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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 19 Nov 2006 à 12:52:18 Sujet du message: Nietzsche - Humain, trop humain II |
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Préface
1.
Il ne faut parler que si l’on ne peut se taire ; et ne parler que de ce que l’on a surmonté, - tout le reste est bavardage, « littérature », manque de discipline.
2.
Que l’on veuille bien, après six ans de guérison, accueillir favorablement ces mêmes ouvrages [Opinions et sentences mêlées, Le voyageur et son ombre ; NDM] réunis en un seul volume, le second de Humain, trop humain : peut-être sauront-ils, pris ensemble, transmettre leur enseignement avec plus de force et de clarté, - un enseignement de la santé qui se recommandera comme disciplina voluntatis aux esprits déjà plus exigeants de la génération en train de monter.
3.
Je commençai par m’interdire, radicalement et par principe, toute musique romantique, cet art équivoque, grandiloquent, étouffant, qui prive l’esprit de sa rigueur et de son entrain pour l’accabler sous le pullulement de toutes sortes de nostalgies confuses, de vagues concupiscences.
C’est contre la musique romantique que se tourna alors mon premier soupçon, ma prudence immédiate ; et si j’attendais encore quelque chose de la musique, c’était dans l’espoir que viendrait peut-être un musicien assez hardi, subtil, méchant, méridional, assez débordant de santé pour tirer de cette musique une immortelle vengeance.
4.
- C’est ainsi, solitaire désormais et plein d’une maligne méfiance à mon égard, que, non sans ressentiment, je pris parti contre moi-même et pour tout ce qui me faisait mal, juste à moi, et m’affectait durement : et alors je retrouvai la voie de ce pessimisme vaillant qui est le contraire de tout le mensonge romantique, le chemin aussi, à ce qu’il me semble aujourd’hui, de « moi »-même, de ma mission à moi.
La maladie est la réponse chaque fois que nous nous mettons à douter de notre droit à avoir une mission propre, - que nous commençons à nous rendre la tâche facile en quoi que ce soit.
5.
- C’est alors que je commençai à pratiquer cette parole solitaire à laquelle s’entendent seuls les plus taciturnes et les plus souffrants : sans témoins ou plutôt indifférent aux témoins, je parlais pour ne pas souffrir du silence, je parlais de choses dont aucune ne me concernait, mais en feignant d’y trouver quelque intérêt. C’est alors que j’appris l’art de me donner l’air gai, objectif, curieux, mais surtout bien portant et méchant, - et c’est bien là chez un malade, il me semble, son bon « goût » ? Néanmoins, ce qui fait peut-être le charme de ces ouvrages n’échappera pas à un œil, à un sentiment de sympathie assez subtils, - c’est qu’ici un homme qui souffre et pâtit parle comme s’il ignorait souffrance et privation. Ici, on se fait un devoir de garder l’équilibre, son impassibilité, voire quelque reconnaissance envers la vie, ici règne une volonté sévère, fière, sans cesse vigilante, sans cesse à vif, qui s’est donné pour tâche de plaider la cause de la vie contre la douleur et de briser par la tige toutes les déductions qui d’ordinaire, comme des champignons vénéneux, germent de la douleur, de la déception, du dégoût, de l’esseulement et de tous les bas-fonds marécageux. C’est peut-être là justement suggérer à nos pessimistes le chemin d’un examen personnel ? – car pour moi, c’est alors que j’en arrivai à m’arracher cette maxime : « Il ne suffit pas de souffrir pour avoir droit au pessimisme ! », c’est alors que je menai en moi une longue et patiente campagne contre cette tendance foncière et antiscientifique de tout pessimisme romantique, tirer de quelques expériences personnelles, en les gonflant, des jugements universels, voire des condamnations du monde… bref, c’est alors que je fis faire un tour complet à mon regard. Un pessimisme ayant le rétablissement pour but, afin d’avoir quelque jour le droit de redevenir pessimiste – comprenez-vous cela ? De même qu’un médecin place son malade dans un milieu complètement étranger, pour l’enlever à tout ce qui était son « jusqu’alors », soucis, amis, lettres, devoirs, sottises et tourments de la mémoire, pour lui apprendre à tendre ses mains et ses sens vers une nouvelle nourriture, un nouveau soleil, un nouvel avenir, ainsi, médecin et patient en une seule personne, je m’imposai de force un climat de l’âme radicalement différent et vierge, notamment un départ à l’étranger, un voyage en plein inconnu, une curiosité pour toutes les sortes de choses inconnues… Il s’ensuivit une longue errance, à m’enquérir et à changer sans cesse, une répulsion pour toute fixation, toute lourdeur dans l’affirmative et la négative ; un régime et une discipline, aussi, destinés à faciliter le plus possible à l’esprit les vastes courses, les hauts vols, surtout les envols renouvelés.
6.
Mais à vous surtout qui avez la part la plus dure, êtres rares, extrêmement menacés et courageux au plus haut de l’esprit, vous qui devez être la conscience de l’âme moderne et en avoir, à ce titre, la science, vous en qui se rassemble tout ce qu’il peut y avoir aujourd’hui de maladie, de poison et de péril, - dont le sort veut que vous soyez plus malades que n’importe quel individu parce que vous n’êtes pas « rien qu’individu »…, dont la consolation est de connaître, ah ! et de prendre le chemin d’une santé nouvelle…
7.
- Je voudrais pour finir donner encore une formule de mon opposition au pessimisme romantique, c’est-à-dire au pessimisme des frustrés, des malvenus, des vaincus : il existe une volonté de tragique et de pessimisme qui est la marque aussi bien de la rigueur que de la force de l’intelligence (du goût, du sentiment, de la conscience). Cette volonté au cœur, on ne redoute point ce qu’il y a de redoutable et de douteux dans toute existence ; on le recherche même. Derrière une telle volonté se trouve le courage, la fierté, le désir d’avoir un grand ennemi. – Telle fut dès le début ma perspective pessimiste, - une perspective nouvelle, à ce qu’il me semble ?
Première partie
Opinions et sentences mêlées
1. A ceux qu’a déçus la philosophie.
2. Gâté.
3. Les prétendants de la réalité.
4. Progrès de la libre pensée.
On ne saurait mieux marquer la différence entre la libre pensée d’hier et celle d’aujourd’hui qu’en se rappelant cette phrase […] de Voltaire : « Croyez-moi, mon ami, l’erreur aussi a son mérite ».
5. Péché originel des philosophes.
De tout temps, les philosophes se sont appropriés les thèses des psychologues (moralistes) et les ont viciées en les prenant absolument, en voulant prouver la nécessité de ce qui n’était, dans l’esprit de ceux-ci, qu’indication approximative ou vérité bonne pour une dizaine d’années en tel pays ou telle ville, - en s’imaginant s’élever par là même au-dessus de ces moralistes.
6. Contre les esprits fantasques.
7. Haine de la lumière.
Fait-on saisir à quelqu’un qu’il ne saurait, en toute rigueur, jamais parler de vérité, mais chaque fois de probabilité seulement et de degrés de probabilité, on découvre d’ordinaire, tant est manifeste la joie de votre auditeur ainsi éclairé, à quel point les hommes préfèrent l’incertitude de leur horizon intellectuel et haïssent du fond de l’âme la vérité à cause de sa précision.
8. Scepticisme de chrétien.
9. La « loi naturelle », formule de la superstition.
10. Sous la coupe de l’histoire.
11. Le pessimiste de l’intelligence.
12. La besace des métaphysiciens.
13. Nocivité occasionnelle de la connaissance.
14. Besoin de philistin.
15. Les fanatiques.
Par tout ce qu’ils disent en faveur de leur évangile ou de leur maître, c’est eux-mêmes que les fanatiques défendent, malgré les airs de juges (et non pas d’accusés) qu’ils se donnent, parce qu’il n’est guère d’instant qui ne leur rappelle automatiquement qu’ils sont des exceptions obligées de se justifier.
16. Ce qui est bon donne envie de vivre.
17. Bonheur de l’historien.
… heureux d’abriter en soi non pas « une seule âme immortelle », mais beaucoup d’âmes mortelles.
18. Trois sortes de penseurs.
19. Le tableau de la vie.
20. La vérité ne veut pas de dieux à ses côtés.
21. Ce que l’on exige de passer sous silence.
22. Historia in nuce.
La parodie la plus sérieuse que j’aie jamais entendue, la voici : « Au commencement était l’absurde, et l’absurde était, de par Dieu ! et Dieu (divinement) était l’absurde. »
23. Incurable.
24. Les applaudissements, continuation du spectacle.
25. Le courage d’être ennuyeux.
26. Tiré de l’expérience la plus intime du penseur.
Rien n’est plus difficile à l’homme que de prendre une chose impersonnellement, je veux dire de voir en elle précisément une chose et non pas une personne ; on peut même se demander s’il lui est possible, d’une manière générale, de suspendre ne serait-ce qu’un instant le mécanisme de son instinct façonneur et inventeur de personne. N’a-t-il pas, même avec les idées, et quand ce serait les plus abstraites, le même commerce que si elles étaient des individus avec lesquels on doit lutter, auxquels on doit s’attacher, qu’il faut garder, soigner, nourrir ? Epions et surveillons-nous nous-mêmes, à ces moments où nous entendons ou trouvons une proposition nouvelle pour nous.
Que l’on veuille bien peser cela et réfléchir encore un peu : personne à coup sûr ne parlera plus alors d’un « instinct de la connaissance en soi » ! – Pourquoi l’homme préfère-t-il donc le vrai au faux, dans cette lutte secrète avec ces personnes que lui sont les idées, dans ce mariage d’idées, cette fondation d’Etat des idées, cette éducation d’idées, cette assistance publique et ces soins hospitaliers pour idées, qui restent tous cachés la plupart du temps ? Pour la même raison qui fait qu’il pratique la justice dans son commerce avec les personnes réelles : aujourd’hui par habitude, hérédité et éducation, à l’origine parce que le vrai (de même que l’équitable et le juste) est plus utile et honorifique que le faux, car, dans le royaume de la pensée, la puissance et la réputation se soutiennent mal qui s’édifient sur l’erreur ou sur le mensonge ; le sentiment qu’un tel édifice puisse s’effondrer quelque jour est humiliant pour la conscience qu’a l’architecte de sa propre valeur ; il a honte de la fragilité de ses matériaux, et voudrait, s’accordant à lui-même plus d’importance qu’au reste du monde, ne rien faire qui ne fût plus durable que celui-ci.
Que nous redoutions nos propres idées, nos concepts, nos mots, mais qu’aussi nous nous respections nous-mêmes en eux, leur attribuions involontairement une force capable de nous instruire, nous mépriser, nous louer et nous blâmer, qu’ainsi nous commercions avec eux comme avec autant de libres personnes morales, de puissances indépendantes, d’égal à égal, c’est là la racine même de cet étrange phénomène que j’ai nommé « conscience intellectuelle ». – Ainsi donc, c’est là aussi une noire racine qui s’est épanouie en floraison morale d’espèce supérieure.
27. Les obscurantistes.
Est-il possible que l’on arrive à faire servir Kant lui-même à ce dessein ? Bien mieux, qu’il ait voulu, suivant sa trop fameuse explication, quelque chose d’analogue, au moins temporairement : donner carrière à la foi en imposant des bornes à la science ? Ce qu’il n’a pas réussi à faire, il est vrai, lui pas plus que ceux qui l’ont suivi sur les pistes de loup et de renard de cet obscurantisme suprêmement raffiné et dangereux, que dis-je, de tous le plus dangereux : car la magie noire apparaît ici dans une enveloppe de lumière.
28. Quel genre de philosophie cause la ruine de l’art.
29. A Gethsémani.
La parole la plus douloureuse que le penseur puisse dire aux artistes, la voici : « Ne pouvez-vous donc veiller une heure avec moi ? ».
30. Au métier.
31. Dans le désert de la science.
32. La prétendue « réalité réelle ».
Ce que leur montre ce rêve leur semble alors de plus grand prix parce qu’elles en éprouvent, nous l’avons dit, un plus grand bienfait : et toujours les hommes ont cru que les apparences les plus précieuses étaient les plus vraies, les plus réelles.
