagine hier ou aujourd’hui des causes si différentes pour les mêmes excitations nerveuses : cela tient au fait que le souffleur de cette raison fut différent aujourd’hui de ce qu’il a été hier, - un autre instinct voulut se satisfaire, se manifester, s’exercer, se soulager, se décharger, - c’est cet instinct-là qui était au plus fort de son flux et hier c’en était un autre. – La vie de veille ne possède pas la même liberté d’interprétation que la vie de rêve, elle est moins poétique, moins effrénée, - mais me faut-il ajouter que nos instincts en état de veille ne font également pas autre chose que d’interpréter les excitations nerveuses et d’en fixer les « causes » selon leurs besoins ? qu’entre l’état de veille et le rêve il n’y a pas de différence essentielle ?

Admettons que nous nous apercevions un jour, tandis que nous traversons la place publique, que quelqu’un se moque de nous : selon que tel ou tel instinct a atteint en nous son point culminant, cet événement aura pour nous telle ou telle signification, - et selon l’espèce d’homme que nous sommes, ce sera un événement tout différent. Un tel l’accueillera comme une goutte de pluie, tel autre le secouera loin de lui comme un insecte ; l’un y cherchera un motif de querelle, l’autre examinera ses vêtements pour voir s’ils prêtent à rire, tel autre encore méditera sur le ridicule en soi ; enfin il y en aura peut-être un qui se réjouira d’avoir involontairement contribué à ajouter un rayon de soleil à la joie du monde – et, dans chacun de ces cas, un instinct trouvera à se satisfaire, que ce soit celui du dépit, de la combativité, de la méditation ou de la bienveillance. Cet instinct, quel qu’il soit, s’est emparé de l’incident comme d’un butin ; pourquoi justement celui-là ? Puisqu’il était à l’affût, avide et affamé.

En admettant que l’on m’ait annoncé la veille que le lendemain à onze heures quelqu’un tomberait ainsi devant mes pieds, j’aurais souffert les tortures les plus variées, je n’aurais pas dormi de toute la nuit, et au moment décisif je serais peut-être devenu semblable à cet homme au lieu de le secourir. Car dans l’intervalle tous les instincts imaginables auraient eu le temps de se figurer et de commenter ce fait divers. – Que sont donc les événements de notre vie ? Bien plus ce que nous y mettons que ce qui s’y trouve ! Ou bien faudrait-il même dire : ils sont vides par eux-mêmes ? Vivre, c’est imaginer ?


120. Pour tranquilliser le sceptique.

« Je ne sais absolument pas ce que je fais ! Je ne sais absolument pas ce que je dois faire ! » - Tu as raison, mais n’aies à ce sujet aucun doute : c’est toi que l’on fait ! Dans chaque moment de ta vie ! L’humanité a, de tous temps, confondu l’actif et le passif, ce fut là son éternelle faute de grammaire.


121. « Effet et cause ! ».

Sur ce miroir – et notre intellect est un miroir – il se passe quelque chose qui manifeste de la régularité, une chose déterminée suit chaque fois une autre chose déterminée, - c’est ce que nous appelons, lorsque nous nous en apercevons, et que nous voulons lui donner un nom, cause et effet – insensés que nous sommes ! Comme si, dans ce cas, nous avions compris quelque chose, pu comprendre quelque chose ! Or, nous n’avons rien vu que les images des « effets » et des « causes » ! Et c’est précisément cette vision en images qui rend impossible d’apercevoir un rapport plus essentiel que celui de la succession !


122. Les causes finales dans la nature.

Celui qui, savant impartial, étudie l’histoire de l’œil et de ses formes chez les êtres inférieurs, pour montrer le lent développement de l’organe visuel, arrivera forcément à la conclusion énorme que, dans la formation de l’œil, la vue n’a pas été le but, qu’elle s’est au contraire manifestée lorsque le hasard eut constitué l’appareil. Un seul de ces exemples et les « causes finales » nous tombent des yeux comme des écailles !


123. Raison.


124. Qu’est-ce que vouloir ?

Nous rions de celui qui passe le seuil de sa porte au moment où le soleil passe le seuil de la sienne et qui dit : « Je veux que le soleil se lève » ; et de celui qui ne peut pas arrêter une roue et qui dit : « Je veux qu’elle roule » ; et de celui qui est terrassé dans une lutte et qui dit : « Me voici couché là, mais je veux être couché là ! » Mais, en dépit des plaisanteries, agissons-nous jamais autrement que l’un de ces trois-là lorsque nous employons le mot : « Je veux » ?


125. Du « royaume de la liberté ».

Si notre intellect était développé sévèrement, d’après la mesure de notre force, et de l’exercice que nous avons de notre force, nous érigerions en premier principe de notre réflexion que nous ne pouvons comprendre que ce que nous pouvons faire, - à supposer que, d’une façon générale, il existe une compréhension. L’homme qui a soif est privé d’eau, mais son esprit lui présente sans cesse devant les yeux l’image de l’eau, comme si rien n’était plus facile que de s’en procurer, - la nature superficielle et facile à contenter de l’intellect ne peut pas comprendre l’existence d’un besoin véritable et se sent supérieure : elle est fière de pouvoir davantage, de courir plus vite, d’être en un instant presque au but, - et ainsi le royaume des idées, par contraste avec le royaume de l’action, du vouloir et du « vivre », apparaît comme le royaume de la liberté : tandis que, comme je l’ai dit, il n’est que le royaume du superficiel et de l’absence d’exigences.


126. L’oubli.
Il n’est pas encore démontré que l’oubli existe ; tout ce que nous savons c’est qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous ressouvenir.


127. En vue d’un but.


128. Le rêve et la responsabilité.

… la doctrine du libre arbitre a son père et sa mère dans la fierté et dans le sentiment de puissance de l’homme…


129. La prétendue lutte des motifs.

En admettant cependant que nous nous tirions de cette opération comme des autres, et que le hasard ait mis sur notre chemin des conséquences réciproquement pesables : il nous restera alors effectivement, dans l’image des conséquences d’une action déterminée, un motif d’accomplir cette action – oui ! Un motif ! Mais au moment où nous nous décidons à agir, nous sommes souvent déterminés par une catégorie de motifs différente de celle de la catégorie décrite ici, celle qui fait partie de « l’image des conséquences ». Alors intervient la façon dont nos forces ont l’habitude de jouer, ou bien la légère poussée d’une personne que nous craignons, vénérons ou aimons, ou bien encore la nonchalance qui préfère exécuter ce qui est sous la main, ou bien enfin l’éveil de l’imagination provoqué par un petit événement quelconque – alors agit aussi l’élément corporel qui se présente sans que l’on puisse le déterminer, ou encore l’humeur du moment, l’irruption d’une passion quelconque qui est, par hasard, prête à sauter : en un mot, des motifs qui agissent que nous connaissons mal ou que nous ne connaissons point, et que nous ne pouvons jamais faire entrer d’avance dans notre calcul. Il est probable qu’entre eux aussi il y ait lutte, chassé-croisé, soulèvement et répression – ce serait là la véritable « lutte des motifs » : - quelque chose qui, pour nous, est tout à fait invisible et inconscient.

Nous sommes, en effet, habitués à ne pas faire entrer en ligne de compte tous ces phénomènes inconscients et à ne nous imaginer la préparation d’un acte que dans la mesure où elle est consciente : et c’est pour quoi nous confondons la lutte des motifs avec la comparaison des conséquences possibles de différentes actions, - une des confusions les plus riches en conséquences et les plus néfastes pour le développement de la morale !


130. Causes finales ? volonté ?

Cette croyance aux deux royaumes provient d’un vieux romantisme et d’une légende : nous autre nains malins, avec notre volonté et nos causes finales, nous sommes importunés, foulés aux pieds, souvent assommés, par des géants imbéciles, archi-imbéciles : les hasards, - mais malgré tout nous n’aimerions pas être privés de l’épouvantable poésie de ce voisinage, car ces monstres surviennent souvent, lorsque l’existence dans la toile d’araignée des causes finales est devenue trop ennuyeuse et trop pusillanime, et ils provoquent une diversion supérieure en déchirant soudain de leurs mains la toile tout entière. – Non que ce soit là l’intention de ces êtres déraisonnables ! Ils ne s’en aperçoivent même pas. Mais leurs mains grossièrement osseuses passent à travers la toile comme si c’était de l’air pur.

Apprenons donc, parce qu’il en est grand temps, que dans notre royaume particulier des causes finales et de la raison ce sont aussi les géants qui gouvernent ! Et nos propres toiles sont tout aussi souvent déchirées par nous-mêmes et, tout aussi grossièrement, que par la fameuse tuile. Et n’est pas finalité tout ce que l’on appelle ainsi, et moins encore volonté tout ce qui est ainsi nommé. Et, si vous vouliez conclure : « Il n’y a donc qu’un seul royaume, celui de la bêtise et du hasard ? » - il faudrait ajouter : oui, peut-être n’y a-t-il qu’un seul royaume, peut-être n’y a-t-il ni volonté, ni causes finales, et peut-être est-ce nous qui nous les sommes imaginées. Ces mains de fer de la nécessité qui secouent le cornet du hasard continuent leur jeu indéfiniment : il arrivera donc forcément que certains coups ressemblent parfaitement à la finalité et à la sagesse. Peut-être nos actes de volonté, nos causes finales ne sont-ils pas autre chose que de tels coups – et nous sommes seulement trop bornés et trop vaniteux pour comprendre notre extrême étroitesse d’esprit qui ne sait pas que c’est nous-mêmes qui secouons, avec des mains de fer, le cornet à dés, que, dans nos actes les plus intentionnels, nous ne faisons pas autre chose que de jouer le jeu de la nécessité.


131. Les modes morales.

Peut-être nous répondraient-ils : « Si vous êtes pour vous-mêmes un tel objet d’ennui ou un spectacle si laid, vous faites bien de penser aux autres plutôt qu’à vous ! »


132. Les derniers échos du christianisme dans la morale. – « On n’est bon que par la pitié : il faut donc qu’il y ait quelque pitié dans tous nos sentiments »

Le fait que l’homme qui accomplit des actions sociales sympathiques, désintéressées, d’un intérêt commun, est considéré maintenant comme l’homme moral, - c’est peut-être là l’effet le plus général, la transformation la plus complète que le christianisme ait produit en Europe : bien malgré lui peut-être et sans que ce soit là sa doctrine.

Plus on se séparait des dogmes, plus on cherchait en quelque sorte à justifier cette séparation dans un culte de l’amour de l’humanité : ne point rester en arrière en cela sur l’idéal chrétien, mais renchérir encore sur lui, si cela est possible, ce fut là le secret aiguillon des libres penseurs français, depuis Voltaire jusqu’à Auguste Comte : et ce dernier, avec sa célèbre formule morale « vivre pour autrui », a, en effet, surchristianisé le christianisme.

Il n’existe peut-être pas aujourd’hui de préjugé plus répandu que celui de croire que l’on sait ce qui constitue véritablement la chose morale. Chacun semble maintenant entendre avec satisfaction que la société est en train d’adapter l’individu aux besoins généraux, et que c’est en même temps le bonheur et le sacrifice de chacun de se considérer comme membre utile et comme instrument d’un tout : cependant on hésite encore beaucoup en ce moment pour savoir où il faut chercher ce tout, si c’est dans l’ordre établi ou dans un ordre à fonder, si c’est dans la nation ou dans la fraternité des peuples, beaucoup de réflexions, d’hésitations, de luttes, beaucoup d’excitation et de passion : mais singulière et unanime est l’harmonie dans l’exigence que l’ego doit s’effacer jusqu’à ce qu’il reçoive de nouveau, sous forme d’adaptation au tout, son cercle fixe de droits et de devoirs, - jusqu’à ce qu’il soit devenu quelque chose de nouveau et de toute différent. On ne veut rien moins – qu’on se l’avoue ou non – qu’une transformation foncière, qu’un affaiblissement même, qu’une suppression de l’individu : on ne se fatigue point d’énumérer et d’accuser tout ce qu’il y a de mauvais, d’hostile, de prodigue, de dispendieux, de luxueux dans l’existence individuelle, pratiquée jusqu’à ce jour, on espère diriger la société à meilleur compte, avec moins de danger et plus d’unité, lorsqu’il n’y aura plus que de grands corps et leurs membres. On considère comme bon tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, correspond à cet instinct de groupement et à ses sous-instincts, c’est là le courant fondamental dans la morale de notre époque ; la sympathie et les sentiments sociaux qui s’y confondent.