33. Vouloir être juste et vouloir être juge.
Voici où ils en sont à peu près maintenant : « Ainsi donc, personne de responsable ? Et tout le monde chargé de faute et de coulpe ? mais le pécheur doit bien être quelque part : s’il est désormais impossible et interdit d’accuser et de juger l’individu, cette pauvre vague dans le déferlement nécessaire du devenir, eh bien, soit, c’est le déferlement lui-même, c’est le devenir qui sera le pécheur ; là est le libre arbitre, là on peut encore accuser, condamner, payer et expier : que Dieu soit le pécheur et l’homme son rédempteur, que l’histoire universelle soit faute, condamnation de soi-même et suicide ; que le criminel se change en son propre juge, le juge en son propre bourreau. » Ce christianisme renversé (qu’est-ce d’autre que cela ?) est la dernière botte dans l’escrime de la doctrine de la moralité absolue et de celle de l’absence absolue de liberté…
L’erreur ne réside pas seulement dans le sentiment : « Je suis responsable », mais aussi bien dans son contraire : « Je ne le suis pas, mais il faut bien que quelqu’un, n’importe qui, le soit. » - C’est justement ce qui n’est pas vrai : le philosophe a donc à dire comme le Christ, « Ne jugez point ! », et la dernière différence entre les esprits philosophiques et les autres serait que les premiers veulent être justes, les derniers voulant être juges.
34. Sacrifice.
35. Contre ceux qui sondent les reins de la moralité.
36. Dent de serpent.
A-t-on une dent de serpent ou non, on ne le sait pas avant que quelqu’un ait posé le talon sur nous. Une femme, une mère diraient : avant que quelqu’un ait posé le talon sur notre bien-aimé, notre enfant. – Notre caractère est déterminé par l’absence de certaines expériences plus encore que par celles que l’on fait.
37. Le tromperie dans l’amour.
38. A qui nie sa vanité.
39. Pourquoi les sots deviennent si souvent méchants.
Aux objections d’un adversaire contre lesquelles notre tête se sent trop faible, notre cœur répond en jetant la suspicion sur les motifs de ces objections.
40. L’art des exceptions morales.
41. Usage et non usage des poisons.
42. Le monde sans les sentiments de coulpe.
S’il ne commettait que de ces actes qui n’engendrent pas de mauvaise conscience, le monde des hommes continuerait à paraître encore assez mauvais et misérable, mais non point aussi morbide et pitoyable que maintenant. – De tout temps ont vécu assez de méchants sans conscience : et le plaisir qu’on a d’une bonne conscience manque à beaucoup d’hommes bons et braves.
43. Les consciencieux.
Suivre sa conscience est plus commode qu’obéir à son intelligence : car la première comporte d’elle-même, en cas d’insuccès, excuse et consolation, - aussi y a-t-il toujours tellement de gens consciencieux pour si peu d’intelligents.
44. Moyens opposés d’éviter l’amertume.
45. A ne pas trop prendre au sérieux.
Les personnes qui ont longuement vécu hors d’elles-mêmes et se sont enfin tournées vers la vie philosophique intérieure et recluse savent qu’il y a aussi des plaies qui viennent à l’âme et à l’esprit d’alitement.
46. L’humaine « chose en soi ».
47. La farce de beaucoup de gros travailleurs.
Ils arrivent, par un excès de besogne acharnée, à avoir du temps libre, dont ils ne savent plus rien faire ensuite que compter les heures en attendant qu’elles soient passées.
48. Avoir beaucoup de plaisir.
Qui a beaucoup de plaisir doit être un homme bon ; mais peut-être n’est-il pas le plus intelligent, encore qu’il arrive justement à avoir ce à quoi le plus intelligent aspire de toute son intelligence.
49. Au miroir de la nature.
50. Puissance sans victoires.
51. Plaisir et erreur.
L’un fait involontairement du bien à ses amis en leur communiquant son être même, l’autre volontairement, par certaines actions. Quoique la première manière passe pour la plus noble, seule la deuxième est associée à la bonne conscience et au plaisir, à ce plaisir de se justifier par ses œuvres qui repose sur la croyance à la liberté de faire le bien ou le mal à notre guise, c’est-à-dire sur une erreur.
52. C’est folie que mal faire.
53. Jalousie avec ou sans trompettes.
La jalousie ordinaire se met le plus souvent à caqueter dès que la poule qui en est l’objet a pondu un œuf : elle se soulage ainsi et se calme. Mais il y a une jalousie plus profonde : celle-ci observe en pareil cas un silence de mort, et, désirant que toute bouche soit scellée à l’instant même, devient de plus en plus furieuse qu’il n’en soit justement rien.
54. La colère servant d’espionne.
La colère puise dans l’âme à la vider et en tire au jour même les dépôts. Aussi faut-il, si l’on ne sait pas y voir clair autrement, s’arranger pour mettre en colère son entourage, ses partisans et ses adversaires…
55. La défense, plus difficile moralement que l’attaque.
Le vrai chef-d’œuvre d’héroïsme de l’homme bon ne consiste pas à attaquer la cause en continuant à aimer la personne, mais bien, ce qui est beaucoup plus difficile, à défendre sa propre cause sans infliger ni vouloir infliger une peine amère et profonde à la personne qui l’attaque.
56. Sincère à l’encontre de la sincérité.
Un homme qui est sincère envers soi-même en public n’est pas en définitive sans tirer quelque vanité de cette sincérité : car il ne sait que trop bien pourquoi il est sincère, - pour la même raison qui fera à un autre préférer faux-semblant et dissimulation.
57. Charbons ardents.
58. Livres dangereux.
Voici quelqu’un qui dit : « Je le vois bien sur moi-même ce livre est pernicieux. » Mais qu’il attende un peu, et peut-être s’avouera-t-il un jour que ce même livre lui a rendu un grand service en faisant sortir la maladie cachée de son cœur pour la mettre en évidence.
59. Pitié feinte.
60. Effet souvent conciliant de la contradiction ouverte.
61. Voir luire sa lumière.
Dans un état assombri d’affliction, de maladie, de culpabilité, nous aimons voir que nous éclairons encore les autres et qu’ils aperçoivent en nous la face lumineuse de la lune. Par ce détour, nous prenons part à notre propre faculté d’éclairement.
62. Joie partagée.
Le serpent qui nous pique pense nous faire mal et s’en réjouit ; l’animal, tout inférieur qu’il est, peut se représenter la douleur chez l’autre. Mais se représenter la joie d’autrui et s’en réjouir est le suprême privilège des animaux supérieurs, mais accessible seulement, parmi eux, aux exemplaires d’élite ; c’est donc un fait humain rare : si bien qu’il y a eu des philosophes qui ont nié la joie partagée.
63. Grossesse tardive.
64. Dur par vanité.
65. Humiliation.
66. Erostratéisme extrême.
67. Le monde du diminutif.
Le fait que toute faiblesse et toute misère parlent au cœur entraîne l’habitude que nous avons de désigner par des diminutifs, d’atténuer dans l’expression, tout ce qui nous parle au cœur, - c’est-à-dire d’en faire, pour notre sentiment, quelque chose de faible et misérable.
68. Mauvaise qualité de la pitié.
69. Indiscrétion.
70. Le vouloir a honte de l’intelligence.
Nous faisons avec une entière froideur des projets raisonnables contre nos passions ; mais nous commettons ensuite les fautes les plus grossières à l’encontre de ceux-ci parce que nous avons souvent honte, à l’instant de mettre notre dessein à exécution, de cette froideur méditée avec laquelle nous l’avons conçu. Et c’est ainsi que l’on agit alors tout juste contre la raison, par cette sorte de générosité provocante que comporte toute passion.
71. Pourquoi les sceptiques déplaisent à la morale.
Qui se fait une idée haute et difficile de sa moralité se fâche tout rouge contre les sceptiques en matière de morale : car il entend, là où il met toute son énergie en jeu, que l’on s’émerveille, mais non point que l’on s’enquière et doute.
72. Timidité.
73. Un danger pour la moralité générale.
74. L’erreur la plus amère.
75. Amour et dualité.
Qu’est-ce qu’aimer, sinon comprendre et se réjouir qu’un autre être vive, agisse et sente d’une autre manière que nous, d’une manière opposée, même ? Afin que l’amour puisse unir les contraires dans la joie, il ne faut pas qu’il les supprime, les nie. – Même l’amour de soi a pour condition première la dualité (ou la multiplicité) irréductible dans une seule et même personne.
76. Interprétation par le rêve.
77. Extravagance.
78. Punir et récompenser.
79. Deux fois injuste.
80. Méfiance.
81. Philosophie de parvenu.
Si l’on veut une bonne fois être quelqu’un, il faut aussi avoir le respect de son ombre.
82. L’art de bien se laver.
Il faut apprendre à sortir plus propre de circonstances malpropres, et aussi, quand c’est nécessaire, savoir se laver à l’eau sale.
83. Se laisser aller.
84. Le coquin innocent.
85. Faire des plans.
86. Avec quoi nous voyons l’idéal.
Tout homme capable est fourvoyé dans sa capacité, qui l’empêche de regarder librement au-dehors. S’il n’avait pas ailleurs sa bonne part d’imperfection, il ne pourrait, à cause de sa vertu, parvenir à aucune liberté morale et intellectuelle. Nos défauts sont les yeux avec lesquels nous voyons l’idéal.
87. Eloge mensonger.
88. La manière de mourir est indifférente.
La gravité avec laquelle on traite tout moribond a certainement été, pour plus d’un pauvre diable méprisé, la jouissance la plus délicate de toute sa vie, et une sorte d’acompte reçu en dédommagement de beaucoup de privations.
89. La coutume et sa victime.
L’origine de la coutume remonte à ces deux idées : « La collectivité a plus de prix que l’individu », et : « Un avantage durable doit être préféré à un avantage éphémère » ; d’où se tire la conclusion que l’intérêt durable de la collectivité doit absolument passer avant l’intérêt de l’individu, surtout avant son bien-être momentané, mais aussi avant son avantage durable et même sa survie. Que l’individu pâtisse alors d’une institution qui profite à l’ensemble de la communauté, qu’elle soit cause de son dépérissement, de sa ruine, peu importe, il faut conserver la coutume, faire le sacrifice. Mais pareil état d’esprit ne prend naissance que chez ceux qui ne sont pas victimes…
Seulement, la philosophie de l’esprit de sacrifice se fait toujours entendre trop tard ; et l’on en reste ainsi à la coutume et à la moralité, laquelle n’est justement que la sensibilité à cette somme de coutumes sous la contrainte desquelles on vit et a été élevé, élevé non pas en qualité d’individu, mais bien de membre d’une totalité, de chiffre d’une majorité. – C’est ainsi qu’il se produit constamment que l’individu se majore lui-même au moyen de sa moralité.
90. Le bien et la bonne conscience.
La bonne conscience a pour stade préliminaire la mauvaise conscience – mais non pas comme son contraire : car toute bonne chose à un jour été nouvelle, partant insolite, opposée à la coutume, immorale, et elle rongeait le cœur de son heureux inventeur comme un ver.
91. Le succès justifie les intentions.
On dit ces mobiles vils et égoïstes : soit, mais s’ils nous incitent à quelque vertu, par exemple renoncement, fidélité au devoir, ordre, économie, modération et mesure, qu’on les écoute donc, quelles que puissent être leurs épithètes ! Si l’on atteint en effet le but auquel ils nous appellent, la vertu atteinte, grâce à l’air pur qu’elle permet de respirer et au sentiment d’aisance morale qu’elle procure, ennoblit continuellement les mobiles les plus lointains de nos actes, et plus tard nous n’accomplirons plus les mêmes actions pour les mêmes motifs grossiers qui nous y menaient auparavant. – L’éducation doit par conséquent forcer les vertus, autant que faire se peut, suivant la nature de l’élève…
92. Chrétiens de bouche, non de cœur.
93. Impressions de nature en présence de gens pieux et impies.
94. Meurtres judiciaires.
95. « Amour ».
96. Le christianisme accompli.
97. De l’avenir du christianisme.
98. Comédie et sincérité chez les incroyants.
Ce qui nous distingue des gens pieux et croyants, ce n’est pas la qualité, mais la quantité de notre foi et de notre piété : nous nous contentons de moins.
… toute votre apologie du christianisme a sa racine dans votre manque de christianisme ; avec votre plaidoyer, c’est votre propre réquisitoire que vous écrivez…
99. Le poète montrant la voie de l’avenir.
Comme autrefois les artistes ne cessaient de recréer les images des dieux, il recréera indéfiniment, lui, la belle image de l’homme, à l’affût de ces cas où l’âme grande et belle, sans le moindre artifice, refus ou dérobade, est encore possible au milieu de notre monde et de notre réalité modernes, où elle est aussi capable aujourd’hui encore de s’intégrer à des situations harmonieuses, équilibrées, y gagnant d’apparaître à la vue, de pouvoir durer, exercer sa vertu d’exemple, et aider ainsi, en suscitant l’imitation et l’envie, à créer l’avenir.
100. La Muse en Penthésilée
101. Ce n’est que le détour menant au beau.
102. Pour servir d’excuse à plus d’une faute..
103. Satisfaire les meilleurs.
104. D’une seule et même étoffe.
105. Langage et sentiment.
Que la langue ne nous est pas donnée pour communiquer nos sentiments, on le voit à ce que tous les êtres simples ont honte de chercher des mots pour leurs émotions profondes : ils les disent en ne les exprimant que par des actes, et même là on les voit rougir si l’autre semble deviner leurs motifs. Entre les poètes, auxquels la divinité a, en général, refusé cette pudeur, les plus nobles font un usage malgré tout plus laconique du langage des sentiments, et y trahissent quelque contrainte : alors que les poètes proprement sentimentaux sont la plupart du temps sans vergogne dans la vie pratique.
106. Erreur sur une privation.
107. Aux trois quarts de sa force.
Une œuvre, pour produire une impression de santé, doit tout au plus mettre en jeu les trois quarts de la force de son auteur. Si, au contraire, il est allé jusqu’à sa limite extrême, son œuvre irritera et inquiétera par sa tension. Tout ce qui est réussi à quelque chose de nonchalant, avec la tranquillité de vaches allongées dans un pré.
108. La faim éconduite.
109. Vivre sans art comme sans vin.
110. Le génie-pirate.
111. Aux poètes des grandes villes.
112. Du sel du discours.
Personne n’a encore expliqué pourquoi les écrivains grecs ont fait, des moyens d’expression dont la richesse et la force inouïe étaient à leur entière disposition, un usage d’une économie si extrême que tous les livres venus ensuite paraissent en comparaison criards, bariolés et exaltés.
Serait-ce que les Grecs, pour cette double raison que leur intelligence était plus froide et plus claire, leur nature foncièrement passionnée, au contraire, beaucoup plus tropicale que la nôtre n’auraient pas eu besoin de sel et d’épices dans la même mesure que nous ?
113. L’écrivain le plus libre.
En lui, ce n’est pas la mélodie ronde et claire qu’il faudrait louer, mais la « mélodie infinie », si l’on veut bien baptiser de ce nom un style d’art dans lequel la forme précise est continuellement brisée, gauchie, retraduite en imprécisions, de sorte qu’elle signifie une chose en même temps que l’autre. Sterne est le grand maître de l’équivoque.
114. Réalité châtiée.
… le bon poète de l’avenir ne représentera de même que le monde réel, et se détournera complètement de tous les sujets éculés, plus ou moins sincèrement inspirés du fantastique, de la superstition, sur lesquels les poètes d’autrefois montraient leur force. Rien que la réalité, non pas n’importe quelle réalité, tant s’en faut ! – mais une réalité châtiée !
115. Variétés d’art.
A côté des espèces d’art authentiques, celle du grand calme et celle du grand mouvement, il existe des variétés, l’art blasé, malade de calme, et l’art effervescent : l’un et l’autre souhaitent que l’on prenne leur faiblesse pour une force, et les confonde avec les espèces authentiques.
116. Le héros a perdu sa couleur.
117. Le style de la surcharge.
Le style surchargé résulte, dans les arts, de l’appauvrissement de la force organisatrice associé à la profusion des moyens et des fins poursuivies. – C’est juste l’opposé qui se rencontre parfois dans les commencements de l’art.
118. Pulchrum est paucorum hominum.
L’histoire et l’expérience nous disent que la monstruosité expressive, qui stimule mystérieusement l’imagination et l’emporte par-delà le réel et le quotidien, est plus ancienne et se déploie avec plus d’opulence que le beau dans l’art, que le culte du beau…
119. Origines du goût pour les œuvres d’art.
120. Pas trop près.
C’est un inconvénient pour les bonnes idées que de se suivre trop rapidement ; elles se bouchent mutuellement la vue.
121. Brutalité et faiblesse.
Les artistes de tous les temps ont fait cette découverte qu’il y a une certaine force dans la brutalité, et que n’est pas brutal qui veut ; et, de même, que certaines sortes de faiblesse exercent un effet puissant sur le sentiment.
122. La bonne mémoire.
Plus d’un ne manque à devenir un penseur que parce que sa mémoire est trop bonne.
123. Affamer au lieu de rassasier.
De grands artistes se figurent avoir entièrement pris possession d’une âme par leur art, l’avoir comblée ; en vérité, et souvent à leur douloureux désappointement, cette âme n’en est devenue que plus vaste et insatiable.
124. La peur d’après les artistes.
125. Le cercle doit s’achever.
126. L’art ancien et l’âme du présent.
127. Contre les détracteurs de la concision.
Ce qui s’énonce brièvement peut être le fruit et la moisson de beaucoup de pensées longuement méditées ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain et n’y a pas encore du tout réfléchi, voit dans toute expression concise quelque chose d’embryonnaire…
128. Contre les myopes.
Ca, vous figurez-vous donc avoir forcément affaire à une œuvre fragmentaire parce qu’on vous la présente (et ne peut que vous la présenter) en fragments ?
129. Lecteurs de sentences.
Les pires lecteurs de sentences sont les amis de l’auteur, du moment où ils s’évertuent à remonter du cas général au cas particulier auquel la sentence doit sa naissance : car ils réduisent à néant, par cette indiscrétion fouineuse, toute la peine prise par l’auteur, si bien qu’au lieu d’une disposition et d’un enseignement philosophiques, tout le bénéfice qu’ils en retirent comme ils le méritent n’est rien, en mettant les choses au mieux ou au pire, que la satisfaction d’une banale curiosité.
130. Impertinences de lecteur.
131. L’excitant dans l’histoire de l’art.
132. Aux grands artisans.
Tout enthousiasme pour une cause que tu introduis dans le monde, grand homme, fait que l’intelligence de beaucoup en est estropiée. Savoir cela est humiliant. Mais qui brûle d’enthousiasme porte sa brosse avec fierté et entrain : en ce sens, tu as la consolation que le bonheur, grâce à toi, ait augmenté dans le monde.
133. Faute de conscience esthétique.
134. Des mouvements que la musique moderne demande à l’âme.
135. Le poète et la réalité.
136. Les moyens et la fin.
137. Les pires lecteurs.
138. La marque d’un bon écrivain.
139. Le mélange des genres.
Dans les arts, le mélange des genres témoigne de la méfiance que ressentaient les auteurs à l’endroit de leur propre force ; ils étaient en quête d’alliés, de défenseurs, de couvertures, tels le poète qui appelle à son secours la philosophie, le musicien le drame, le penseur la rhétorique.
140. Tenir sa langue.
141. Marque distinctive.
Tous poètes et écrivains qui sont épris du superlatif veulent plus qu’ils ne peuvent.
142. Livres froids.
143. Artifice des esprits lourds.
144. Du style baroque.
Qui ne se sait pas, en tant que penseur et écrivain, né ou formé pour la dialectique et le développement des idées, recourra involontairement aux procédés rhétoriques et dramatiques ; car son affaire est en définitive de se faire comprendre et d’obtenir par là la puissance, peu importe que ce soit en attirant les âmes par des voies unies ou en les assaillent à l’improviste, en berger ou en brigand.
Le style baroque prend naissance chaque fois que défleurit le grand art, quand les exigences de l’art de l’expression classique sont devenues trop grandes : c’est un phénomène naturel que l’on contemplera sans doute avec mélancolie (avant-coureur qu’il est de la nuit), mais en même temps avec admiration pour ce talent original de remplacement dans l’expression et la narration.
… et chaque fois, même manquant de la suprême noblesse, celle d’une perfection innocente, inconsciente, triomphale, ce style a été un bienfait aussi pour beaucoup des meilleurs et des plus sérieux de leur temps : - raison pour laquelle, nous l’avons dit, il est présomptueux de le juger avec dédain sans autre forme de procès, si heureux que puisse néanmoins s’estimer tout homme dont il n’émousse pas la sensibilité au style pur et grand.
145. Valeur des livres sincères.
Mais devant un livre on se laisse aller, si fort que l’on se retienne devant les gens.
146. Par quels moyens l’art recrute des partisans.
147. Grandir au préjudice de l’histoire.
148. Comment on fait mordre une époque à l’art.
149. La critique et la joie.
La critique, bornée et injuste aussi bien que compréhensive, vaut tellement de plaisir à qui l’exerce que le monde a une dette de reconnaissance envers toute œuvre, toute action qui incitent beaucoup de gens à beaucoup de critiques ; car derrière elles s’étire une queue étincelante de joie, d’esprit, d’admiration de soi-même, de fierté, de leçons, de ferme propos de mieux faire. – Le Dieu de la Joie créa le mauvais et le médiocre pour la même raison qui lui fit créer le bon.
150. Sortir de ses limites.
Quand un artiste veut être plus qu’artiste, se veut par exemple le moralisateur éveillant son peuple, il finit par s’éprendre pour sa punition de quelque monstre de sujet moral, - et la Muse de rire : cette bonne déesse peut aussi devenir méchante par jalousie.
151. Œil de verre.
L’orientation de son talent vers des sujets, des personnages, des motifs moraux, vers la belle âme de l’œuvre d’art, n’est parfois que l’œil de verre que met l’artiste auquel fait défaut la belle âme…
152. Ecrire pour triompher.
Ecrire devrait toujours marquer un triomphe, et plus précisément une victoire remportée sur soi-même qu’il faut communiquer sur le bien d’autrui ; mais il y a des auteurs dyspeptiques qui n’écrivent justement que lorsqu’ils ne peuvent pas digérer quelque chose, voire même dès que le morceau leur est resté entre les dents : ils cherchent involontairement, par leur dépit, à provoquer aussi l’irritation du lecteur et à exercer ainsi quelque pouvoir sur lui, c’est-à-dire qu’eux aussi veulent remporter une victoire, mais sur les autres.
153. « A bon livre long temps ».
Tout bon livre est âpre au goût quand il paraît ; il a le défaut de la nouveauté. En outre, son auteur vivant lui porte tort s’il est connu et s’il court quelques bruits sur sa personne, car tout le monde confond d’habitude l’auteur et son œuvre. Ce qu’il y a en celle-ci d’esprit, de succulence et d’éclat doré doit d’abord s’épanouir avec les années, par les soins d’une vénération croissante, puis ancienne, enfin traditionnelle. Il faut que bien des heures passent sur elle, que plus d’une araignée y ait accroché sa toile. De bon lecteurs font un livre toujours meilleur, et des adversaires de qualité le clarifient.
154. La démesure comme procédé artistique.
155. L’orgue de Barbarie caché.
156. Le nom sur la page de titre.
Que le nom de l’auteur figure sur son livre, c’est maintenant sans doute dans les mœurs et presque une obligation ; mais c’est une cause essentielle de ce que les livres ont si peu d’effet.
C’est l’ambition de l’intelligence que de ne plus apparaître individuellement.
157. La critique la plus dure.
158. Peu et sans amour.
159. Musique et maladie.
160. Avantage pour les adversaire.
Un livre plein d’esprit en communique aussi à ses adversaires.