133. « Ne plus penser à soi ».

L’accident d’une autre personne nous offense, il nous ferait sentir notre impuissance, peut-être notre lâcheté, si nous n’y portions remède.

Nous repoussons ce genre de misère et d’offense et nous y répondons par un acte de compassion, où il peut y avoir une subtile défense et aussi de la vengeance.

Que par contre la pitié ne fasse qu’un avec la souffrance dont l’aspect la provoque, ou qu’elle ait pour celle-ci une compréhension particulièrement pénétrante et subtile – cela est en contradiction avec l’expérience, et celui qui a glorifié la pitié sous ces deux rapports manque d’expérience suffisante dans le domaine de la morale.

Ils font partie d’une autre espèce d’égoïstes que les compatissants ; - mais les appeler mauvais dans un sens distinctifs, et, bons les hommes compatissants, ce n’est là qu’une mode morale qui a son temps : tout comme la mode contraire a eu son temps, un temps très long.


134. Dans quelle mesure il faut se garder de la compassion.


135. Exciter la pitié.


136. Le bonheur dans la pitié.

Lorsque, comme les Indiens, on place le but de toute activité intellectuelle dans la connaissance de la misère humaine, et lorsque, à travers plusieurs générations, on demeure fidèle à cet épouvantable précepte, la pitié finit par avoir, aux yeux de tels hommes du pessimisme héréditaire, une valeur nouvelle en tant que valeur conservatrice de la vie, qui aide à supporter l’existence quand bien même celle-ci mériterait d’être rejetée avec dégoût et effroi.

Le bonheur, quel qu’il soit, donne de l’air, de la lumière et de libres mouvements.


137. Pourquoi doubler le « moi ».

Regarder les événements de notre propre vie avec les mêmes yeux dont nous regardons les événements de la vie d’un autre, - cela tranquillise beaucoup et est une médecine convenable. Regarder et accueillir par contre les événements de la vie des autres, comme s’ils étaient les nôtres – exigence d’une philosophie de la pitié –, cela nous ruinerait à fond, en très peu de temps…


138. Devenir plus tendre.

S’il ne veut rien accepter et n’accepte rien de nous, nous nous en allons refroidis et tristes, presque blessés : c’est comme si l’on rejetait notre reconnaissance, - et, sur ce point d’honneur, le meilleur homme est chatouilleux. – De tout cela il faut conclure que, même au meilleur des cas, il y a quelque chose d’abaissant dans la souffrance et, dans la compassion, quelque chose qui élève et donne de la supériorité ; ce qui sépare éternellement ces deux sentiments.


139. Prétendument supérieure !


140. Louange et blâme.

Partout où il y a insuccès on cherche la faute, car l’insuccès apporte avec lui un mécontentement, contre quoi l’on emploie involontairement le seul remède : une nouvelle excitation du sentiment de puissance – et cette excitation se trouve dans la condamnation du « coupable ». Ce coupable n’est pas, comme on pourrait le croire, le bouc émissaire pour la faute des autres : il est la victime des faibles, des humiliés, des abaissés qui veulent se prouver, sur n’importe quoi, qu’ils ont encore de la force. Se condamner soi-même peut aussi être un moyen de recouvrer, après la défaite, un sentiment de force.

Que nous soyons loués ou blâmés, nous ne sommes généralement, pour nos voisins, que les occasions, et trop souvent les occasions arbitrairement saisies par les cheveux, pour laisser libre cours aux besoins de blâme ou de louange accumulés en eux : nous leur dispensons dans les deux cas un bienfait pour lequel nous n’avons pas de mérite et eux point de reconnaissance.


141. Plus beau, mais de valeur moindre.


142. Sympathie.

… l’état de sentiments où nous transporte la musique est presque toujours en contradiction avec l’évidence de notre situation réelle et de la raison qui reconnaît cette situation réelle et ses causes. – Si nous demandons comment l’imitation des sentiments des autres nous est devenue si courante, il n’y aura aucun doute sur la réponse : l’homme étant la créature la plus craintive de toutes, grâce à sa nature subtile et fragile, a trouvé dans sa disposition craintive l’initiatrice à cette sympathie, à cette rapide compréhension des sentiments des autres (même des animaux).

Cette interprétation de tous les mouvements et de tous les traits en fonction d’intentions, l’homme l’a même appliquée à la nature des choses inanimées – porté comme il l’était par l’illusion qu’il n’existe rien d’inanimé. Je crois que tout ce que nous appelons sentiment de la nature et qui nous saisit à l’aspect du ciel, des prairies, des rochers, des forêts, des orages, des étoiles, des mers, des paysages, du printemps, trouve ici son origine.

… la joie et la surprise agréable, et enfin le sentiment du ridicule, sont les enfants de la sympathie, enfants derniers-nés et frères beaucoup plus jeunes de la crainte. – La faculté de compréhension rapide – qui repose donc sur la faculté de simuler rapidement – diminue chez les hommes et les peuples fiers et souverains, puisqu’ils sont moins craintifs : par contre toutes les variétés de compréhension et de simulation sont familières aux peuples craintifs…


143. Malheur à nous si cette tendance se déchaîne !


144. Nous abstraire de la misère des autres.

Si nous nous laissons assombrir par la misère et les souffrances des autres mortels et si nous couvrons de nuages notre propre ciel, qui donc portera les conséquences d’un tel assombrissement ? Certainement les autres mortels, et ce sera un poids à ajouter à leurs autres charges ! Nous ne pouvons être pour eux ni secourables, ni réconfortants, si nous voulons être l’écho de leur misère, - à moins que nous n’apprenions l’art des Olympiens et que nous ne cherchions dorénavant à nous édifier par le malheur des hommes au lieu d’en être malheureux.


145. « Non égoïste ! ».


146. Regarder au-delà du prochain.

Comment ? L’essence de ce qui est véritablement moral consisterait, pour nous, à envisager les conséquences prochains et immédiates que peuvent avoir nos actions pour les autres, et à nous décider d’après ces conséquences ? Ceci n’est qu’une morale étroite de petits bourgeois, bien que cela soit encore une morale : mais il me semble que ce serait d’une pensée supérieure et plus subtile de regarder au-delà de ces conséquences immédiates pour le prochain, afin d’encourager des desseins plus lointains, au risque de faire souffrir les autres, - par exemple d’encourager la connaissance, malgré la certitude que notre liberté d’esprit commencera d’abord par jeter les autres dans le doute, le chagrin et quelque chose de pire encore.

Mais nous aussi, nous avons des intérêts généraux et peut-être sont-ce des intérêts plus généraux encore : pourquoi n’aurait-on pas le droit de sacrifier quelques individus de la génération actuelle en faveur des générations futures ? en sorte que leurs peines, leurs inquiétudes, leurs désespoirs, leurs méprises et leurs hésitations fussent jugés nécessaires, parce qu’un nouveau soc de charrue doit fouiller le sol et le rendre fécond pour tous ?

Car, par le sacrifice – où nous sommes compris, nous et notre prochain – nous fortifierons et nous élèverions le sentiment général de la puissance humaine, en admettant que nous n’atteignions pas davantage. Mais cela serait déjà une augmentation positive du bonheur.


147. Cause de « l’altruisme ».

Les hommes ont en somme parlé de l’amour avec tant d’emphase et d’adoration parce qu’ils n’en ont jamais trouvé beaucoup et qu’ils ne pouvaient jamais se rassasier de cette nourriture : c’est ainsi qu’elle finit par devenir pour eux « nourriture divine ». Si un poète voulait montrer l’image réalisée de l’utopie universel de l’amour des hommes, certainement il lui faudrait décrire un état atroce et ridicule dont jamais on ne vit l’équivalent sur la terre, - chacun serait harcelé, importuné et désiré, non par un seul homme aimant, comme cela arrive maintenant, mais par des milliers, et même par tout le monde, grâce à une tendance irrésistible que l’on insultera alors, que l’on maudira autant que l’a fait l’humanité ancienne avec l’égoïsme…


148. Regard vers le lointain.

Au moyen de ces erreurs, nous avons jusqu’à présent prêté à quelques actions une valeur supérieure à celles qu’elles ont en réalité : nous les avons séparées des actions « égoïstes » et des actions « non libres ». Si maintenant nous les adjoignons de nouveau à celles-ci, comme nous devons faire, nous en diminuons certainement la valeur (le sentiment de leur valeur), et cela au-dessous de la mesure raisonnable, puisque les actions « égoïstes » et « non libres » ont été évaluées trop bas jusqu’à présent, à cause de cette prétendue différence intime et profonde. – Seront-elles donc, dès lors, exécutées moins souvent, puisque, dès lors on les estimera de moindre valeur ? – Inévitablement ! Du moins pour un certain temps, aussi longtemps que la balance du sentiment de valeur subira la réaction de fautes anciennes ! Mais en contrepartie nous rendons au hommes le bon courage pour les actions décriées comme égoïstes et nous en rétablissons ainsi la valeur, - nous leur enlevons la mauvaise conscience ! Et puisque, jusqu’à présent, les actions égoïstes furent les plus fréquentes et qu’elles le seront encore pour toute éternité, nous enlevons à l’image des actions et de la vie son apparence mauvaise ! C’est là un résultat supérieur. Lorsque l’homme ne se considérera plus comme mauvais, il cessera de l’être !


Livre troisième.

149. De petites actions divergentes sont nécessaires.


150. Le hasard des mariages.

A la longue, il ne peut rien résulter de l’humanité, les individus sont gaspillés, le hasard des mariages rend impossible toute raison d’une grande progression de l’humanité…


151. Il y a ici un nouvel idéal à inventer.


152. Formule de serment.


153. Un mécontent.


154. Consolations dans le péril.

Nous qui vivons dans une quiétude incomparablement plus grande, nous avons porté le danger dans la méditation et la connaissance, et c’est dans la vie que nous nous reposons et que nous nous calmons de ce danger.


155. Scepticisme éteint.


156. Méchant par orgueil.


157. La culte de la « voix de la nature ».


158. Climat du flatteur.


159. Les évocateurs des morts.


160. Vaniteux, avide et peu sage.


161. Beauté conforme à l’époque.


162. L’ironie des hommes actuels.


163. Contre Rousseau.


164. Peut-être prématuré.

Les divergents qui sont si souvent les inventifs et les créateurs ne doivent plus être sacrifiés ; il ne faut plus qu’il soit considéré comme honteux de s’écarter de la morale, en actions et en pensées ; il faut que l’on fasse de nombreuses tentatives nouvelles d’existence et de communauté ; il faut qu’un poids énorme de mauvaise conscience soit supprimé du monde, - il faut que des buts généraux soient reconnus et encouragés par tous les gens loyaux qui cherchent la vérité !


165. La morale qui n’ennuie pas.

Les commandements principaux qu’un peuple se laisse constamment enseigner et prêcher sont en rapport avec ses défauts principaux et c’est pourquoi il ne les trouve point ennuyeux.


166. Au carrefour.


167. Les hommages absolus.


168. Un modèle.

Qu’est-ce que j’aime en Thucydide, qu’est-ce qui fait que je l’estime plus que Platon ? Il prend ce qui est typique chez l’homme et dans les événements, et il trouve qu’à chaque type appartient une certaine quantité de bon sens : c’est ce bon sens qu’il cherche à découvrir.


169. Le génie grec nous est très étranger.

Si nous voulions tenter une architecture conforme à la nature de notre âme (nous sommes trop lâches pour cela) : - le labyrinthe devrait être notre modèle !


170. Autres perspectives du sentiment.


171. L’alimentation de l’homme moderne.


172. Tragédie et musique.


173. Les louangeurs du travail.


174. Mode morale d’une société commerçante.

Derrière ce principe de l’actuelle mode morale : « les actions morales sont les actions de la sympathie pour les autres », je vois dominer l’instinct social de la crainte qui prend ainsi un déguisement intellectuel : cet instinct pose comme principe supérieur, le plus important et le plus prochain, qu’il faut enlever à la vie le caractère dangereux qu’elle avait autrefois, et que chacun doit aider à cela de toutes ses forces.

Avec notre intention, poussée jusqu’à l’énormité, de vouloir raboter toutes les aspérités et tous les angles de la vie, ne sommes-nous pas en bonne voie de réduire l’humanité jusqu’à en faire du sable ? Du sable ! Du sable fin, mou, granuleux, infini ! Est-ce là votre idéal, ô héros des affections sympathiques ? – En attendant, reste à savoir si l’on sert davantage son prochain en courant immédiatement et sans cesse à son secours et en l’aidant, - ce qui ne peut se faire que très superficiellement à moins de devenir une mainmise tyrannique -, ou en faisant de soi-même quelque chose que le prochain voit avec plaisir…


175. Pensée fondamentale d’une culture de commerçants.

… il s’informe à propos de tout ce qui se crée, de l’offre et de la demande, afin de fixer, pour lui-même, la valeur d’une chose.


176. La critique des pères.


177. Apprendre la solitude.


178. Ceux qui s’usent quotidiennement.


179. Aussi peu « d’Etat » que possible !


180. Les guerres.


181. Gouverner.


182. La logique grossière.


183. Les vieux et les jeunes.


184. L’Etat, un produit des anarchistes.


185. Mendiants.


186. Hommes d’affaires.

Appliqués aux affaires, - mais paresseux pour ce qui est de l’esprit, satisfaits de votre insuffisance, le tablier du devoir accroché sur cette satisfaction : c’est ainsi que vous vivez, c’est ainsi que vous voulez que soient vos enfants !


187. Un avenir possible.


188. Ivresse et nutrition.

Les peuples obéissent toujours et vont plus loin encore, à condition de pouvoir s’enivrer ! On n’a pas même le droit de leur offrir le plaisir sans la couronne de lauriers dont la force rend fou. Mais ce goût populacier qui tient l’ivresse pour plus importante que la nutrition n’est nullement né dans les profondeurs de la populace : il y a, au contraire, été porté et transplanté pour y croître tardivement avec plus d’abondance, bien qu’il tienne son origine des intelligences les plus hautes, où il s’est épanoui durant des milliers d’années. Le peuple est le dernier terrain inculte où puisse encore prospérer cette éclatante ivraie. – Comment ! et c’est justement au peuple que l’on voudrait confier la politique ? Pour qu’il y puise son ivresse quotidienne ?


189. De la grande politique.

Quelle que soit la part que prennent, dans la grande politique, l’intérêt et la vanité des individus comme des peuples : la force la plus vivace qui les pousse en avant est le besoin de puissance.

Lorsque l’homme éprouve un sentiment de puissance, il se croit et s’appelle bon : et c’est alors justement que les autres, sur lesquels il lui faut épancher sa puissance, l’appellent méchant !


190. L’ancienne culture allemande.


191. Hommes meilleurs.


192. Désirer des adversaires parfaits.


193. Esprit et morale.


194. Vanité des maîtres de morale.

Le succès, en somme assez médiocre, que remportèrent les maîtres de morale s’explique par le fait qu’ils voulaient trop de choses à la fois, c’est-à-dire qu’ils étaient trop ambitieux : ils aimaient trop à donner des préceptes pour tout le monde. Mais c’est là errer dans le vague et tenir des discours aux animaux pour en faire des hommes : quoi d’étonnant si les animaux trouvent cela ennuyeux ! Il faudrait se choisir des cercles restreints, chercher et encourager chez eux une certaine morale, tenir par exemple des discours devant les loups pour en faire des chiens. Cependant, le grand succès reste généralement réservé à celui qui ne veut éduquer ni tout le monde, ni des cercles restreints, mais un seul individu et qui ne regarde pas à droite et à gauche. Le siècle passé est précisément supérieur au nôtre parce qu’il possédait tant d’hommes éduqués individuellement, ainsi que d’éducateurs dans la même proportion, qui avaient trouvé là la tâche de leur vie…


195. Ce que l’on appelle l’éducation classique.

… agissant à l’encontre du principe supérieur de toute culture, qu’il ne faut donner un aliment qu’à celui qui en est affamé !


196. Les questions les plus personnelles de la vérité.

« Qu’est-ce au fond ce que je fais ? Et à quoi veux-je en venir, moi ? » - telle est la question de la vérité, que l’on n’enseigne pas dans l’état actuel de notre culture…


197. L’hostilité des Allemands aux Lumières.

… ils sont revenus au degré primitif de la spéculation, car ils se satisfaisaient de concepts au lieu d’explications, pareils aux penseurs des époques rêveuses – ils ranimèrent une espèce de philosophie préscientifique.


198. Assigner un rang à son peuple.

Avoir beaucoup de grandes expériences intérieures et reposer sur elles et au-dessus d’elles le regard de l’esprit – cela fait les hommes de culture qui assignent un rang à leur peuple.


199. Nous sommes plus nobles.


200. Supporter la pauvreté.


201. Avenir de la noblesse.


202. Soins à donner à la santé.

Combien serait allégué le sentiment général de la vie si, avec la croyance à la faute, on pouvait se débarrasser aussi du vieil instinct de vengeance et si l’on considérait que c’est une subtile sagesse des hommes heureux de bénir ses ennemis, comme fait le christianisme, et de faire du bien à ceux qui nous ont offensés ! Eloignons du monde l’idée du péché – et ne manquons pas d’envoyer à sa suite l’idée de punition !


203. Contre le mauvais régime.

Que signifient donc alors ces repas ? – ils représentent ! Quoi donc, bon Dieu ? Le rang ? – Non, l’argent : on n’a plus de rang ! On est « individu » ! Mais, l’argent c’est la puissance, la gloire, la prééminence, la dignité, l’influence ; l’argent crée maintenant pour un homme le grand ou le petit préjugé, selon qu’il en a !


204. Danaé et le dieu en or.

Les moyens dont se sert le désir de puissance se sont transformés, mais le même volcan bouillonne toujours, l’impatience et l’amour démesuré réclament leurs victimes : et ce que l’on faisait autrefois « pour l’amour de Dieu », on le fait maintenant pour l’amour de l’argent, c’est-à-dire de ce qui donne maintenant le sentiment de puissance le plus élevé et la bonne conscience.


205. Du peuple d’Israël.

Parmi les spectacles à quoi nous invite le prochain siècle, il faut compter le règlement définitif de la destinée des juifs européens. Il est de toute évidence maintenant qu’ils ont jeté leurs dés, qu’ils ont passé leur Rubicon : il ne leur reste plus qu’à devenir les maîtres de l’Europe ou à perdre l’Europe, comme au temps jadis ils ont perdu l’Egypte, où il s’étaient placés devant une semblable alternative.

Car notre estime de nous-mêmes est liée à la possibilité de rendre le bien et le mal.


206. L’impossible classe.

Par contre, le fifre socialiste des attrapeurs de rats vous résonne toujours à l’oreille, - ces attrapeurs de rats qui veulent vous enflammer d’espoirs absurdes ! qui vous disent d’être prêts et rien de plus, prêts aujourd’hui à demain, en sorte que vous attendez quelque chose du dehors, que vous attendez sans cesse, vivant pour le reste comme d’habitude – jusqu’à ce que cette attente se change en faim et en soif, en fièvre et en folie, et que se lève enfin, dans toute sa splendeur, le jour de la bête triomphante ! – Au contraire chacun devrait penser à part soi : « Plutôt émigrer, pour chercher à devenir maître…

Peut-être se souviendra-t-on alors que l’on ne s’est habitué à beaucoup de besoins que depuis qu’il devint facile de les satisfaire…


207. Comment se comportent les Allemands vis-à-vis de la morale.

… car chacun a quelque chose à donner, si l’on sait le pousser à le trouver, à le retrouver (car il est foncièrement désordonné). – Mais si un peuple de cette espèce s’occupe de morale : quelle sera la morale qui justement le satisfera ? Il voudra certainement avant tout que son penchant cordial à l’obéissance y paraisse idéalisé. « Il faut que l’homme ait quelque chose à quoi il puisse obéir d’une façon absolue » - c’est là un sentiment allemand, d’une déduction allemande : on le rencontre au fond de toutes les doctrines morales allemandes. Combien différente est l’impression que l’on ressent en face de toute la morale antique ! […] « Viens ! Suis-moi ! Abandonne-toi à ma discipline ! Tu arriveras peut-être alors à remporter un prix sur tous les Hellènes. » La distinction personnelle – voilà la vertu antique. Se soumettre, obéir publiquement ou en secret, - voilà la vertu allemande. – Longtemps avant Kant et son impératif catégorique, Luther avait dit, guidé par le même sentiment, qu’il fallait qu’il y eût un être en qui l’homme pût avoir confiance d’une façon absolue, - c’était là sa preuve de l’existence de Dieu…


Livre quatrième

208. Question de conscience.

« Et, en résumé, que voulez-vous au fond de nouveau ? » - Nous ne voulons plus que les causes soient des péchés et les effets des bourreaux.


209. L’utilité des théories les plus sévères.


210. Ce qui est « en soi ».

Autrefois l’on demandait : qu’est-ce qui fait rire ? comme s’il y avait, en dehors de nous-mêmes, des choses dont c’est la propriété de faire rire et l’on s’épuisait à en imaginer (un théologien prétendit même que c’était la « naïveté du péché »). Maintenant l’on demande : Qu’est-ce que le rire ? Comment se produit-il ? On a réfléchi et l’on a enfin déterminé qu’en soi il n’y a rien de bon, rien de beau, rien de sublime, rien de mauvais, mais plutôt des états d’âme qui nous font attribuer aux choses en dehors de nous-mêmes de tels qualificatifs. Nous avons de nouveau retiré leurs attributs aux choses, ou, du moins, nous nous sommes souvenus que nous n’avions fait que les leur prêter : - veillons à ce que cette conviction ne nous fasse pas perdre la faculté de prêter et mettons-nous en garde pour ne pas devenir, en même temps, plus riches et plus avares.


211. A ceux qui rêvent l’immortalité.

Et vous, pauvres habitants de la terre que vous êtes, avec vos petites conceptions de quelques milliers de minutes dans le temps, vous voudriez éternellement être à charge à l’éternelle existence universelle ! Y a-t-il quelque chose de plus importun ?


212. En quoi l’on se connaît.

Dès qu’un animal en voit un autre il se mesure en esprit avec lui, et les hommes des époques sauvages font de même. Il s’ensuit que presque chaque homme n’apprend à se connaître que par rapport à sa force d’attaque et de défense.