161. La jeunesse et la critique.
Critiquer un livre, cela signifie seulement pour les jeunes gens ne pas en laisser venir à soi une seule idée productive, et s’en défendre des pieds et des mains comme un beau diable.
162. Effet de la quantité.
C’est le plus grand paradoxe de l’histoire de la poésie que, dans tout ce qui fait la grandeur des poètes antiques, un auteur peut être un barbare, c’est-à-dire un homme plein de défauts et contrefait de la tête aux pieds, sans cesse pour autant d’être le plus grand poète. C’est, en effet, le cas de Shakespeare qui, comparé à Sophocle, ressemble à une mine pleine d’un immense amas d’or, de plomb et d’éboulis, tandis que ce dernier n’est pas seulement de l’or, mais de l’or travaillé de la façon la plus noble, et qui fait presque oublier sa valeur de métal. Seulement, la quantité, poussée à son degré le plus haut, produit l’effet de la qualité. C’est ce qui sert Shakespeare.
163. Tout commencement est un danger.
164. En faveur des critiques.
Les insectes piquent, non par méchanceté, mais parce qu’eux aussi veulent vivre ; de même nos critiques ; ils veulent notre sang, non point notre souffrance.
165. Succès des sentences.
166. La volonté de vaincre.
… le succès n’accompagne pas toujours la victoire seulement, mais déjà parfois la volonté de vaincre.
167. Sibi scribere.
168. Eloge de la sentence.
Une bonne sentence est trop dure à la dent du temps et tous les millénaires n’arrivent pas à la consommer, bien qu’elle serve à tout moment de nourriture ; elle est par là le grand paradoxe de la littérature, l’impérissable au milieu de tout ce qui chance…
169. Besoin esthétique de second ordre.
Le peuple a bien quelque chose de ce que l’on peut appeler un besoin d’art, mais c’est un besoin discret et qui se satisfait à peu de frais. Au fond, il y suffit du déchet de l’art, on doit se l’avouer sincèrement.
Qui parle d’un besoin plus profond, d’un appétit d’art inassouvi en rapport avec le peuple tel qu’il est, celui-là fabule ou trompe son monde. Soyez sincères ! Il n’y a actuellement de besoin esthétique de style élevé que chez les êtres d’exception, parce que l’art, d’une manière générale, est une fois encore en recul et que les énergies et les espérances humaines se sont pour un temps jetées sur d’autres choses. – En outre, je veux dire en dehors du peuple, il existe certes encore un besoin d’art plus large, plus vaste, mais de second ordre, dans les hautes et les très hautes couches de la société ; il y a là quelque chose comme une communauté artistique, qui est animée de la meilleure foi, c’est possible. Mais voyez-en les éléments ! Ce sont en général les délicats insatisfaits, qui ne savent d’eux-mêmes atteindre à aucun plaisir véritable…
… mais font en revanche avec un ver dans le cœur leur travail, un bon travail, c’est vrai ; enfin, tous les artistes incomplets, - voilà les gens qui, maintenant, ont encore véritablement besoin d’art ! Et que demandent-ils à l’art en vérité ? Qu’il chasse pour quelques heures, quelques instants, leur malaise, leur ennui, leur bien mauvaise conscience, et qu’il tourne, si possible, à la grandeur le vice de leur vie et de leur caractère en lui donnant le sens d’un vice du destin cosmique – à la grande différence des Grecs, qui sentaient dans leur art l’émanation et le débordement de leur propre bien-être, de leur santé, et qui aimaient voir encore une fois leur perfection au-dehors d’eux-mêmes : -eux, c’est la jouissance d’eux-mêmes qui les mena à l’art ; nos contemporains, c’est d’eux-mêmes le… dégoût.
170. Les Allemands au théâtre.
Le véritable talent théâtral des Allemands fut Kotzebue ; lui et ses Allemands, ceux de la haute autant que de la moyenne société, ne faisaient nécessairement qu’un, et les contemporains auraient pu dire de lui avec le plus grand sérieux : « En lui nous vivons, agissons et existons. » Il n’y avait rien là de forcé, aucun dressage, aucun plaisir goûté à moitié ou par imitation : ce qu’il voulait et savait faire était compris…
Comme Beethoven fit de la musique et Schopenhauer de la philosophie par-dessus la tête des Allemands, Goethe composa par-dessus la tête des Allemands son Tasse, son Iphigénie. Il fut suivi par une très petite cohorte d’esprits suprêmement cultivés, formés à l’école de l’Antiquité, de la vie et des voyages, grandis jusqu’à sortir des limites de la nature allemande, - exactement ce que lui-même voulait.
… quand le réveil de l’ambition nationale vint aussi profiter à la gloire des poètes allemands et que le critère authentique grâce auquel le peuple savait s’il pouvait prendre sincèrement plaisir à quelque chose fut impitoyablement subordonné au jugement des individus et à cette ambition nationale – c’est-à-dire quand il commença à n’y avoir plus de plaisir qu’obligatoire – alors prit naissance cette fausseté, cette inauthenticité de la culture allemande, qui eut honte de Kotzebue, qui porta sur la scène Sophocle, Calderon et même la deuxième partie du Faust de Goethe, et qui, à cause de sa langue chargée, de son estomac embarrassé, en est à ne plus savoir ce qui lui plaît, ce qui l’ennuie. – Heureux ceux qui ont du goût, quand bien même ce serait encore du mauvais goût ! – Et non seulement heureux, mais sage encore, on ne peut le devenir que grâce à cette qualité ; raison pour laquelle les Grecs, qui étaient très fins en la matière, désignaient les sages d’un mot qui signifie homme de goût et donnaient carrément à la sagesse, qu’elle fût de l’artiste ou du philosophe, le nom même de « goût » (sophia).
171. La musique, tard-venue de chaque civilisation.
La musique n’est justement pas un langage universel, intemporel, comme on l’a dit si souvent à sa gloire, elle correspond au contraire exactement à une certaine mesure du temps, un certain degré de chaleur et de sentiment, qu’une culture bien distincte et déterminée, définie dans le temps et l’espace, reconnaît pour loi intérieure…
Il est de la nature de la musique que les fruits de ses grandes années de culture s’affadissent plus précocement et se gâtent plus vite que les fruits des arts plastiques, ou même que ceux qui poussent sur l’arbre de la connaissance : de tous les produits du sens artistique de l’humanité, les idées sont en effet ce qu’il y a de plus durable et solide.
172. Les poètes ne sont plus éducateurs.
Si les grands artistes de nos jours, sont, pour la plupart, capables de déchaîner le vouloir et par là-même, en certaines circonstances, de libérer la vie, ils savaient, les autres, dompter le vouloir, métamorphoser l’animal, être des créateurs de l’homme et, en somme, des sculpteurs oeuvrant à modifier et à perfectionner les formes de la vie : alors que la gloire des contemporains se veut dans les harnais qu’on rejette, les chaînes qu’on détache, la destruction.
173. Regard en avant et en arrière.
Il va pourtant de soi que pour certaines périodes de la vie un art tout d’exaltation, d’effervescence, d’aversion pour les formes régulières, monotones, simples, logiques, est un besoin nécessaire auquel il faut que répondent des artistes, afin que l’âme de ce moment de la vie ne se soulage pas d’une autre façon, par toutes sortes d’écarts et d’excès. Les jeunes hommes, tels qu’ils sont pour la plupart, entiers, bouillants, tourmentés sur toutes choses par l’ennui, de même les femmes, faute d’un bon travail qui leur remplisse l’âme, ont ainsi besoin de cet art du désordre ravissant.
174. Contre l’art des œuvres d’art.
L’art doit surtout et avant tout embellir la vie, nous rendre donc supportables et, si possible, agréables aux autres : cette tâche sous les yeux, il nous modère et nous tient en bride, crée des formes de civilité, lie des êtres sans éducation à des lois de convenance, de propreté, de courtoisie, leur apprend à parler et se taire au bon moment. L’art doit ensuite dissimuler ou réinterpréter toute laideur, chaque trait pénible, horrible, dégoûtant, qui ne cessera de reparaître en dépit de tous les efforts, conformément à l’origine de la nature humaine ; il doit surtout procéder ainsi au sujet des passions, des douleurs et des angoisses de l’âme, il doit, dans la laideur inévitable ou insurmontable, laisser transparaître son côté significatif. Après cette grande, cette trop grande tâche de l’art, ce qui se dit proprement l’art, celui des œuvres, n’est qu’un appendice.
175. Survie de l’art.
Comment se fait-il au fond qu’un art des œuvres d’art survive de nos jours ? C’est que la plupart de ceux qui ont des heures de loisir (un tel art, en effet, n’existe que pour ceux-là) ne croient pas venir à bout de leur temps sans musique, sans fréquenter théâtres et musées, sans lire romans et poésies.
176. L’organe des dieux.
Le poète exprime les idées collectives les plus élevées qu’un peuple possède : il en est l’organe, la flûte, - mais, grâce au mètre et à tous les autres procédés, il les exprime de telle sorte que le peuple les prend pour quelque chose de tout à fait nouveau et prodigieux, et qu’il croit très sincèrement le poète l’organe des dieux. Bien mieux, dans l’obnubilation de son travail créateur, le poète lui-même oublie d’où il tient toute la sagesse de son esprit.
Si donc le poète passe pour vox dei, c’est pour autant qu’il est réellement vox populi.
177. Ce que tout art veut et ne peut.
178. Art et restauration.
179. Bonheur de ce temps.
180. Une vision.
181. Education contorsion.
182. Philosophes et artistes de ce temps.
183. Ne pas être soldat de la culture sans nécessité.
… il convient en revanche de s’écarter aussitôt de tout ce qui est mauvais et médiocre sans le combattre…
Seul qui n’a rien de mieux à faire doit s’attaquer aux mauvais côtés du monde, en soldat de la culture. Mais le corps de ceux qui la nourrissent et l’enseignent court à sa perte s’il prétend vivre sous les armes et, à force de précautions, de veilles et de mauvais rêves, convertit la paix de son métier et de sa maison en inquiétude belliqueuse.
184. Comment raconter l’histoire naturelle.
Histoire de la guerre et de la victoire des forces intellectuelles et morales dans leur résistance à la peur, l’illusion, la paresse, la superstition, la folie, l’histoire naturelle devrait être racontée en sorte que quiconque l’écoute soit irrésistiblement entraîné à vouloir la santé et l’épanouissement tant moraux que physiques, porté au sentiment joyeux d’être l’héritier et le continuateur de l’humanité, et à un besoin toujours plus noble d’entreprendre.
185. Génialité de l’humanité.
186. Culte de la civilisation.
Il faut toujours adjoindre au culte du génie et de la puissance, pour lui servir de complément et de remède, le culte de la civilisation ; celui-ci sait accorder, même aux choses matérielles, viles, basses, méconnues, infirmes, imparfaites, bornées, incomplètes, fausses, spécieuses, voir au mal, à l’effrayant, une estime compréhensive, et concéder que tout cela est nécessaire ; car cet accord soutenu de tous les éléments humains, obtenu par des travaux de chance prodigieux, œuvre de cyclopes et de fourmis autant que de génies, il importe de ne pas le reperdre : comment pourrions-nous alors oser nous passer de cette base fondamentale, collective, profonde, souvent inquiétante, sans laquelle la mélodie ne saurait être mélodie ?
187. Le monde antique et la joie.
188. Les Muses menteuses.
On est conduit à des découvertes essentielles du moment que l’on sait voir dans l’artiste un imposteur.
189. Comment Homère peut-être paradoxal.
Ainsi, nous souffrons et périssons pour que la matière ne vienne pas à manquer aux poètes, et ce sont tout juste les dieux d’Homère, qui règlent ainsi le cours des choses, très préoccupés, semble-t-il, de l’amusement des générations à venir, mais beaucoup trop peu de nous qui vivons à présent.