213. Les hommes de la vie manquée.


214. A quoi bon des égards !

Quelle belle façon de se dédommager de sa souffrance en portant de surcroît dommage à son jugement ! C’est sur vous-mêmes que retombe votre propre vengeance, lorsque vous décriez quelque chose…


215. La morale des victimes.


216. Les méchants et la musique.

Tout homme qui aime pense en écoutant la musique : « Elle parle de moi, elle parle à ma place, elle sait tout ! » -


217. L’artiste.


218. Agir en artiste avec ses faiblesses.


219. La supercherie dans l’humiliation.


220. La dignité et la crainte.


221. Moralité du sacrifice.


222. Où il faut désirer le fanatisme.


223. L’œil que l’on craint.

… l’œil qui, à travers tous les artifices de leur art, voit la pensée telle qu’elle se présentait primitivement devant eux, peut-être comme une ravissante vision de lumière, mais peut-être aussi comme un emprunt à tout le monde, comme une pensée banale qu’il leur fallut délayer, raccourcir, colorier, développer, épicer, pour en faire quelque chose, au lieu que ce soit la pensée qui fait d’eux quelque chose. – Oh ! cet œil qui remarque dans votre entourage toute votre inquiétude, votre espionnage et votre convoitise, votre imitation et votre exagération (qui n’est qu’une imitation envieuse), qui connaît la rougeur de votre honte aussi bien que votre art de cacher cette rougeur et de lui donner un autre sens devant vous-mêmes !


224. Ce qu’il y a « d’édifiant » dans le malheur du prochain.


225. Moyen d’être méprisé vite.
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Erwann Bleu



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MessagePosté le: 01 Déc 2006 à 21:42:22    Sujet du message: Répondre en citant

226. Du rapport avec les célébrités.


227. Porteurs de chaînes.

Gardez-vous de tous les esprits enchaînés ! Par exemple des femmes intelligentes que leur destinée a bannies dans un entourage mesquin et borné, et qui y vieillissent. Elles sont couchées là au soleil, en apparence paresseuses et à moitié aveugles : mais chaque pas étranger, toute espèce d’imprévu les fait sursauter et montrer les dents ; elles se vengent de tout ce qui a su s’échapper de leur chenil.


228. Vengeance dans la louange.


229. Fierté.


230. « Utilitaire »


231. De la vertu allemande.


232. D’une discussion.


233. Les « consciencieux »

Avez-vous remarqué quels étaient les hommes qui attachaient la plus grande importance à la conscience la plus sévère ? Ceux qui se connaissent beaucoup de sentiments misérables, qui pensent à eux-mêmes avec crainte et ont peur des autres, ceux qui veulent cacher leur intérieur autant que cela est possible, - ils cherchent à s’en imposer à eux-mêmes, par cette sévérité consciencieuse et cette rigueur du devoir, grâce à l’impression sévère et rigide que les autres (surtout les subordonnés) doivent en ressentir.


234. Crainte de la célébrité.


235. Repousser un remerciement.


236. Punition.


237. Danger dans un parti.


238. L’aspiration à l’élégance.

Les caractères faibles, par contre, aiment les jugements rudes, - ils s’associent aux héros du mépris de l’humanité, aux calomniateurs de l’existence, religieux ou philosophiques, ou bien ils se garent derrière des mœurs sévères, et une stricte « vocation » : c’est ainsi qu’ils cherchent à se créer un caractère et une espèce de vigueur. Et, cela aussi, ils le font involontairement.


239. Avertissement pour les moralités.

Ah ! si nos penseurs avaient des oreilles pour écouter, à travers leur musique, ce qui se passe dans l’âme de nos musiciens !


240. De la moralité du tréteau.

… bien qu’il eût été facile, dans les cas indiqués, de faire de la faute le levier du drame, on l’évite expressément. De même le poète tragique, par ses images de la vie, ne veut pas prévenir contre la vie ! Il s’écrie au contraire : « C’est le charme de tous les charmes, cette existence agitée, changeante, dangereuse, sombre et souvent ardemment ensoleillée ! Vivre est une aventure, prenez dans la vie tel parti ou tel autre, toujours elle gardera ce caractère ! »


241. Crainte et intelligence.


242. Indépendance.


243. Les deux directions.

Si nous essayons de contempler le miroir en soi, nous ne finissons par y trouver que les objets qui s’y reflètent. Si nous voulons saisir ces objets nous revenons à ne voir que le miroir. – Telle est l’histoire générale de la connaissance.


244. Le plaisir que cause la réalité.


245. Subtilité du sentiment de puissance.

Napoléon enrageait de parler mal et sur ce chapitre ne se mentait pas à lui-même : mais son désir de dominer qui ne méprisait aucune occasion de se manifester et qui était plus subtil que son esprit subtil, l’amena à parler encore plus mal qu’il ne le pouvait. C’est ainsi qu’il se vengeait de sa propre colère (il était jaloux de toutes ses passions, parce qu’elles avaient de la puissance) pour jouir de son plaisir autocratique…


246. Aristote et le mariage.


247. Origine du mauvais tempérament.

L’injustice et l’instabilité émotionnelle de certains hommes, leur désordre et leur manque de mesure, sont les dernières conséquences d’innombrables inexactitudes logique, de manques de profondeur, de conclusions hâtives dont leurs ancêtres se sont rendus coupables. Les hommes à bon tempérament, en revanche, descendent de races réfléchies et solides, qui ont placé bien haut la raison, - que ce soit à des fins louables ou mauvaises, cela a moins d’importance.


248. Simulation par devoir.

De l’exercice persistant d’une simulation finit par naître la nature : la simulation, à la longue, se supprime elle-même, des organes et des instincts sont les fruits inattendus du jardin de l’hypocrisie.


249. Qui donc est jamais seul !

L’homme craintif ne sait pas ce que c’est que d’être seul ; derrière sa chaise il y a toujours un ennemi.


250. Nuit et musique.


251. D’une façon stoïque.


252. Pensons-y !


253. Evidence.

C’est triste à dire, mais il y a une chose qu’il faut démontrer avec le plus de rigueur et d’opiniâtreté, c’est l’évidence […]. Mais cette démonstration est si ennuyeuse !


254. Ceux qui anticipent.


255. Conversation sur la musique.

… il ne s’entend pas seulement à orner, mais aussi à farder ! Il sait bien quelle est la couleur de la santé, il s’entend à la faire apparaître…

Mais j’appelle musique innocente celle qui ne pense absolument qu’à soi, ne croit qu’à soi et qui, à cause d’elle-même, aura oublié le monde…


256. Bonheur des méchants.


257. Mots présents à notre esprit.

… pour exprimer tous mes soupçons : nous n’avons à chaque moment que la pensée pour laquelle nous sont présents à la mémoire les mots qui peuvent l’exprimer approximativement.


258. Flatter le chien.


259. L’ancien laudateur.

« Il se tait sur mon compte quoiqu’il sache maintenant la vérité et qu’il pourrait la dire. Mais elle sonnerait comme de la vengeance – et il estime si haut la vérité, cet homme inestimable ! »


260. Amulette des hommes dépendants.


261. Pourquoi si sublime !


262. Le démon de la puissance.

Ce n’est pas le besoin, ce n’est pas le désir – non, c’est l’amour de la puissance qui est le démon des hommes. Qu’on leur donne tout, la santé, la nourriture, le logement, l’entretien, - ils demeureront malheureux et capricieux, car le démon attend et attend toujours, il veut être satisfait. Qu’on leur prenne tout et qu’on satisfasse le démon et ils seront presque heureux, - aussi heureux que peuvent l’être des hommes et des démons.


263. La contradiction devenue corps et âme.


264. Vouloir se tromper.


265. Le théâtre a son temps.


266. Sans grâce.

… oui il a même su devenir un caractère dans la conscience continuelle de ce qui lui manquait.


267. Pourquoi si fier !

Un caractère noble se distingue d’un caractère vulgaire par le fait qu’il n’a pas à sa portée, comme celui-ci, un certain nombre d’habitudes et de points de vue : le hasard veut qu’ils ne lui soient venus ni par héritage, ni par éducation.


268. Charybde et Scylla de l’orateur.


269. Les malades et l’art.

Ne remarquez-vous pas que si vous recourez à l’art, en tant que malades, vous rendez l’art malade ?


270. Tolérance apparente.


271. L’humeur de fête.

C’est justement pour ces hommes qui aspirent le plus impétueusement à la puissance qu’il est infiniment agréable de se sentir subjugués !

Lorsque l’on s’est une fois abandonné à une impression momentanée qui dévore et étouffe tout – c’est l’humeur de la fête moderne ! – on redevient après plus libre, plus reposé, plus froid, plus sévère et l’on aspire alors, sans repos, à atteindre le contraire : la puissance.


272. La purification de la race.


273. Les louanges.


274. Droit et privilège de l’homme.


275. L’homme transformé.


276. Souvent ! sans que l’on s’y attende !


277. Vertus chaudes et froides.


278. La mémoire complaisante.

L’homme peut aussi procéder ainsi avec lui-même : a-t-il une mémoire complaisante ou non, c’est le point décisif pour juger de son attitude vis-à-vis de lui-même, de la noblesse, de la bonté ou de la méfiance dans l’observation de ses penchants et de ses intentions, et finalement de la qualité même de ses penchants et de ses intentions.


279. En quoi nous devenons des artistes.


280. Infantile.

Celui qui vit comme les enfants – celui donc qui ne lutte pas pour gagner son pain et ne croit pas que ses actions aient une signification finale – celui-là reste infantile.


281. Le « moi » veut tout avoir.


282. Danger de la beauté.


283. Paix de la maison et paix de l’âme.


284. Présenter une nouvelle comme si elle était ancienne.


285. Où cesse le « moi » ?

La plupart des gens prennent sous leur protection une chose qu’ils savent, comme si le fait de la savoir en faisait déjà leur propriété. Le besoin d’accaparement du sentiment du moi n’a pas de limites…


286. Animaux domestiques et d’appartements.


287. Deux amis.


288. Comédie des hommes nobles.


289. Où l’on ne peut rien dire contre une vertu.

Entre lâches il est de mauvais ton de dire quelque chose contre la bravoure, on provoque ainsi le mépris…


290. Un gaspillage.

Chez les natures irritables et imprévues, les premières paroles et les premiers actes ne signifient généralement rien quant à leur caractère véritable (ils sont inspirés par les circonstances et sont en quelque sorte des imitations de l’esprit de circonstance), mais une fois ces paroles dites et ces actes exécutés, les paroles et les actes qui suivent, et véritablement conformes au caractère, sont souvent sacrifiés à atténuer et à faire oublier les premiers.


291. Présomption.

… c’est précisément le propre de la fierté qu’elle ne peut ni ne veut jouer, simuler ou feindre…


292. Une espèce de méconnaissance.


293. Reconnaissant.


294. Saints.


295. Servir avec subtilité.


296. Le duel.


297. Néfaste.

On gâte le plus sûrement un jeune homme en l’instruisant à estimer plus haut quelqu’un qui pense comme lui que quelqu’un qui pense autrement.


298. Le culte des héros et ses fanatiques.

Le fanatique d’un idéal fait de chair et de sang a généralement raison tant qu’il nie – et, dans sa négation, il est terrible : il connaît ce qu’il nie aussi bien que lui-même, par la raison bien simple qu’il en vient, qu’il y est chez lui et qu’il craint toujours secrètement d’être forcé d’y retourner, il veut se rendre le retour impossible par la façon dont il nie.


299. Apparence d’héroïsme.


300. Bienveillant à l’égard du flatteur.


301. « Plein de caractère ».

« Ce que j’ai une fois dit, je le fais » - cette façon de penser semble pleine de caractère. Combien d’actions n’accomplit-on pas, non parce qu’on les a choisies à cause de ce qu’elles ont de raisonnable, mais parce que, au moment où l’on a en a eu l’idée, elles ont excité, d’une façon ou d’une autre, l’ambition et la vanité, en sorte que l’on s’y arrête en les exécutant aveuglément. Ainsi elles augmentent en nous la croyance en notre caractère et notre bonne conscience, donc, en somme, notre force : tandis que le choix de ce qu’il y a de plus raisonnable entretient un certain scepticisme vis-à-vis de nous-mêmes et dans la même mesure, un sentiment de faiblesse en nous.