190. Justification après coup de l’existence.
191. Pour et contre également.
192. Injustice du génie.
193. Le pire destin qui soit pour un prophète.
194. Trois penseurs égale une araignée.
195. Tiré de la fréquentation des auteurs.
196. Attelage à deux.
197. Ce qui unit et ce qui sépare.
198. Tireurs et penseurs.
199. De deux côtés.
200. Originalité.
Ce n’est pas d’apercevoir le premier quelque chose de nouveau, mais de voir comme d’un œil neuf la vieille chose depuis longtemps connue, que tout le monde a déjà vue sans la voir, qui distingue les esprits originaux. Le premier inventeur est communément ce très banal et inepte fantasque, le hasard.
201. Erreur des philosophes.
Le philosophe croit que la valeur de sa philosophie tient à l’ensemble, à la construction ; la postérité la trouve dans la pierre avec laquelle il a construit et avec laquelle, à partir de là, on construit encore souvent et mieux : en somme dans le fait que la première construction peut être détruite et garde pourtant encore sa valeur de matériau.
202. Mot d’esprit.
Le mot d’esprit est l’épigramme sur la mort d’un sentiment.
203. Juste avant la solution.
Dans la science, il arrive tous les jours et à chaque heure que quelqu’un s’arrête immédiatement avant la solution, convaincu désormais que ses efforts ont été tout à fait vains, - pareil à celui qui, dénouant un lacet, hésite au moment où il est le plus près de se défaire : car c’est juste alors qu’il ressemble le plus à un nœud.
204. Se mêler aux rêveurs.
205. Air vif.
206. Pourquoi les savants sont plus nobles que les artistes.
207. En quoi la piété obscurcit.
208. La tête en bas.
209. Origine et utilité de la mode.
Le visible contentement de soi qui vient à l’individu de son élégance suscite l’imitation et crée petit à petit l’élégance du grand nombre, c’est-à-dire la mode : cette multitude veut justement, grâce à la mode, ce contentement de soi si bienfaisant que donne l’élégance, et elle y arrive aussi. – Si l’on considère combien tout homme a de motifs d’anxiétés, qui le poussent à se cacher timidement, et si l’on songe que les trois quarts de son énergie et de sa bonne volonté peuvent être paralysés et frappés de stérilité par ces motifs, on ne pourra que remercier beaucoup la mode de ce qu’elle libère ce reliquat d’énergie et procure, avec la confiance en soi, une sereine prévenance mutuelle à ceux qui se savent liés entre eux sous sa loi.
210. Délieurs de langues.
La valeur de bien des hommes, de bien des livres, tient uniquement à leur propriété d’obliger quiconque à énoncer ce qu’il y a de plus secret, de plus intime : ce sont délieurs de langues et daviers pour les dents les plus serrées. Certains évènements, certains forfaits, qui ne sont là en apparence que pour la malédiction de l’humanité, ont aussi cette valeur et cette utilité.
211. Francs esprits.
212. Ah, la faveur des Muses !
… le bien et le mal, voilà ce qu’elle dispense, voilà sa façon à elle d’amour sincère !
213. Contre l’étude de la musique.
L’éducation artistique de l’œil depuis l’enfance, par le dessin et la peinture, les esquisses de paysages, de personnes, de scènes, comporte accessoirement cet avantage inestimable pour la vie d’aiguiser l’œil, de le rendre calme et patient pour l’observation des gens et des situations. Pareil bénéfice accessoire ne se tire pas de la culture artistique de l’oreille…
214. Les découvreurs de trivialités.
215. La morale des savants.
216. Une cause de stérilité.
217. Le monde des larmes renversé.
Le fréquent malaise que causent à l’homme les exigences de la culture supérieure finit par renverser tellement la nature qu’il a pour l’ordinaire une conduite raide et stoïque, et qu’il ne lui reste plus de larmes que pour les rares coups de chance, que plus d’un, même, ne peut s’empêcher de pleurer au simple plaisir de l’absence de douleur : - il n’est que le bonheur pour faire battre encore son cœur.
218. Les Grecs interprètes.
Quand nous parlons des Grecs, nous parlons sans le vouloir d’aujourd’hui et d’hier : leur histoire universellement connue est un miroir brillant qui réfléchit toujours quelque chose absent du miroir lui-même.
Ainsi, les Grecs facilitent à l’homme moderne la communication de bien des choses difficilement communicables et qui donnent à réfléchir.
219. Du caractère acquis des Grecs.
220. Ce qui est proprement païen.
Il n’y a peut-être rien de plus étonnant pour qui regarde le monde grec que de découvrir que de temps en temps les Grecs offraient pour ainsi dire des fêtes à toutes leurs passions, à tous leurs mauvais penchants naturels, et qu’ils avaient même établi une sorte de programme des festivités de leurs côtés trop humains : c’est là ce que leur monde a de proprement païen, ce qui n’a jamais été compris et ne le sera jamais par le christianisme, qui l’a toujours combattu et méprisé avec la dernière dureté. – Ils prenaient ces côtés trop humains comme quelque chose d’inévitable et, au lieu de les avilir, préféraient leur conférer une sorte de droits de second ordre en les insérant à leur place dans les coutumes de la société et du culte ; bien mieux, ils nommaient divin tout ce qui a quelque puissance dans l’homme, ils l’inscrivaient sur les murs de leur ciel. Ils ne renient pas l’instinct naturel qui s’exprime dans les mauvaises qualités, mais le mettant à sa place, dans les limites de certains cultes, de certaines journées, ayant inventé assez de précautions pour pouvoir donner un cours aussi inoffensif que possible à ces flots torrentueux. C’est là la racine de toute l’indépendance d’esprit de l’Antiquité en matière de morale.
Dans sa construction, les Grecs montrent ce sens merveilleux des réalités typiques qui les habilita par la suite à devenir naturalistes, historiens, géographes et philosophes. Ce n’était pas une loi morale bornée, celle d’un clergé ou d’une caste, qui décidait de la constitution de l’Etat et du culte officiel, mais bien la référence la plus étendue à la réalité de tout ce qui est humain. – D’où les Grecs tiennent-ils cette liberté, ce sens du réel ? Peut-être d’Homère et des poètes qui l’ont précédé ; car les poètes, dont le naturel n’a pas l’habitude d’être des plus justes et des plus sages, possèdent en revanche ce goûts des choses réelles et effectives de toute espèce et ne veulent pas même nier complètement le mal : il leur suffit qu’il se modère et ne répande pas la mort partout ni son poison dans l’âme…
221. Grecs d’exception.
222. La simplicité ne vient chronologiquement ni en premier ni en dernier lieu.
On introduit dans l’histoire des représentations religieuses beaucoup d’idées fausses d’évolution et de progression, dans des choses qui en vérité ne sont pas sorties les unes des autres en se succédant, mais se sont développées parallèlement et séparément ; la simplicité, notamment, a encore beaucoup trop la réputation d’être ce qu’il y a de plus ancien et de plus primitif. Les choses humaines ne sont pas rares qui naissent par soustraction et division et justement pas par redoublement, addition, synthèse…
Or, bien des choses que l’imagination intérieure ose se figurer produiraient même encore, transposées en représentation extérieure et concrète, un effet pénible : l’œil du dedans est de loin plus hardi et moins pudique que celui du dehors…
Il en va de même de ces bois taillés auxquels un sculpteur des plus misérables ajoutait tel ou tel membre, parfois en surnombre : un Apollon laconien avait ainsi quatre mains et quatre oreilles. Dans l’incomplet, l’allusif, le plus que complet, il y a une sainteté épouvantable, qui doit empêcher de penser à quelque chose d’humain, de même espèce que l’humain. Ce n’est pas à un degré embryonnaire de l’art que l’on façonne de ces formes, comme si l’on avait pas su, à l’époque où l’on vénérait de telles images, parler plus nettement, figurer plus concrètement. Mais il y a justement une chose que l’on redoute : l’expression directe.
… de même, l’image est à la fois la divinité et la cachette de la divinité. – Mais vint le jour où, en dehors du culte, dans le monde profane des concours gymniques, le vainqueur de la lutte provoqua une joie si intense et si haute que les vagues ainsi soulevées déferlèrent jusque dans le lac du sentiment religieux, le jour où la statue du vainqueur fut dressée dans la cour des temples et où le pieux pratiquant fut obligé, qu’il le voulût ou non, d’accoutumer son œil aussi bien que son âme à cette vision inévitable de la beauté et de la force humaines, si bien que, voisinant ainsi dans l’espace et dans les âmes, le culte du dieu et le culte de l’homme en vinrent peu à peu à s’entrepénétrer et à s’accorder ; alors, mais alors seulement, se perd aussi l’horreur de l’humanisation véritable de l’image divine, et cette grande lice s’ouvre à la grande plastique : même maintenant avec cette réserve encore que, partout où il s’agit d’adorer, c’est la forme et la laideur archaïques qui sont conservées et imitées avec précaution. Mais l’Hellène prodigue et consécrateur peut désormais s’adonner en toute félicité à son envie de transformer Dieu en Homme.
223. Où il faut aller en voyage.
L’observation directe de soi-même ne suffit pas pour se connaître : nous avons besoin de l’histoire, car le courant aux cent vagues du passé nous traverse ; et nous-mêmes ne sommes rien que ce que nous éprouvons de cette coulée à chaque instant. Même là où nous voulons plonger dans le flot de notre être apparemment le plus singulier et le plus personnel, la proposition d’Héraclite reste applicable : on ne descend pas deux fois dans le même fleuve.
Maintenant, il y a un art et un motif encore plus subtils de voyager, qui ne rendent pas toujours nécessaire de passer d’un endroit à l’autre en franchissant des milliers de lieues pas à pas. Les trois derniers millénaires continuent vraisemblablement à vivre aussi à notre proximité, avec toutes les nuances et toutes les irisations de leur civilisation : ils ne demandent qu’à être découverts. Dans maintes familles, voire chez certains individus, les strates en sont encore superposées dans un bel ordre clair ; ailleurs, il y a dans la roche des failles plus difficiles à comprendre. Un vénérable échantillon de sensibilité beaucoup plus ancienne a pu, c’est certain, se conserver plus facilement dans des régions écartées, des vallées de montagne moins connues, des collectivités plus fermées, et c’est là qu’il faut le déceler…
La connaissance de soi devient ainsi connaissance universelle des temps révolus ; de même que, dans un autre ordre d’idée, seulement suggéré ici, l’éducation par laquelle nous nous déterminons nous-mêmes pourrait un jour, dans les esprits les plus libres et aux vues les plus lointaines, déterminer la norme universelle de toute l’humanité à venir.
224. Baume et poison.
On n’y réfléchira jamais assez profondément : le christianisme est la religion de l’Antiquité décrépite, il suppose l’existence de vieux peuples civilisés et dégénérés ; sur ceux-là, il a pu et peut encore agir comme un baume. A des époques où les yeux et les oreilles sont « pleins de vase » et ne sont donc plus capables d’entendre la voix de la raison et de la philosophie ; de voir la sagesse s’avancer en chair et en os, qu’elle porte le nom d’Epictète ou celui d’Epicure, il se peut bien que la croix dressée du martyre et la « trompette du Jugement dernier » aient encore pour effet d’inciter de ces peuples à achever décemment leur vie.
Ce christianisme, cet angélus sonnant le coucher de la bonne Antiquité, avec sa cloche fêlée, lasse et pourtant harmonieuse, est encore un baume même pour l’oreille de qui se contente maintenant de parcourir ces siècles en historien : qu’a-t-il dû être pour ces hommes eux-mêmes ! – Au contraire, pour des peuples barbares, pour leur fraîcheur juvénile, le christianisme est un poison ; par exemple, inoculer la doctrine de la peccabilité et de la damnation à l’âme héroïque, enfantine et animale des anciens Allemands ne signifie rien d’autre que l’intoxiquer.
Car les barbares demeurés sans contact avec le christianisme surent faire impitoyablement table rase des civilisations antiques, comme l’ont par exemple prouvé, avec une effrayante clarté, les conquérants païens de la Bretagne romanisée. Le christianisme, à son corps défendant, n’a pu qu’aider à rendre immortel le « monde » antique.