302. Une fois, deux fois et trois fois vrai.

Les hommes mentent indiciblement beaucoup, mais ils n’y pensent plus après coup et n’y croient pas en général.


303. Passe-temps du connaisseur d’homme.

En voici un autre qui craint que je ne me figure le connaître et cela lui fait éprouver un sentiment d’infériorité. C’est pourquoi il se comporte à mon égard avec brusquerie et inconséquence et cherche à m’égarer sur son compte, - pour s’élever de nouveau au-dessus de moi.


304. Les destructeurs du monde.


305. Avarice.


306. Idéal grec.

… tout cela constitue l’idéal grec ! Ce qu’il y a de curieux dans tout cela, c’est que l’on ne sent pas du tout la contradiction entre être et paraître et que par conséquent on n’y attache aucune valeur morale. Y eut-il jamais des comédiens aussi accomplis ?


307. Facta ! oui Facta Ficta !

L’historien n’a pas à s’occuper des événements tels qu’ils se sont passés en réalité, mais seulement tels qu’on les suppose s’être passés : car c’est ainsi qu’ils ont produit leur effet. De même n’a-t-il affaire qu’aux héros présumés. Son objet, ce que l’on appelle l’histoire universelle : qu’est-ce, sinon des opinions présumées sur des actions présumées qui, à leur tour, ont donné lieu à des opinions et des actions dont la réalité cependant s’est immédiatement évaporée et n’agit plus que comme une vapeur, - c’est un continuel enfantement de fantômes sur les profondes nuées de la réalité impénétrable. Tous les historiens racontent des choses qui n’ont jamais existé, si ce n’est dans la représentation.


308. Ne pas s’entendre au commerce est distingué.

Il faut veiller à ne pas vouloir être habile avec sa sagesse !


309. Crainte et amour.

La crainte a fait progresser la connaissance générale des hommes plus que l’amour, car la crainte veut deviner qui est l’autre, ce qu’il sait, ce qu’il veut : en se trompant on créerait un danger ou un préjudice.


311. Ce que l’on appelle l’âme.

La somme des mouvements intérieurs qui sont faciles à l’homme, et qu’il fait par conséquent volontiers et avec grâce, cette somme est appelée âme ; - l’homme passe pour être dépourvu d’âme lorsqu’il laisse voir que ses mouvements intérieurs lui sont pénibles et durs.


312. Les oublieux.

Dans les explosions de la passion et dans les délires du rêve et de la folie, l’homme reconnaît son histoire primitive et celle de l’humanité : l’animalité et ses grimaces sauvages ; alors sa mémoire retourne assez loin en arrière, tandis qu’au contraire son état civilisé s’était développé grâce à l’oubli de ces expériences originelles, c’est-à-dire au relâchement de cette mémoire. Celui qui, homme oublieux d’espèce supérieure, est toujours resté très loin de ces choses, ne comprend pas les hommes, - mais c’est un avantage si, de temps en temps, il y a des individus qui « ne les comprennent pas », des individus engendrés en quelque sorte par la semence divine et mis au monde par la raison.


313. L’ami que l’on ne désire plus.


314. Dans la société des penseurs.


315. Se dessaisir.


316. Sectes faibles.


317. Le jugement du soir.

Au milieu du travail fécond nous ne prenons généralement pas le temps de juger la vie et l'existence, et pas davantage au milieu du plaisir : mais si d'aventure nous nous y arrêtons quand même, nous ne donnons plus raison à celui qui attendit le septième jour et le repos, pour trouver bien tout ce qui est, - il a laissé passer le moment le meilleur.


318. Gardez-vous des systématiques !


319. Hospitalité.


320. Du beau et du mauvais temps.


321. Danger dans l'innocence.

Les hommes innocents sont d'éternelles victimes, puisque leur innocence les empêche de distinguer entre la mesure et l'exagération, d'être, en temps voulus, sur leurs gardes vis-à-vis d'eux-mêmes.

... celui qui aime un homme ou une chose, dans les connaître, devient la proie de quelque chose qu'il n'aimerait pas s'il pouvait la voir.


322. Vivre si possible sans médecin.


323. Obscurcissement du ciel.


324. Philosophie des comédiens.


325. Vivre et croire à l'écart.


326. Connaître ses circonstances.

Nous pouvons évaluer nos forces, mais non pas notre force [...]. Il faut se considérer comme une grandeur variable dont la capacité productrice peut, dans des circonstances favorables, atteindre ce qu'il y a de plus élevé : il faut donc réfléchir sur les circonstances et être plein d'ardeur à les observer.


327. Une fable.


328. Ce que les théories idéalistes laissent deviner.


329. Les calomniateurs de la gaieté.


330. Pas encore assez !

Il ne suffit pas de démontrer une chose, il faut encore y induire les hommes ou les élever jusqu'à elle.


331. Droit et limite.


332. Le style redondant.


333. "Humanité".

Un animal qui savait parler a dit : "L'humanité est un préjugé dont nous autres animaux, au moins, nous ne souffrons pas."


334. L'homme charitable.


335. Pour que l'on considère l'amour comme de l'amour.


336. De quoi sommes-nous capables ?


337. "Naturel".


338. Conscience de rechange.


339. Transformation des devoirs.

Nous cherchons notre agrément, lorsque nous reconnaissons et entretenons maintenant le domaine de sa puissance.

Exiger que le devoir soit toujours quelque peu incommode, comme le fait Kant, c'est exiger qu'il n'entre jamais dans les habitudes et les moeurs : dans cette exigence, il y a un petit reste de cruauté ascétique.


340. L'évidence est contre l'historien.


341. Avantage de la méconnaissance.


342. Ne pas confondre.

Oui ! Il examine la chose de tous les côtés et vous croyez que c'est là un véritable chercheur de la connaissance. Mais il veut seulement en rabaisser le prix - il veut l'acheter !


343. Prétendument moral.


344. Subtilité dans la méprise.


345. Notre bonheur n'est pas un argument pour ou contre.

Puisse chacun avoir la chance de trouver la conception de l'existence qui lui fasse réaliser sa plus haute mesure de bonheur : cela ne pourrait pas empêcher sa vie d'être pitoyable et peu enviable.


346. Ennemis des femmes.


347. L'école de l'orateur.


348. Sentiment de puissance.

Celui qui veut acquérir le sentiment de puissance s'empare de tous les moyens et ne méprise rien de ce qui peut nourrir ce sentiment. Mais celui qui le possède est devenu très difficile et noble dans son goût ; il est rare que quelque chose le satisfasse encore.


349. Pas si important que cela.

... on songe que l'acte de la mort est moins important que ne le prétend l'habituelle vénération, et que le mourant a probablement perdu dans sa vie des choses plus essentielles que ce qu'il est en train de perdre ici. La fin, ici, n'est certainement pas le but.


350. Comment on promet le mieux.


351. Généralement méconnu.


352. Centre.


353. Liberté oratoire.


354. Courage de souffrir.


355. Admirateur.


356. Effet du bonheur.

Le premier effet du bonheur est le sentiment de puissance : cet effet veut se manifester, soit vis-à-vis de nous-mêmes, soit vis-à-vis d'autres hommes, soit encore vis-à-vis de représentations ou d'êtres imaginaires.


357. Taons moraux.


358. Les raisons et leur déraison.

Tu éprouves de l'aversion à son égard et tu présentes des raisons abondantes à cette aversion, - mais je n'ajoute foi qu'à ton aversion et non à tes raisons ! Tu fais des belles manières devant toi-même, en te présentant et en me présentant comme une déduction logique ce qui se fait instinctivement.


359. Approuver quelque chose.


360. Point utilitaires.


361. Paraître laid.


362. Différents dans la haine.


363. Hommes du hasard.


364. Choix de l'entourage.

Que l'on se garde bien de vivre dans un entourage où l'on ne peut ni se taire dignement ni faire connaître ses pensées supérieures, en sorte qu'il ne nous reste pas autre chose à communiquer que nos plaintes et nos besoins et toute l'histoire de nos misères. On devient ainsi mécontent de soi-même et mécontent de cet entourage, et l'on ajoute encore à la misère qui porte à se plaindre, le dépit que l'on ressent à être toujours dans la posture de l'homme qui se plaint.


365. Vanité.


366. Misère du criminel.

Tous ceux qui ont eu souvent affaire dans les prisons et les maisons de correction s'étonnent combien rarement il s'y rencontre un "remords" sans équivoque : mais d'autant plus souvent la nostalgie du cher vieux crime mauvais et adoré.


367. Paraître toujours heureux.


368. La raison qui nous fait souvent méconnaître.


369. Pour s'élever au-dessus de sa nullité.


370. En quelle mesure le penseur aime son ennemi.


371. La méchanceté de la force.

La méchanceté de la force blesse les autres, sans que l'on y songe, - il faut qu'elle se fasse jour ; la méchanceté de la faiblesse veut faire mal et contempler les marques de la souffrance.


372. A l'honneur des connaisseurs.


373. Blâme révélateur.


374. Valeur de sacrifice.


375. Parler trop distinctement.

Par conséquent le style parfait et léger n'est permis que devant un auditoire parfait.


376. Dormir beaucoup.

Que faire pour se stimuler lorsque l'on est fatigué et que l'on a assez de soi-même ? [...] beaucoup dormir, au sens propre et au figuré ! C'est ainsi que l'on finira par retrouver son matin ! Le tour d'adresse de l'art de vivre, c'est de savoir intercaler à temps le sommeil sous toutes ses formes.


377. Ce qu'il faut conclure d'un idéal fantasque.


378. Main propre et mur propre.


379. Vraisemblable et invraisemblable.


380. Conseil éprouvé.


381. Connaître sa "particularité".


382. Jardinier et jardin.

Les jours humides et sombres, la solitude, les paroles sans amour que l'on nous adresse, engendrent des conclusions semblables à des champignons : nous les voyons apparaître devant nous, un matin, sans que nous sachions d'où elles viennent et elles nous regardent, grises et moroses. Malheur au penseur qui n'est pas le jardinier, mais seulement le terrain de ses plantes !


383. La comédie de la pitié.


384. Hommes singuliers.


385. Les vaniteux.


386. Les pathétiques et les naïfs.


387. Comment on réfléchit avant le mariage.


388. La fourberie en bonne conscience.

En un mot, il faut aussi avoir l'esprit et la bonne conscience de sa fourberie : cela réconcilie presque l'homme trompé avec la tromperie.


389. Un peu trop lourds.


390. Cacher son esprit.


391. Le mauvais moment.


392. Conditions de la politesse.

... il faut que celui avec qui j'ai justement affaire ait une nuance de politesse de plus ou de moins que moi, - autrement nous finirons par prendre racine...


393. Vertus dangereuses.


394. Sans vanité.


395. La contemplation.


396. A la chasse.


397. Education.


398. A quoi l'on reconnaît le plus fougueux.

De deux personnes qui luttent ensemble ou bien qui s'aiment ou s'admirent, celle qui est la plus fougueuse prend toujours la situation la moins commode.


399. Se défendre.


400. Amollissement moral.

Il y a des natures morales tendres qui ont honte de chacun de leurs succès et des remords de chaque insuccès.


401. Oubli dangereux.


402. Une tolérance comme une autre.


403. Fiertés différentes.


404. A qui l'on rend rarement justice.


405. Luxe.


406. Rendre immortel.


407. Contre notre caractère.


408. Où il faut beaucoup de douceur.


409. Maladie.

Il faut par maladie entendre : l'approche d'une vieillesse précoce, de la laideur et des jugements pessimistes : trois choses qui vont ensemble.


410. Les êtres craintifs.


411. Sans haine.

Tu veux prendre congé de ta passion ! Fais-le, mais fais-le sans haine contre elle ! Autrement il te viendra une seconde passion. - L'âme du chrétien qui s'est libéré du péché se ruine généralement après coup par la haine du péché.