225. La foi sauve et damne.
Sans doute, la foi n’a pas encore pu jusqu’à présent transporter de montagnes réelles, bien que je ne sache qui l’ait prétendu ; mais elle est fort capable de mettre des montagnes où il ne s’en trouve point.
226. La tragi-comédie de Ratisbonne.
Et c’est la force qui importe d’abord, et ensuite seulement la vérité, et même ensuite elle n’importe encore pas de longtemps, n’est-il pas vrai, mes chers contemporains ?
227. Les erreurs de Goethe.
Goethe est la grande exception d’entre les grands artistes en ce qu’il ne vécut pas dans les limites bornées de ses capacités réelles comme si elles devaient être, pour lui et pour tout le monde, l’essentiel et l’absolu, le dernier degré d’excellence. Il crut par deux fois posséder plus et mieux qu’il n’avait en réalité.
228. Echelle des voyageurs.
229. En montant plus haut.
Dès que l’on monte plus haut que les gens qui vous admiraient jusqu’alors, on leur paraît, à eux justement, être descendu et tombé bien bas : c’est qu’en toutes circonstances ils s’imaginaient jusqu’alors (et ne serait-ce que grâce à nous) être avec nous sur les hauteurs.
230. Mesure et juste milieu.
De deux choses très hautes, mesure et juste milieu, le mieux est de ne jamais parler. Rares sont ceux qui en connaissent les puissances et les signes par les sentiers initiatiques des expériences et conversations intérieures : ils vénèrent en elles quelque chose de divin et craignent le verbe sonore.
231. Humanité d’ami et de maître.
232. Les esprits profonds.
Les hommes aux pensées profondes se font l’effet de comédiens dans le commerce d’autrui, parce qu’ils doivent toujours commencer alors, pour être compris, par se donner un faux air superficiel.
233. Pour les contemplateurs de « l’humanité grégaire ».
234. Crime capital contre le vaniteux.
235. Déception.
236. Deux sources de bonté.
Traiter tous les hommes avec une égale bienveillance et être bon sans distinction de personnes peut découler aussi bien d’un profond mépris que d’un solide amour de l’humanité.
237. Monologue du voyageur dans la montagne.
238. Excepté le prochain.
239. Précaution.
240. Vouloir paraître vaniteux.
241. La bonne amitié.
La bonne amitié prend naissance quand on estime beaucoup l’autre, disons plus que soi-même, quand on l’aime, aussi, mais pas autant que soi, et enfin quand on sait, pour rendre l’échange plus aisé, y ajouter une teinte, un fin duvet d’intimité, tout en s’abstenant avec sagesse de l’intimité réelle et véritable, de la confusion du toi et du moi.
242. Les amis fantômes.
Quand nous nous transformons fortement, nos amis qui n’ont pas changé deviennent des fantômes de notre propre passé…
243. Un œil et deux regards.
Les mêmes personnes qui jouent naturellement de leur regard en quête de faveur et de protecteurs ont d’ordinaire aussi, par suite de leurs humiliations et de leurs sentiments de vengeance fréquents, le regard effronté.
244. Les lointains bleus.
245. Avantage et inconvénient dans le même malentendu.
246. Le sage se faisant passer pour fou.
247. Se forcer à être attentif.
Dès que nous remarquons que quelqu’un, dans ses rapports et ses conversations avec nous, doit se forcer à être attentif, nous tenons la preuve pleine et entière qu’il ne nous aime pas ou plus.
248. Chemin d’une vertu chrétienne.
249. Stratagème de l’importun.
250. Raison d’aversion.
251. Dans la séparation.
Ce n’est pas dans la manière dont une âme se rapproche de l’autre, mais à sa façon de s’en éloigner que je reconnais son affinité et parenté avec elle.
252. Silentium.
253. Impolitesse.
L’impolitesse est souvent l’indice d’une modestie maladroite qui perd la tête en cas de surprise et voudrait le cacher sous la grossièreté.
254. Mécompte dans la sincérité.
255. Dans l’antichambre de la faveur.
256. Avis aux méprisés.
257. Certaine ignorance ennoblit.
258. L’ennemi de la grâce.
259. En se revoyant.
260. Ne prendre pour amis que des travailleurs.
261. Où une arme en vaut deux fois deux.
C’est un combat inégal quand l’un défend sa cause avec sa tête et son cœur, l’autre avec sa tête seulement ; le premier a pour ainsi dire le soleil et le vent contre lui et ses deux armes se gênent mutuellement : il perd le prix – aux yeux de la vérité.
262. Trouble et profondeur.
Le public confond facilement celui qui pêche en eau trouble avec celui qui puise en eau profonde. |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 19 Nov 2006 à 12:54:02 Sujet du message: |
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263. Démontrer sa vanité sur amis et ennemis.
264. Refroidissement.
265. Sur le mélange des sentiments.
266. Quand le danger est le plus grand.
267. Pas trop tôt.
268. Où le récalcitrant fait plaisir.
269. Essai de sincérité.
270. L’enfant éternel.
Nous nous imaginons que le conte de fées et le jeu appartiennent à l’enfance, myopes que nous sommes ! Comme si nous avions envie de vivre sans contes ni jeux quel que soit notre âge ! L’idée et le sentiment que nous en avons sont différents, sans doute, mais cela est justement en faveur du fait que c’est la même chose : - car l’enfant aussi sent dans le jeu sa besogne et dans le conte sa vérité. La brièveté de la vie devrait nous garder de cette séparation pédante des âges…
271. Toute philosophie est la philosophie d’un âge de la vie.
L’âge de sa vie auquel un philosophe a trouvé sa doctrine se trahit en celle-ci ; il ne saurait l’empêcher, si élevé qu’il puisse se sentir au-dessus du temps et de l’heure. La philosophie de Schopenhauer reste ainsi le reflet de la jeunesse ardente et mélancolique…
272. De l’intelligence des femmes.
273. Elévation et abaissement dans la sexualité.
274. La femme est accomplissement, l’homme promesse.
275. Transplantation.
276. Le rire qui trahit.
277. Dans l’âme des jeunes hommes.
Les jeunes hommes font alterner, relativement à la même personne, le dévouement et l’effronterie, parce que dans l’autre, au fond, ils ne respectent et ne méprisent qu’eux-mêmes, et qu’ils oscillent forcément entre les deux sentiments, quant à leur propre personne, tant qu’ils n’ont pas encore trouvé dans l’expérience la mesure de leur vouloir et de leur pouvoir.
278. Pour l’amélioration du monde.
279. Ne pas se méfier de son sentiment.
280. Cruelle inspiration de l’amour.
Tout grand amour s’accompagne de la cruelle idée de tuer l’objet de cet amour, afin qu’il soit enlevé une fois pour toutes au jeu sacrilège du changement : car l’amour a pour le changement plus d’horreur que pour l’anéantissement.
281. Portes.
282. Femmes compatissantes.
283. Mérite précoce.
284. Ames d’un seul bloc.
285. Jeunes talents.
A l’égard des jeunes talents, il faut procéder rigoureusement, selon la maxime de Goethe voulant que l’on évite souvent de nuire à l’erreur pour ne pas nuire à la vérité. Leur état est pareil aux maladies de la grossesse et comporte de bizarres envies, que l’on devrait satisfaire et leur passer tant que faire se peut, en considération du fruit que l’on attend d’eux.
286. Dégoût de la vérité.
287. La source du grand amour.
… quand l’homme trouve réunis en un seul être la faiblesse, le besoin d’aide et tout à la fois l’outrecuidance, il se passe en lui quelque chose qui serait comme si son âme allait déborder : il est au même instant ému et offensé. C’est à ce point que jaillit la source du grand amour.
288. Propreté.
289. Des vieillards vaniteux.
La profondeur appartient à la jeunesse, la clarté à la vieillesse…
290. Utilisation du nouveau.
291. Avoir raison pour les deux sexes.
292. Renoncer à vouloir être belle.
293. Incompréhensible, intolérable.
294. Le parti à mine de martyr.
295. Affirmer est plus sûr que démontrer.
Une affirmation agit avec plus de force qu’un argument, du moins sur la majorité des gens ; car l’argument éveille la méfiance.
296. Les meilleurs dissimulateurs.
297. De temps en temps.
298. La vertu n’est pas l’invention des Allemands.
299. Pia fraus ou autre chose.
300. Dans quelle mesure la moitié peut, même dans le bien, être plus que le tout.
Dans toutes les choses qui sont organisées pour durer et réclament toujours le service de beaucoup de personnes, il faut maintes fois prendre pour règle le moins bien, encore que l’organisateur connaisse parfaitement le meilleur et le plus difficile ; mais son calcul sera de ne jamais manquer de personnes qui peuvent satisfaire à la règle, - et il sait que les éléments de qualité moyenne sont la règle.
301. Le partisan.
302. Ce qui, d’après Goethe, est allemand.
Ce sont ces personnes vraiment insupportables, dont on ne voudrait même pas accepter le bien, qui ont une liberté d’opinion, mais ne s’avisent pas qu’il leur manque la liberté du goût et de l’esprit.
303. Le moment où il faut s’arrêter.
Quand les masses commencent à se déchaîner et que la raison s’obscurcit, on fera bien, si l’on n’est pas très sûr de la santé de son âme, de s’abriter sous un porche pour observer le temps.
304. Esprits révolutionnaires et esprits possédants.
Si, tels que vous êtes, vous n’aviez ni votre fortune, ni le souci de la conserver, cette mentalité-là ferait de vous des socialistes : seule la possession vous distingue de ceux-ci. C’est vous-mêmes qu’il faut commencer par vaincre si vous voulez vaincre d’une manière ou d’une autre les ennemis de votre prospérité. – Et si encore cette prospérité était un réel bien-être ! Elle ne serait pas si extérieure, ne provoquerait pas tellement l’envie, elle serait plus encline au partage, à la bienveillance, aux compensations, aux secours. Mais le côté inauthentique et exhibitionniste des plaisirs de votre existence, qui résident plutôt dans le sentiment du contraste (c’est que d’autres ne les aient pas et vous les envient) que dans le sentiment d’une satisfaction et d’une élévation de votre force…
… voilà les germes propageant le poison de cette maladie du peuple qui contamine maintenant la masse de plus en plus vite sous forme de gale socialiste du cœur, mais qui a en vous son origine et son foyer. Et qui maintenant jugulerait encore cette peste ?…
305. Tactique des partis.
Quand un parti s’aperçoit que, de partisan inconditionnel, un de ses anciens membres est devenu partisans conditionnel, il en est si marri qu’il cherche, par toutes sortes de provocations et de vexations, à l’amener à une défection résolue et à s’en faire un ennemi ; car il soupçonne que l’intention de voir dans son credo quelque chose de valeur relative, qui admet le pour et le contre, l’examen et le refus, est pour lui plus dangereux qu’une opposition radicale.
306. Consolidation des partis.
307. Prendre soin de son passé.
308. Ecrivains de parti.
309. Prendre parti contre soi.
Nos adeptes ne nous pardonnent jamais de prendre parti comme nous-mêmes ; car, à leurs yeux, cela signifie non seulement refuser leur amour, mais aussi compromettre leur intelligence.
310. Danger de la richesse.
Seul qui a de l’esprit devrait avoir du bien ; faute de quoi la possession est un danger public. En effet, le possédant, qui ne sait faire aucun usage du temps libre, que pourrait lui donner son bien, continuera toujours à aspirer à la possession : cette aspiration sera son divertissement, son stratagème dans sa lutte contre l’ennui. La possession modeste, qui suffirait à la vie de l’esprit, finit ainsi par donner naissance à la richesse proprement dite, résultat spécieux de la dépendance et de la misère intellectuelles. Elle ne fait justement que paraître tout autre que le ferait attendre sa misérable origine, parce qu’elle peut l’acheter. Par là, elle suscite l’envie chez les pauvres, les incultes – qui, au fond, envient toujours la culture et dans le masque ne voient pas le masque –, et elle prépare petit à petit un bouleversement social ; car la grossièreté dorée et l’enflure théâtrale dans la prétendue « jouissance de la culture » suggèrent à ces gens l’idée « qu’il n’y a que l’argent qui compte », - alors que ce qui compte, c’est bien un peu l’argent, mais beaucoup plus l’esprit.
311. Plaisir de commander et d’obéir.
312. Ambition du poste perdu.
313. Où il est besoin d’ânes.
314. Mœurs de parti.
315. Se vider.
316. Ennemis souhaités.
317. La possession possède.
318. Du gouvernement des savants.
Maintenant, ce sont les partis qui votent ; et lors de chaque vote, il ne peut qu’y avoir des centaines de consciences honteuses, - celles des mal instruits, incapables de juger, celles des perroquets, des suiveurs, des grégaires. Rien ne rabaisse la dignité d’une loi nouvelle autant que ce rouge de la honte dont la marque l’improbité inévitable de tous les votes de parti. Mais, comme je l’ai dit, il est facile, dérisoirement facile, de proposer quelque chose de ce genre : aucune puissance au monde n’est actuellement assez forte pour réaliser le bien, - à moins que la croyance à l’utilité supérieure de la science et des savants ne finisse par paraître évidente même aux plus rebelles et qu’ils ne la préfèrent à la foi dans le nombre, aujourd’hui régnante.
319. Sur le « peuple des penseurs » (ou de la mauvaise pensée).
Et il se perd sûrement beaucoup de choses quand se perd le manque de raison (c’est-à-dire justement l’élément commun de ces qualités) ; mais ici non plus il n’y a pas de perte sans la compensation la plus élevée, si bien que l’on n’a pas le moindre motif de se lamenter, à supposer que l’on ne veuille pas, comme les enfants et les gourmands, goûter à la fois les fruits de toutes les saisons.
320. Des chouettes pour Athènes.
Les gouvernements des grands Etats disposent de deux moyens de maintenir le peuple sous leur dépendance, dans la crainte et l’obéissance : un plutôt grossier, l’armée, l’autre plus subtil, l’école. A l’aide du premier, ils mettent de leur côté l’ambition des classes supérieures et la force des couches inférieures, pour autant que ces deux qualités sont propres aux hommes actifs et robustes moyennement et médiocrement doués. A l’aide de l’autre moyen, ils gagnent à leur cause la pauvreté douée, c’est-à-dire la demi-pauvreté des classes moyennes à ambitions intellectuelles.
Or, ces places ne peuvent nourrir leur homme que chichement ; ce qui entretient alors chez lui la soif fébrile d’avancement et lui fait encore plus étroitement épouser les vues du gouvernement. Car cultiver une insatisfaction modérée est toujours plus avantageux que la satisfaction, mère du courage, grand-mère de l’indépendance et de l’impertinence d’esprit. Grâce à ce professorat matériellement et moralement tenu en lisière, toute la jeunesse du pays est alors élevée, tant que faire se peut, à un certain niveau de culture utile à l’Etat et gradué conformément à ce but ; mais surtout est communiqué presque imperceptiblement aux esprits ambitieux et sans maturité de toutes les classes cette mentalité qui veut que seule une carrière reconnue et estampillée par l’Etat comporte immédiatement une distinction sociale.
321. La presse.
… est-elle plus que la fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans la mauvaise direction ?
322. Après un grand événement.
323. Être bon Allemand, c’est se dépouiller du germanisme.
Les différences nationales, là où on les trouve, ne sont guère, plutôt que ce qu’on y a vu jusqu’à présent, que des différences de divers niveaux de civilisation, et seule la part la plus infime en est quelque chose de permanent (et encore, pas au sens strict). C’est pourquoi tous les arguments tirés du caractère national engagent si peu quiconque travaille à la régénération des convictions, c’est-à-dire fait œuvre de civilisation.
Quand un peuple, en effet, va de l’avant et grandit, il fait chaque fois éclater le corset où l’enserrait jusqu’alors son prestige national ; reste-t-il stationnaire, dépérit-il, un nouveau corset se referme autour de son âme ; cette écorce de plus en plus dure bâtit pour ainsi dire autour d’elle une prison dont les murs ne cessent de croître.
Que celui-là, donc, qui veut du bien aux Allemands, regarde quant à lui aux moyens de s’évader toujours davantage de ce qui est allemand.
324. Vue étrangères.
325. Opinions.
326. Deux sortes de sobriété.
Pour ne pas confondre la sobriété causée par l’épuisement de l’esprit avec la sobriété de la tempérance, il faut prendre garde que la première est mal lunée, l’autre d’humeur gaie.
327. Falsification de la joie.
Ne pas dire une chose bonne un jour de plus qu’elle ne nous semble bonne, et surtout pas un jour plus tôt, - voilà le seul moyen de garder authentique sa joie ; faute de quoi, elle ne prend que trop facilement un goût de fadeur et de moisi, faisant désormais partie des vivres frelatés…
328. Le bouc expiant la vertu.
329. Souveraineté.
Honorer même le mauvais et en professer le goût pour peu qu’il vous plaise, puis ne soupçonner aucunement que l’on puisse rougir de son plaisir, voilà la marque de la souveraineté, dans les grandes comme dans les petites choses.
330. L’homme influent est un fantôme, non point une réalité.
331. Prendre et donner.
332. La bonne terre.
Dans tout ce qu’on élude et tout ce qu’on nie, on trahit un manque de fécondité…
333. Jouissance du monde.
Si quelqu’un, dans un esprit de renoncement, vit délibérément dans la solitude, il pourra par là même se faire une friandise du commerce des hommes, en le goûtant rarement.
334. Savoir souffrir en public.
Il faut afficher son malheur et de temps en temps soupirer audiblement, se montrer visiblement inquiet ; car, si on laissait voir aux autres combien on est tranquille et heureux dans son for intérieur en dépit de la douleur et de la privation, comme on les rendrait envieux et méchants ! – Mais il nous faut veiller à ne pas rendre nos semblables plus mauvais ; en outre, ils nous mettraient durement à contribution dans ce cas, et notre souffrance publique est aussi, quoi qu’il en soit, notre avantage privé.
335. Chaleur de l’altitude.
336. Vouloir le bien, pouvoir le beau.
Il ne suffit pas de pratiquer le bien, il faut l’avoir voulu et, suivant le mot du poète, accueillir la divinité dans sa volonté. Mais on ne peut pas vouloir le beau, il faut le pouvoir, en toute innocence et aveuglement, sans aucune curiosité de la psyché. Qui allume sa lanterne pour trouver des hommes parfaits, qu’il fasse attention à cette marque : ce sont ceux qui agissent toujours pour l’amour du bien et, ce faisant, atteignent toujours au beau sans y penser.
337. Danger qui guette les abstinents.
Il faut se garder de fonder sa vie sur une base d’appétits trop étroite ; car, à s’abstenir des joies que comportent situations, honneurs, corps constitués, voluptés, commodités, arts, un jour peut venir où l’on s’aperçoit qu’au lieu de la sagesse, c’est le dégoût de vivre que l’on s’est donné pour voisin de ce renoncement.
338. Opinion définitive sur les opinions.
339. Gaudeamus igitur.
La joie doit comporter des vertus édifiantes et salutaires même pour la nature morale de l’homme…
340. A un dont on fait l’éloge.
341. Aimer le maître.
342. Choses trop belles et humaines.
343. Biens meubles et terres au soleil.
344. Figures involontairement idéales.
Le sentiment le plus pénible qu’il y ait est de découvrir que l’on est toujours pris pour quelqu’un de plus noble que l’on n’est. Car il faut bien alors s’avouer : je ne sais quoi est en toi mensonge et tromperie, ta parole, ton expression, ton œil, ton acte – et ce je ne sais quoi de trompeur est aussi nécessaire que ta sincérité d’autre part, mais en supprime constamment l’effet et le prix.
345. Idéaliste et menteur.
Il ne faut pas se laisser tyranniser par la plus belle faculté qui soit – celle d’élever les choses à l’idéal –, autrement la vérité se sépare un jour de nous sur ces méchantes paroles : « Fieffé menteur que tu es, qu’ai-je à faire de toi ? »
346. Être mal compris.
Quand on est mal compris en entier, il est impossible d’écarter radicalement un malentendu de détail. C’est ce qu’il faut bien voir pour ne pas dépenser une énergie superflue à se défendre.
347. Le buveur d’eau parle.
348. Nouvelles du pays des anthropophages.
Dans la solitude, le solitaire se dévore lui-même ; dans la multitude, le dévorent les innombrables. Alors, choisis.
349. Au point de congélation du vouloir.
… l’ennui qui vient. Or, celui-ci est le vent tiède où fond le vouloir gelé : il s’éveille, s’anime et se remet à engendrer désir sur désir. – Le désir est signe de guérison ou d’amélioration.
350. L’idéal renié.
Il arrive par exception qu’un homme n’arrive au plus haut qu’après avoir renié son idéal ; car cet idéal lui communiquait un élan trop violent, si bien que le souffle venait à lui manquer chaque fois au milieu de sa course et qu’il lui fallait s’arrêter.
351. Penchant révélateur.
352. Bonheur de l’escalier.
De même que l’esprit de certaines personnes ne va point du même pas que l’occasion, si bien que celle-ci a déjà passé la porte que l’esprit est encore dans l’escalier, il y a de même chez d’autres une sorte de bonheur de l’escalier qui marche trop lentement pour être toujours à la hauteur du temps aux pieds agiles : le meilleur qu’elles arrivent à goûter d’un événement, de toute une période de leur vie, ne leur échoit que longtemps après, souvent comme un parfum à l’arôme affaibli, sans plus, qui éveille nostalgie et tristesse, - comme s’il eût été possible à quelque moment de boire tout son soûl à cet élément.
353. Vers.
Ce n’est pas un argument contre la maturité d’un esprit qu’il ait quelques vers.
354. L’assiette victorieuse.
355. Danger de l’admiration.
356. Utilité de la mauvaise santé.
Qui est souvent malade tire non seulement une plus grande jouissance d’être bien portant, à cause de ses fréquentes guérisons, il a aussi un sens suprêmement affiné de ce qu’il y a de sain et de morbide dans les œuvres et les actes, les siens propres et ceux d’autrui ; au point que, par exemple, les écrivains maladifs – et presque tous les grands sont, hélas, de ceux-là – ont justement d’habitude, dans leurs ouvrages, un ton de santé beaucoup plus sûr et équilibré, parce qu’ils s’entendent mieux que les hommes physiquement robustes à la philosophie de la santé et de la guérison morales, ainsi qu’à ses maîtres, les matinées, le soleil, la forêt et les sources.
357. L’infidélité, condition de la maîtrise.
358. Jamais en vain.
Dans les monts de la vérité, tu ne grimpes jamais en vain : ou bien tu arrives dès aujourd’hui à gagner de la hauteur, ou bien tu exerces tes forces pour pouvoir monter plus haut demain.
359. Devant des vitres grises.
360. Signe de grands changements.
361. Médecine de l’âme.
362. Sur la hiérarchie des esprits.
Tu te places bien au-dessous de lui du moment que tu cherches à fixer les exceptions, mais lui la règle.
363. Le fataliste.
Tu dois croire au destin, - la science peut t’y forcer. Ce qui peut alors chez toi sortir de cette croyance – lâcheté, résignation, ou bien noblesse et audace – porte témoignage du terrain dans lequel fut semé ce grain ; mais non pas de la semence elle-même, car elle peut donner n’importe quoi.
364. Raison de grande mauvaise humeur.
365. L’excès comme remède.
366. « Veuille un Moi. »
Les natures actives qui connaissent le succès ne se conduisent pas selon le précepte Connais-toi toi-même, mais comme si elles suivaient cet ordre imaginaire : Veuille un Moi, et tu deviendras quelqu’un. – Le destin semble leur avoir encore laissé le choix, alors que les inactifs et les contemplatifs méditent sur celui qu’ils ont fait une seule et unique fois, en entrant dans la vie.
367. Vivre autant que possible sans suiveurs.
368. S’occulter.
369. Ennui.
370. Le danger de l’admiration.
371. Ce que l’on demande à l’art.
L’un, par le moyen de l’art, veut jouir d’être ce qu’il est, l’autre veut grâce à lui sortir momentanément des limites de son être, s’en éloigner.