412. Spirituel et borné.


413. Les accusateurs privés et publics.

L'accusateur se figure innocemment que l'adversaire d'un forfait et d'un malfaiteur doit être, de par sa nature, de bon caractère ou du moins passer pour bon, - si bien qu'il se laisse aller, ou plutôt : qu'il se déverse.


414. Les aveugles volontaires.


415. Remedium amoris.


416. Où est le pire ennemi ?

... s'imaginer qu'on lutte pour la bonne cause et savoir que l'on n'est pas habile à le défendre, - c'est cela qui vous fait poursuivre vos adversaires d'une haine secrète et implacable.


417. Limites de toute humilité.


418. Comédie du vrai.


419. Le courage dans le parti.


420. Astuce de la victime.


421. A travers d'autres.

Il y a des hommes qui ne veulent pas du tout être vus autrement que projetant leurs rayons à travers d'autres. C'est une marque de grande sagesse.


422. Faire plaisir aux autres.


Livre cinquième.

423. Dans le grand silence.

… est-ce que je n’entends pas, derrière chaque parole, rire et l’erreur, et l’imagination, et l’esprit d’illusion ? Ne faut-il pas que je me moque de ma pitié ? que je me moque de ma moquerie ? – O mer ! O soir ! Vous êtes des maîtres malicieux ! Vous apprenez à l’homme à cesser d’être homme ! Doit-il s’abandonner à vous ? Doit-il devenir comme vous êtes maintenant, pâle, brillant, muet, immense, se reposant en soi-même ? Elevé au-dessus de lui-même ?


424. Pour qui la vérité ?

Jusqu’à présent, les erreurs ont été les puissances les plus riches en consolations : maintenant on attend les mêmes services des vérités reconnues et l’on attend un peu longtemps. Comment, les vérités ne seraient-elles peut-être justement pas à même de consoler ? – Serait-ce donc là un argument contre les vérités ?

Peut-être pourra-t-on conclure de tout cela que la vérité, comme entité et ensemble, n’existe que pour les âmes à la fois puissantes et désintéressées, joyeuses et apaisées (telle qu’était celle d’Aristote), de même que ces âmes aussi seront seules à même de la chercher : car les autres cherchent des remèdes à leur usage, quel que soit d’ailleurs l’orgueil qu’ils mettent à vanter leur intellect et la liberté de cet intellect, - ils ne cherchent pas la vérité.


425. Nous autres dieux en exil !

Les hommes sont devenus des créatures souffrantes, par suite de leurs morales : ce qu’ils y ont gagné ce fut, somme toute, le sentiment qu’ils étaient foncièrement trop bons et trop éminents pour la terre et qu’ils n’y séjournaient que passagèrement.


426. Cécité des penseurs aux couleurs.


427. L’embellissement de la science.

… ce n’est que depuis Rousseau que l’on a découvert le sens de la beauté des sites alpestres et des déserts.


428. Deux espèces de moralités.

Voir et voir complètement, pour la première fois, une loi de la nature, c’est-à-dire démontrer cette loi (par exemple, celle de la chute des corps, de la réflexion de la lumière et du son), c’est là tout autre chose que de l’expliquer, et aussi l’affaire de tout autres esprits.

… une imagination déliée par la sagacité et le savoir.


429. La nouvelle passion.

La passion de la connaissance fera peut-être périr l’humanité ! – cette pensée, elle aussi, est sans puissance sur nous.


430. Cela aussi est héroïque.

Faire les choses les plus malodorantes dont on ose à peine parler, mais qui sont utiles et nécessaires, - cela aussi est héroïque. Les Grecs n’ont pas eu honte de compter parmi les grands travaux d’Hercule le nettoyage d’une écurie.


431. Les opinions des adversaires.


432. Chercheur et tentateur.

Il faut que nous procédions vis-à-vis des choses comme à l’essai, que nous soyons tantôt bons, tantôt méchants à leur égard, agissant tour à tour avec justice, passion et froideur.


433. Voir avec des yeux nouveaux.

En admettant que par beauté dans l’art on entende toujours la figuration de l’homme heureux – et c’est là ce que je tiens pour vrai…


434. Intercéder.

… les grandes choses de la nature et de l’humanité doivent intercéder en faveur de ceux qui, parmi leurs admirateurs, sont petits, médiocres et vaniteux, - alors que le grand artiste intercède en faveur des choses simples.


435. Ne pas périr imperceptiblement.

Ce n’est pas en une seule fois, mais sans cesse que notre capacité et notre grandeur s’effritent ; la petite végétation qui pousse partout, qui s’introduit parmi les choses et parvient à s’y accrocher ruine ce qu’il y a de grand en nous…


436. Casuistique.


437. Privilèges.

Celui qui se possède véritablement, c’est-à-dire celui qui s’est définitivement conquis, considère dorénavant comme son propre privilège de se punir, de se faire grâce, de s’apitoyer sur lui-même : il n’a besoin de concéder cela à personne, mais il peut aussi librement s’en remettre à un autre, par exemple à un ami, - il sait cependant qu’ainsi il confère un droit et que seule la possession de la puissance permet de conférer des droits.


438. L’homme et les choses.


439. Signes distinctifs du bonheur.


440. Ne point abdiquer !


441. Pourquoi le prochain devient pour nous de plus en plus lointain.


442. La règle.

« La règle est toujours plus intéressante pour moi que l’exception » - celui qui pense ainsi est allé de l’avant dans la connaissance et fait partie des initiés.


443. Pour l’éducation.


444. L’étonnement que cause la résistance.


445. En quoi les plus nobles se trompent.


446. Classification.


447. Maître et élève.

Il faut qu’un maître mette ses disciples en garde contre lui-même, cela fait partie de son humanité.


448. Honorer la réalité.


449. Où sont les indigents en esprit ?

… aider l’un ou l’autre, quand sa tête est troublée par des opinions, sans qu’il s’aperçoive au juste qui l’a aidé !

Être comme une humble auberge qui ne repousse aucune personne dans le besoin, mais que l’on oublie après coup et dont on se moque !

Savoir être petit pour être accessible à beaucoup de monde et n’humilier personne !

Être en possession d’un pouvoir et demeurer cependant caché, renonciateur !

Voilà qui serait une vie ! Voilà qui serait une raison de vivre longtemps !


450. La séduction de la connaissance.


451. Ceux qui ont besoin d’un fou de cour.

Les êtres très beaux, très bons, très puissants, n’apprennent presque jamais, quel que soit le sujet, la vérité entière et vulgaire, - car, en leur présence on ment involontairement un peu, parce que l’on est sous leur impression, et que, conformément à cette impression, on présente ce que l’on pourrait dire de vérité sous forme d’adaptation (on fausse donc la couleur et le degré des faits, on omet ou l’on ajoute des détails et l’on garde à part soi ce qui ne se laisse point adapter). Si des hommes de cette espèce veulent malgré tout apprendre à tout prix la vérité, il faut qu’ils entretiennent un fou de cour, - un être qui possède le privilège de la folie de ne point pouvoir s’adapter.


452. Impatience.


453. Interrègne moral.

Qui serait capable de décrire maintenant déjà ce qui remplacera un jour les sentiments et les jugements moraux ? – bien que l’on soit à même de se rendre compte que ceux-ci reposent sur des fondations entièrement défectueuses, et que leur édifice est irréparable…

Nous vivons donc d’une existence préliminaire ou retardataire, selon notre goût et selon nos talents, et ce que nous faisons de mieux, dans cet interrègne, c’est d’être, autant que possible, nos propres reges et de fonder de petits Etats expérimentaux. Nous sommes des expériences : soyons-le de bon gré !
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Erwann Bleu



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MessagePosté le: 01 Déc 2006 à 21:42:54    Sujet du message: Répondre en citant

454. Interruption.


455. La première nature.

Tel que l’on nous élève maintenant, il nous vient d’abord une seconde nature : et nous la possédons lorsque le monde nous dit arrivés à maturité, émancipés, utilisables. Seul un petit nombre est assez serpent pour repousser un jour cette peau, alors que, sous son enveloppe, la première nature est arrivée à maturité.


456. Une vertu en devenir.


457. Dernière discrétion.


458. Le gros lot.


459. La générosité du penseur.

… voir leur vie courir à côté de leur connaissance, comme une basse capricieuse qui ne veut pas s’accorder avec la mélodie.


460. Utiliser ses heures dangereuses.

On apprend à connaître tout autrement un homme et une situation lorsque chaque mouvement risque de mettre en danger, pour nous ou nos proches, l’honneur, la vie ou la mort […]. Or nous vivons tous, comparativement, dans un état de sécurité beaucoup trop grand pour pouvoir devenir bons connaisseurs de l’âme humaine…

Tant que les vérités ne s’inscrivent pas dans notre chair à coups de couteau, nous gardons vis-à-vis d’elles, à part nous, une certaine réserve qui ressemble à du mépris : elles nous apparaissent encore trop semblables à des « rêves emplumés », comme si nous pouvions les atteindre ou ne pas les atteindre, selon notre gré, - comme si nous pouvions nous réveiller de ces vérités ainsi que d’un rêve !


461. Hoc Rhodus, hic salta.


462. Cures lentes.

Les maladies chroniques du corps se forment, comme celles de l’âme, très rarement à la suite d’un seul manquement grossier à la raison du corps et de l’âme, mais généralement par d’innombrables petites négligences imperceptibles.

Certain adresse dix fois par jour une parole froide et mauvaise à son entourage et il s’en préoccupe fort peu, ne songeant surtout pas qu’au bout de quelques années il a créé, au-dessus de lui, une loi de l’habitude qui le force dès lors à indisposer son entourage dix fois par jour.


463. Le septième jour.


464. Pudeur de celui qui donne.

Il y a un tel manque de générosité dans le fait de jouer sans cesse à celui qui donne et répand des bienfaits en se montrant partout ! Mais donner et répandre des bienfaits et cacher et son nom et sa faveur ! Ou bien ne pas avoir de nom du tout, comme la nature aveugle, qui nous réconforte avant tout parce que nous n’y rencontrons plus, enfin ! quelqu’un qui donne et répand ses bienfaits, quelqu’un au « visage bienveillant » ! – Il est vrai que vous nous gâtez aussi ce réconfort, car vous avez mis un dieu dans cette nature – et voici que tout redevient sans liberté et plein de contrainte ! Comment ? Ne jamais avoir le droit d’être seul avec soi-même ? Toujours surveillé, gardé, tiraillé, gratifié ? S’il y a toujours quelqu’un d’autre autour de nous, le meilleur du courage et de la bonté est rendu impossible dans le monde.


465. En se rencontrant.


466. Perte dans la célébrité.


467. Double patience !


468. L’empire de la beauté est plus grand.

Est-il donc interdit de jouir de l’homme méchant comme d’un paysage sauvage, qui possède ses propres lignes audacieuses et ses effets de lumière, alors que ce même homme, tant qu’il se donne pour bon et conforme à la loi, apparaît à notre regard comme une erreur de dessin et une caricature et nous fait souffrir comme une tache dans la nature ?


469. L’inhumanité du sage.

Pour qu’il ne ressemble pas au rouleur compresseur qui s’avance comme le destin, il faut que le sage qui veut enseigner utilise ses défauts pour s’enjoliver lui-même, et, en disant « méprisez-moi ! » il implore la grâce d’être le défenseur d’une vérité usurpée. Il veut vous conduire dans les montagnes, il mettra peut-être votre vie en danger : c’est pourquoi il vous autorise volontairement à vous venger, avant ou après, d’un pareil guide, - à ce prix il se réserve la jouissance de marcher devant les autres, en chef de file. – Vous souvenez-vous de ce qui vous est venu à l’esprit lorsqu’il vous conduisit un jour à travers une caverne obscure, sur un sentier glissant ? Votre cœur battait et se disait avec humeur : « Ce guide pourrait faire mieux que de ramper par ici ! Il appartient à une espèce de paresseux plein de curiosité : - ne lui faisons-nous pas trop d’honneur en faisant semblant de lui prêter de la valeur, lorsque nous le suivons ? »


470. Au banquet du grand nombre.


471. Un autre amour du prochain.

L’allure agitée, bruyante, inégale, nerveuse est en opposition avec la grande passion : celle-ci, demeurant au fond de l’homme comme un brasier silencieux et sombre, accumulant là toute chaleur et toute impétuosité […]. Ces hommes regardent en quelque sorte du haut de leur tour, qui est leur forteresse et par cela même leur prison : - le regard jeté au-dehors, vers ce qui est étranger et autre, leur fait tant de bien !


472. Ne point se justifier.


473. Où il faut construire sa maison.


474. Les seuls chemins.


475. Devenir lourd.


476. La fête de la moisson de l’esprit.

Cela augmente et s’accumule de jour en jour, expériences, évènements de la vie, réflexions à leur sujet, rêves que provoquent ces réflexions, - une richesse immense et exaltante ! L’aspect de cette richesse donne le vertige ; je ne comprends plus comment on peut appeler bienheureux les pauvres d’esprit !


477. Délivré du scepticisme.


478. Passons !


479. Amour et véracité.


480. Inévitable.


481. Deux Allemands.

Si l’on compare Kant et Schopenhauer avec Platon, Spinoza, Pascal, Rousseau, Goethe, sous le rapport de l’âme et non de l’esprit : on s’apercevra que les deux premiers penseurs sont en posture désavantageuse : leurs idées ne représentent pas l’histoire passionnée d’une âme, il n’y a là point de roman à deviner, point de crises, de catastrophes et d’heures d’angoisse, leur pensée n’est pas en même temps l’involontaire biographie d’une âme, mais, dans le cas de Kant, celle d’un cerveau, dans le cas de Schopenhauer, la description et le reflet d’un caractère (d’un caractère « immuable ») et la joie prise au « miroir » lui-même, c’est-à-dire un intellect de tout premier ordre.


482. Choisir ses fréquentations.


483. Être rassasié de l’homme.

Qu’est-ce que l’humanité aura fini par connaître au bout de toute sa connaissance ? – ses organes ! Et cela veut peut-être dire : impossibilité de la connaissance ! Misère et dégoût ! – B : Tu es pris d’un mauvais accès, - la raison t’assaille ! Mais demain tu seras de nouveau en plein dans la connaissance, et, par cela même, en plein dans la déraison, je veux dire dans la joie que te causes tout ce qui est humain.


484. Notre chemin.


485. Perspectives lointaines.

Il semble qu’il me faille des perspectives lointaines pour penser du bien des choses.


486. L’or et la faim.


487. Honte.


488. Contre la prodigalité en amour.


489. Amis dans la détresse.


490. Les petites vérités.

Vous connaissez tout cela, mais vous ne l’avez jamais vécu, - je n’accepte pas votre témoignage. Ces « petites vérités » ! – elles vous semblent petites parce que vous ne les avez pas payées de votre sang !


491. A cause de cela aussi, solitude !


492. Sous les vents du sud.


493. Sur son propre arbre.


494. Dernier argument du brave.


495. Nos maîtres.


496. Le principe mauvais.


497. Le regard purificateur.


498. Ne pas exiger !


499. Le méchant.


500. A rebrousse-poil.


501. Ames mortelles !

Nous avons le droit de faire des expériences avec nous-mêmes ! L’humanité tout entière en a même le droit !


502. Un seul mot pour trois états différents.


503. Amitié.


504. Concilier.

Serait-ce donc la tâche de la philosophie de concilier ce que l’enfant a appris avec ce que l’homme a reconnu ? La philosophie serait-elle la tâche des jeunes gens, puisque ceux-ci tiennent le milieu entre l’enfant et l’homme et ont des besoins moyens ?


505. Les gens pratiques.

C’est à nous autres penseurs qu’appartient le droit de fixer le bon goût de toutes choses et de le décréter au besoin. Les gens pratiques nous l’empruntent et leur dépendance à notre sujet est infiniment grande…


506. Le nécessaire dessèchement de tout ce qui est bon.

Comment ! il faudrait comprendre une œuvre exactement comme le temps qui l’a produite ? Mais on a plus de joie, plus d’étonnement, on s’instruit aussi davantage si justement on ne la considère point aussi !

Plus tard elle dessèche son « actualité », se dissipe et alors elle prend son éclat profond et son parfum et, si elle y est destinée, son calme regard d’éternité.


507. Contre la tyrannie du vrai.

… je ne sais pas pourquoi il faudrait désirer la toute-puissance et la tyrannie de la vérité : il me suffit de savoir que la vérité possède une grande puissance. Mais il faut qu’elle puisse lutter, et qu’elle ait une opposition, et que l’on puisse de temps en temps se reposer d’elle dans le non-vrai, - autrement elle deviendrait pour nous ennuyeuse, sans goût et sans force et elle nous rendrait également ainsi.


508. Ne pas prendre un ton pathétique.


509. Le troisième œil.

Ouvre ton œil de théâtre, le grand troisième œil qui regarde le monde à travers les deux autres.


510. Echapper à ses vertus.

Qu’importe d’un penseur qui ne sait pas à l’occasion échapper à ses propres vertus ! Car il ne doit pas être « seulement un être moral » !


511. La tentatrice.


512. Courageux en face des choses.


513. Entraves et beauté.

Certes, il y a aussi des hommes panoramiques, ils sont instructifs et étonnants : mais dépourvus de beauté.


514. Aux plus forts.

Esprits plus forts et orgueilleux, on ne vous demande qu’une chose : ne nous imposez pas de charge nouvelle à nous autres, mais prenez sur vous une partie de notre fardeau, vous qui êtes les plus forts ! Mais vous aimez tant à faire l’inverse : car vous voulez prendre votre vol, et c’est pourquoi nous devons ajouter votre fardeau au nôtre : c’est-à-dire que nous devons ramper !


515. Accroissement de la beauté.


516. Ne pas faire entrer son démon dans le prochain.

Restons-en toujours pour ces temps-ci à l’opinion que la bienveillance et les bienfaits constituent l’homme bon ; mais ne manquons pas d’ajouter : « à condition qu’il commence par se servir de sa bienveillance et de ses bienfaits à l’égard de lui-même ! » Car autrement – s’il fuit devant lui-même, s’il se déteste et se fait du mal – il ne sera certainement pas un homme bon. Alors il ne fera que se sauver de lui-même dans les autres : que les autres prennent garde à ce qu’il ne leur advienne rien de mal, malgré tout le bien qu’il semble leur vouloir ! – Mais c’est justement cela : fuir et haïr son moi, vivre dans et pour les autres – que l’on a appelé jusqu’à présent, avec autant de déraison que d’assurance « altruiste », et, par conséquent, « bon » !


517. Induire à l’amour.


518. Résignation.

Qu’est-ce que la résignation ? C’est la situation la plus commode d’un malade qui s’est longtemps agité dans les souffrances pour la trouver, et qui s’étant ainsi fatigué – l’a alors trouvé !


519. Être dupe.


520. L’éternelle cérémonie funèbre.


521. Vanité d’exception.


522. La sagesse sans oreilles.

Entendre quotidiennement ce que l’on dit de nous, ou même chercher à découvrir ce que l’on pense de nous, - cela finit par anéantir l’homme le plus fort. C’est pour cela que les autres nous laissent vivre, pour avoir chaque jour raison contre nous !


523. Questions insidieuses.


524. Jalousie des solitaires.


525. L’effet des louanges.


526. Ne pas vouloir servir de symbole.


527. Les hommes cachés.

N’avez-vous encore jamais rencontré de ces hommes qui arrêtent et serrent l’enthousiasme de leur cœur et préfèrent devenir muets plutôt que de perdre la pudeur et la mesure ?


528. Abstinence plus rare.

C’est souvent un signe d’humanité qui n’est pas sans importance que de ne pas vouloir juger quelqu’un et de se refuser à faire des réflexions à son sujet.


529. Comment les hommes et les peuples prennent de l’éclat.

Combien d’actions très individuelles dont on s’abstient seulement parce que, avant de les exécuter, on s’aperçoit qu’elles seraient mal interprétées ou bien que l’on craint qu’elles ne le soient ! – ce sont donc, justement, les actions qui ont une valeur véritable, en bien et en mal. Donc plus une époque, un peuple, estiment les individus, plus on leur accorde de droit et de prépondérance, plus les actions de cette espèce se hasarderont au grand jour – et ainsi une sorte de lueur d’honnêteté, de franchise, dans le bien et dans le mal, finit par se répandre sur des époques, sur des peuples tout entiers, en sorte que, comme il en est par exemple des Grecs, ils continuent, pareils à certaines étoiles, à projeter leurs rayons encore, pendant des milliers d’années après leur disparition.


530. Détours du penseur.

Ce sont des fleuves aux méandres nombreux et avec des ermitages isolés ; il y a des endroits de leurs cours où les eaux jouent à cache-cache avec elles-mêmes et se permettent en passant de courtes idylles avec des îlots, des arbres, des grottes, des cascades : puis elles continuent à suivre leur cours, longeant des roches et se frayant un passage à travers les roches les plus dures.


531. Avoir un autre sentiment en face de l’art.


532. « L’amour rend égaux ».

L’amour veut épargner à celui auquel il se voue tout sentiment d’étrangeté, il est par conséquent plein de dissimulation et d’assimilation, il trompe sans cesse et il joue une égalité qui n’existe pas en réalité.

Ce phénomène est très simple lorsqu’une personne se laisser aimer, et ne juge pas nécessaire de feindre, laissant cela à l’autre personne aimante : mais il n’y a pas comédie plus embrouillée et plus inextricable que lorsque tous deux sont en pleine passion l’un pour l’autre, et que, par conséquent, chacun renonce à soi-même et se met sur le pied de l’autre, voulant partout faire comme lui […]. La belle folie de ce spectacle est trop belle pour ce monde et trop subtile pour l’œil humain.


533. Nous autres débutants !


534. Les petites doses.

Que peut-on créer de grand en une seule fois ? Nous nous garderons donc bien d’échanger, précipitamment et avec des violences, les conditions morales auxquelles nous sommes habitués, contre une nouvelle évaluation des choses, - au contraire, nous voulons continuer à y vivre encore très longtemps, - jusqu’à ce que, probablement très tard, nous nous apercevions que l’évaluation nouvelle est devenue prépondérante en nous, et que les petites doses auxquelles, à partir de maintenant, il nous faut nous habituer, ont mis en nous une nature nouvelle.


535. La vérité a besoin de la puissance.

Par elle-même, la vérité n’est absolument pas une puissance, - quoi qu’en disent généralement les faiseurs rationalistes ! – il faut au contraire qu’elle tire la puissance de son côté, ou qu’elle se mette du côté de la puissance, autrement elle périra toujours à nouveau !


536. Les poucettes.

On finit par être révolté de voir avec quelle cruauté chacun sans cesse fait payer ses quelques vertus personnelles aux autres qui, par hasard, en sont dépourvus ; comment il les tourmente et les torture avec ces vertus.


537. Maîtrise.


538. Aliénation morale du génie.

Tant que le génie nous habite, nous sommes plein de hardiesse, nous sommes comme fous et nous nous soucions peu de la santé, de la vie et de l’honneur ; nous traversons le jour de notre vol plus libres qu’un aigle, et dans l’obscurité, nous nous sentons plus en sécurité qu’un hibou.

Les trois quarts du mal commis sur la terre arrivent par lâcheté : et cela est avant tout un phénomène physiologique !


539. Savez-vous seulement ce que vous voulez ?

Ne faut-il pas de la chaleur et de l’enthousiasme pour rendre justice à une chose de la pensée ? – et c’est précisément ce que l’on appelle voir ! Comme si vous étiez en général capables d’avoir avec les choses de la pensée des rapports différents de ceux que vous avez avec les hommes ! Il y a dans ces rapports la même moralité, la même honorabilité, la même arrière-pensée, la même lâcheté, la même crainte, - tout votre moi aimable et haïssable !


540. Apprendre.

Le don qu’est-il d’autre, si ce n’est le nom que l’on donne à une étude antérieure, à une expérience, un exercice, une appropriation, une assimilation, étude qui remonte peut-être au temps de nos pères, ou plus loin encore ! Et de plus : celui qui apprend se crée ses propres dons, - cependant il n’est pas facile d’apprendre et ce n’est pas seulement affaire de bonne volonté ; il faut pouvoir apprendre.


541. Comment il faut se pétrifier.


542. Le philosophe et la vieillesse.

En se canonisant lui-même il s’est dressé son propre certificat de décès : à partir de ce moment son esprit n’a plus le droit de se développer, le temps est passé pour lui, l’aiguille s’arrête. Lorsqu’un grand penseur veut faire de lui-même une institution, liant l’humanité de l’avenir, on peut admettre avec certitude qu’il est allé au-delà du sommet de sa force, qu’il est très las et tout près de son déclin.


543. Ne pas faire de la passion un argument pour la vérité !


544. Comment on fait maintenant de la philosophie.

Celui qui n’entend pas la jubilation continuelle qui traverse chaque propos et chaque réplique d’un dialogue de Platon, la jubilation que provoque l’invention nouvelle de la pensée rationnelle, que comprendra-t-il de Platon, de la philosophie antique ?


545. Mais nous ne vous croyons pas !

Avez-vous vécu de l’histoire au fond de vous-mêmes, des commotions et des secousses, de longues et de vastes tristesses, des coups de foudre de joie ? Avez-vous été fous avec de grands et de petits fous ? Avez-vous vraiment supporté l’illusion et la douleur des hommes bons ? Et aussi la douleur et le genre de bonheur des hommes mauvais ? Parlez-moi alors de morale, autrement, non !


546. Esclave et idéaliste.

Mais le plus beau c’est que la crainte de Dieu lui manque totalement, qu’il croit sévèrement à la raison, qu’il n’exhorte pas à la pénitence. Epictète était un esclave…

Le christianisme était fait pour une autre espèce d’esclaves antiques, faibles de volonté et de raison, donc pour la grande masse des esclaves.


547. Les tyrans de l’esprit.

De cela il résulte que, somme toute, la science est jusqu’à présent demeurée en arrière par suite de l’étroitesse morale de ses disciples, et qu’il faut s’y livrer dorénavant avec une idée directrice plus haute et plus généreuse. « Qu’importe de moi ! » - Voilà ce qui se trouve écrit au-dessus de la porte des penseurs futurs.


548. La victoire sur la force.

On adore toujours la force à genoux – selon la vieille habitude des esclaves – et pourtant, lorsqu’il faut déterminer le degré de vénérabilité, le degré de raison dans la force est seul déterminant : il faut évaluer en quelle mesure la force a été surmontée par quelque chose de supérieur, à quoi elle obéit dès lors comme instrument et comme moyen ! Mais pour de pareilles évaluations il y a encore trop peu d’yeux, on va même jusqu’à considérer comme un sacrilège l’évaluation du génie. Ainsi, ce qu’il y a de plus beau se passe peut-être toujours dans l’obscurité et, à peine né, s’effondre dans la nuit éternelle – je veux dire le spectacle de cette force qu’un génie emploie, non à des œuvres, mais au développement de soi-même, en tant qu’œuvre, c’est-à-dire à la domination de soi, à la purification de son imagination, à l’ordonnance et au choix dans les inspirations et dans les tâches qui surviennent. Le grand homme reste toujours invisible, comme une étoile lointaine, dans ce qu’il a de plus grand, qui exige l’admiration : sa victoire sur la force demeure sans témoins et par conséquent aussi sans être glorifiée et chantée.


549. La fuite devant soi-même.


550. Connaissance et beauté.

Si les hommes réservent toujours leur vénération et leur sentiment de bonheur aux œuvres de l’imagination et de l’idée, il ne faut pas s’étonner si, devant l’opposé de l’imagination et de l’idée, ils éprouvent de la froideur et du déplaisir. Le ravissement qui se manifeste au moindre pas en avant, sûr et définitif, que l’on fait dans la connaissance, au point où en est actuellement la science, est fréquent et presque universel – mais suscite provisoirement l’incrédulité de tous ceux qui se sont habitués à n’être transportés qu’en quittant la réalité, en faisant un bond dans les profondeurs de l’apparence. Ils croient que la réalité est laide : ils ne songent pas que la connaissance de la réalité même la plus laide est belle cependant, et que celui qui connaît souvent et beaucoup finit par être très éloigné de trouver laid l’ensemble de la réalité qui lui a procuré tant de bonheur. Y a-t-il donc quelque chose de « beau en soi » ? Le bonheur de ceux qui connaissent augmente la beauté du monde et ensoleille tout ce qui est ; la connaissance non seulement enveloppe les choses de sa beauté, elle l’introduit aussi, d’une façon durable, dans les choses ; - puisse l’humanité de l’avenir rendre témoignage de cette affirmation ! En attendant, souvenons-nous d’une vieille expérience : deux hommes aussi foncièrement différents que Platon et Aristote s’entendirent sur ce qui constitue le bonheur suprême, non seulement pour eux et pour les hommes, mais le bonheur en soi-même, pour les dieux des ultimes béatitudes : ils le trouvèrent dans la connaissance, dans l’activité d’une raison exercée à trouver et à inventer…


551. Des vertus de l’avenir.

Ah ! les poètes, que veulent-ils redevenir ce qu’ils furent peut-être autrefois : des visionnaires qui nous disent quelque chose de ce qui est possible ! Maintenant qu’on leur retire des mains et qu’il faut de plus en plus leur en retirer le réel et le passé, - car l’époque de l’innocent faux-monnayage est close ! – ils devraient nous dire quelque chose de ce qui touche les vertus à venir !


552. L’égoïsme idéaliste.

Y a-t-il un état plus sacré que celui de la grossesse ? Faire tout ce que l’on fait avec la conviction intime que, d’une façon ou d’une autre, cela profitera à ce qui est en nous en état de devenir ! que cela augmentera sa valeur secrète, à quoi nous pensons avec ravissement du mystère que nous portons en nous.

C’est dans cette atmosphère sacrée qu’il faut vivre ! Qu’on peut vivre ! Et soit que nous soyons dans l’attente d’une pensée ou d’une action, - en face de tout accomplissement essentiel nous ne pouvons nous comporter autrement que devant une grossesse, et nous devrions chasser à tous les vents les prétentieux discours qui parlent de « vouloir » et de « créer » ! C’est le véritable égoïsme idéaliste de toujours avoir soin, de veiller et de tenir l’âme en repos, pour que notre fécondité aboutisse avec succès.


553. Avec des détours.


554. Un pas en avant.

… je loue le pas en avant et ceux qui marchent en avant, c’est-à-dire ceux qui se laissent sans cesse eux-mêmes en arrière, et qui ne songent pas du tout à regarder si quelqu’un d’autre peut les suivre.


555. Les plus médiocres suffisent.

Le penseur doit avoir en lui un canon approximatif de toutes les choses qu’il veut encore vivre.


556. Les quatre vertus.

Loyal envers nous-mêmes et ce qui est encore notre ami ; brave en face de l’ennemi ; généreux pour le vaincu ; poli – toujours : c’est ainsi que nous veulent les quatre vertus cardinales.


557. Au-devant de l’ennemi.


558. Il ne faut pas non plus cacher ses vertus !

J’aime les hommes qui sont comme l’eau transparente et qui, pour parler avec Pope, « laissent voir les impuretés qui gisent au fond de leur flot ».


559. « Rien de trop ! »

Combien souvent on conseille à l’individu de se fixer un but qu’il ne peut atteindre et qui est au-dessus de ses forces, pour qu’il atteigne du moins ce que peuvent rendre ses forces sous la plus haute pression ! Mais cela est-il vraiment si désirable ? Les meilleurs hommes qui vivent selon ce principe et les meilleurs actes ne prennent-ils pas quelque chose d’exagéré et de contourné, justement parce qu’il y a en eux trop de tension ? Un sombre voile d’insuccès ne s’étend-il pas sur le monde par le fait que l’on voit toujours des athlètes en lutte, des gestes monstrueux et nulle part un vainqueur couronné et joyeux de sa victoire ?


560. Ce qui nous est loisible.

On peut en user avec ses instincts comme un jardinier et, ce que peu de gens savent, cultiver les germes de la colère, de la pitié, de la subtilité, de la vanité, de façon à les rendre aussi féconds et productifs qu’un beau fruit d’espalier ; on peut s’y prendre avec le bon ou le mauvais goût d’un jardinier, et en quelque sorte à la façon française, ou anglaise, ou hollandaise, ou chinoise ; on peut aussi laisser faire la nature et veiller seulement çà et là à un peu de netteté et de propreté ; on peut enfin, sans aucune science et sans raison directrice, laisser croître les plantes avec leurs avantages et leurs obstacles naturels et les abandonner à la lutte qu’elles se livrent entre elles, - on peut même vouloir prendre plaisir à un tel chaos, et rechercher justement ce plaisir malgré l’ennui qu’on en a.


561. Eclairer son bonheur.


562. Les sédentaires et les hommes libres.


563. L’illusion de l’ordonnance morale du monde.

Ce ne sont pas les choses qui ont tellement troublé les hommes, mais les opinions que l’on se fait des choses qui n’existent pas.


564. Aussitôt après l’expérience !


565. La gravité alliée à l’ignorance.

Partout où nous comprenons nous devenons aimables, heureux, inventifs, et partout où nous avons appris suffisamment, où nous nous sommes fait des yeux et des oreilles, notre esprit montre plus de souplesse et de grâce. Mais nous comprenons peu de choses et sommes pauvrement informés, en sorte qu’il arrive rarement que nous embrassions une chose et qu’en même temps nous nous rendions digne d’amour : raides et insensibles, plutôt, nous traversons la ville, la nature et l’histoire et nous nous enorgueillissons de cette attitude et de cette froideur, comme si elles étaient l’effet de la supériorité.


566. Vivre à bon marché.


567. En campagne.

« Il nous faut prendre les choses plus joyeusement qu’elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu’elles ne le méritent. » - Ainsi parlent les braves soldats de la connaissance.


568. Poète et oiseau.


569. Aux solitaires.


570. Pertes.


571. Pharmacie militaire de l’âme.

Quel est le plus efficace ? – La victoire.


572. La vie doit nous tranquiliser.


573. Changer de peau.


574. Ne pas oublier !


575. Nous autres aéronautes de l’esprit.

Pourtant, tous nos grands initiateurs et tous nos précurseurs ont fini par s’arrêter, et quand la fatigue s’arrête elle ne prend pas les attitudes les plus nobles et les plus gracieuses : il en sera ainsi de toi et de moi ! Mais qu’importe de toi et de moi ! D’autres oiseaux voleront plus loin ! Cette pensée, cette foi qui nous anime, prend son essor, elle rivalise avec eux…

Pourquoi ce vol éperdu dans cette direction, vers le point où jusqu’à présent tous les soleils déclinèrent et s’éteignirent ? Dira-t-on peut-être un jour de nous que, nous aussi, gouvernant toujours vers l’ouest, nous espérions atteindre une Inde inconnue, - mais que c’était notre destinée d’échouer devant l’infini ? Ou bien, mes frères, ou bien ? –
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