372. Reniement.
373. Après la mort.
374. Laisser dans l’Hadès.
Il faut laisser beaucoup de choses dans l’Hadès des sentiments semi-conscients et ne pas chercher à les délivrer de leur existence d’ombres, faute de quoi elles deviennent, changées en pensée ou en parole, nos maîtres démoniaques, cruellement avides de notre sang.
375. La mendicité tout près.
Il arrive aussi à l’esprit le plus riche d’avoir perdu la clé de la chambre où dorment ses trésors accumulés, et d’être alors pareil au plus pauvre, obligé de mendier pour survivre.
376. Penseur à la chaîne.
A qui a beaucoup pensé, toute nouvelle idée qu’il entend ou lit apparaît aussitôt sous forme de chaîne.
377. Pitié.
378. Qu’est-ce que le génie ?
Une fin élevée, et en vouloir les moyens.
379. Vanité des combattants.
Qui n’a pas d’espoir de triompher dans un combat, ou a visiblement le dessous, veut d’autant plus que l’on admire sa façon de combattre.
380. Malentendu sur la vie philosophique.
C’est au moment où quelqu’un commence à prendre la philosophie au sérieux que tout le monde croit le contraire.
381. Imitation.
382. Ultime leçon de l’histoire.
« Ah, que n’ai-je vécu en ce temps-là ! » - ainsi discourent fous et bouffons.
On peut être assuré que la postérité jugera notre époque de même : elle a été, dira-t-elle, intolérable, et invivable la vie en son temps. – Et chacun tient pourtant bon dans son époque ? – Oui, et c’est parce que l’esprit de son époque ne pèse pas seulement sur lui, mais est aussi en lui. L’esprit de l’époque s’oppose à lui-même une résistance, se porte lui-même.
383. La noblesse pour masque.
384. Impardonnable.
385. Anti-thèses.
Ce que l’on a jamais pensé de plus sénile sur l’homme se trouve dans la thèse fameuse : « Le Moi est toujours haïssable » ; et ce que l’on a pensé de plus enfantin dans cette autre, encore plus fameuse : « Aime ton prochain comme toi-même. » - Dans l’une, la connaissance des hommes a cessé, dans l’autre elle n’a pas encore commencé.
386. Faute d’oreille.
« On fait encore partie de la populace tant que l’on continue à imputer ses propres fautes à autrui ; on est sur le chemin de la sagesse quand on n’en rend jamais responsable que soi-même ; le sage, lui, ne trouve personne en faute, ni soi ni autrui. » - Qui dit cela ? – Epictète, il y a mille huit cents ans. – On l’a entendu, mais oublié. – Non, on ne l’a ni entendu ni oublié : il est des choses qui ne s’oublient pas. Mais on n’avait pas l’oreille qu’il fallait, l’oreille d’Epictète. – Ainsi donc, c’est à lui-même qu’il l’a dit à l’oreille ? – C’est cela : la sagesse est ce que le solitaire se chuchote à lui-même sur la place publique.
387. Défaut du point de vue, non de l’œil.
De soi, on est toujours trop près de quelques pas ; et du prochain, toujours de quelques pas trop loin.
388. L’ignorance en armes.
389. A la buvette de l’expérience.
390. Oiseaux chanteurs.
391. Pas à la hauteur.
392. La règle, mère ou fille.
Autre est la situation qui enfante la règle, autre celle que la règle enfante.
393. Comédie.
394. Erreur des biographes.
La petite force qu’il faut pour pousser un canot dans le fleuve ne doit pas être confondue avec la force de ce fleuve, qui va désormais le porter : c’est pourtant ce qui arrive dans presque toutes les biographies.
395. Ne pas acheter trop cher.
396. La philosophie dont la société a toujours besoin.
Le fondement sur lequel repose le pilier de l’ordre social, c’est que chacun considère d’un regard serein ce qu’il est, fait et ambitionne, sa santé ou sa maladie, sa pauvreté ou sa fortune, son honneur et son insignifiance, tout en se disant « je ne changerai avec personne ». Qui veut soutenir l’ordre de la société n’aura toujours qu’à inculquer aux cœurs cette philosophie du désintéressement et du refus serein de changer.
397. Marques de l’âme distinguées.
Une âme distinguées, loin d’être celle qui est capable des plus hautes envolées, est celle qui s’élève peu et retombe peu, mais se tient toujours à une altitude où l’air est assez libre et lumineux.
398. La grandeur et sa contemplation.
399. Se contenter.
400. Avantage de la privation.
401. Recette pour martyr.
Le fardeau de la vie se fait trop lourd pour toi ? – Alors, tu dois augmenter le fardeau de ta vie. Quand le martyr finit par se mettre en quête du fleuve Léthé dont il a soif – il lui faut se changer en héros pour le trouver à coup sûr.
402. Le juge.
Qui a percé l’idéal de quelqu’un sera son juge inexorable et pour ainsi dire sa mauvaise conscience.
403. Utilité du grand renoncement.
404. Comment donner l’éclat au devoir.
405. Prière à l’Homme.
406. Créateurs et consommateurs.
407. La gloire de tous les grands.
Qu’importe le génie s’il ne communique pas à qui le contemple et le vénère une liberté et une hauteur de sentiment telles qu’il n’ait plus besoin du génie ! – Se rendre superflu, voilà la gloire de tous les grands.
408. La descente à l’Hadès.
Moi aussi, j’ai été aux enfers, comme Ulysse, et j’y retournerai souvent ; et je n’ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m’entretenir avec quelques morts, c’est aussi mon propre sang que je n’ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon immolation : Epicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C’est avec eux qu’il me faut m’expliquer quand j’ai longtemps marché seul, par eux que j’entends me faire donner tort ou raison, eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes tort et raison entre eux. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. – Puissent les vivants me pardonner s’ils me font parfois l’effet, eux, d’être des ombres, si pâles et irritées, si inquiètes et, hélas ! si avides de vivre, tandis que ceux-là me paraissent alors aussi pleins de vie que s’ils ne pouvaient plus maintenant, après leur mort, être jamais las de vivre. Or, ce qui compte, c’est bien cette vivace pérennité : qu’importent la « vie éternelle » et en somme la vie !
Deuxième partie
Le voyageur et son ombre
Tu dois bien le savoir, j’aime l’ombre, comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait une beauté du visage, une netteté du discours, une bonté et une solidité du caractère, l’ombre est aussi nécessaire que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt affectueusement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre se faufile à sa suite.
L’Ombre : Et je hais cela même que tu hais, la nuit ; j’aime les hommes parce qu’ils sont disciples de la lumière, et je prends plaisir à la lueur qui s’allume dans leurs yeux quand ils connaissent et découvrent, infatigables dans la connaissance et la découverte. Cette ombre que dessinent toutes choses quand tombe sur elles le rayon de soleil de la connaissance, - cette ombre, c’est moi aussi.
Le Voyageur : Je crois te comprendre, bien que tu aies laissé une manière d’ombre dans ce que tu disais. Mais tu as raison : les bons amis échangent de temps à autre, en signe d’intelligence, une parole obscure qui doit être une énigme pour les tiers. Et nous sommes de bons amis.
Une conversation, dont on se délecte dans la réalité est, une fois tournée en écrit et lue, un tableau farci de perspectives fausses : tout y est trop long ou trop court. – Mais tu me permettras peut-être de dire sur quoi nous serons tombés d’accord ?
L’Ombre : Cela me convient ; car tout le monde n’y reconnaîtra que tes idées : l’ombre, personne n’y songera.
Le Voyageur : Il se peut que tu te trompes, amie ! Jusqu’à présent on a plutôt, dans mes idées, aperçu l’ombre que moi-même.
1. De l’arbre de la connaissance.
La vraisemblance, mais nulle vérité ; une semblance de liberté, mais nulle liberté, tels sont les deux fruits cause desquels l’arbre de la connaissance ne peut être confondu avec l’arbre de vie.
2. La raison du monde.
3. « Au commencement était. »
4. Mesure de la vérité.
5. Usage de la langue et réalité.
A l’inverse, la haute estime des « choses les plus importantes » n’est presque jamais tout à fait sincère : les prêtres et métaphysiciens nous ont sans doute parfaitement accoutumés en ces matières à un usage de la langue hypocritement hyperbolique, mais ils n’ont quand même pas changé du tout au tout le sentiment qui prend ces choses les plus importantes bien moins au sérieux que les autres, toutes proches et méprisées. – Une conséquence fâcheuse de cette double hypocrisie est en tout cas que, de ces choses les plus proches, par exemple la nourriture, l’habitation, les vêtements, les fréquentations, on évite de faire l’objet d’une réflexion et d’une réforme constantes, sans prévention et générales, et qu’au contraire, puisque cela passe pour avilissant, on en détourne son attention intellectuelle et artistique ; si bien que l’habitude et la frivolité remportent ici une victoire facile sur les étourdis, surtout sur la jeunesse inexpérimentée, cependant que, par ailleurs, nos infractions continuelles aux lois les plus simples du corps et de l’esprit, nous mettent tous, jeunes et vieux, dans une dépendance, une servitude honteuse, - je veux dire cette dépendance au fond superflue à l’égard des médecins, professeurs et directeurs de conscience dont la pression s’exerce encore maintenant sur toute la société.
6. L’infirmité terrestre et sa cause principale.
… on voudra bien considérer néanmoins que la plupart des gens voient très mal, remarquent très rarement les choses qui les touchent au plus près justement. Et cela est-il indifférent ? – C’est pourtant, que l’on y réfléchisse, de ce défaut que découlent presque toutes les infirmités physiques et morales des individus…
… être ignorant dans les petites choses de tous les jours et n’avoir pas de bons yeux, c’est là ce qui fait de la terre, pour tant d’hommes, une « prairie du malheur ». Que l’on ne dise pas que le coupable est ici comme partout la déraison humaine : de raison au contraire, il y en a assez et plus qu’assez, mais on lui fait prendre une fausse direction, on la détourne artificiellement de ces petites choses on ne peut plus proches.
… ses grands et ses petits tracas tout au long du jour et de ses vingt-quatre heures seraient chose méprisable et indifférente. – Socrate, déjà, se défendait de toutes ses forces contre cette négligence hautaine des choses humaines au profit de l’Homme, et il aimait, citant un mot d’Homère, rappeler l’étendue réelle, la quintessence de tous les soucis et de toutes les pensées : ce n’est rien d’autre, disait-il, « que ce qui m’arrive chez moi de bien et de mal ».
7. Deux consolations.
Epicure, qui dispensa la paix de l’âme à l’antiquité finissante, possédait cet admirable savoir, toujours si rare à trouver de nos jours, que la solution des problèmes ultimes et extrêmement théoriques n’est nullement indispensable à la quiétude du cœur.
Qui souhaite dispenser la consolation, aux infortunés, aux malfaiteurs, aux hypocondres, aux moribonds, veuille donc se rappeler les deux formules d’Epicure, qui s’appliquent à beaucoup de questions. La forme la plus simple en serait à peu près : d’abord, à supposer qu’il en soit bien ainsi, cela ne nous touche en rien ; ensuite, il se peut qu’il en aille bien ainsi, mais il se peut aussi qu’il en aille autrement.
8. Dans la nuit.
9. Où a pris naissance la doctrine du libre arbitre.
La nécessité domine l’un sous la forme de ses passions, l’autre lui est soumis dans l’habitude d’écouter et d’obéir, pour le troisième elle est sa conscience logique, pour la quatrième elle prend la figure de son caprice, de son goût pétulant pour tous les écarts. Or, chacun de ces quatre types cherche justement la liberté de son vouloir là où il est le plus solidement enchaîné…
D’où vient cela ? Visiblement de ce que chacun se croit le plus libre quand son sentiment de la vie est le plus intense…
L’individu pense automatiquement que ce qui le rend fort et fait qu’il se sent plein de vie est nécessairement aussi l’élément de sa liberté : il associe dépendance et insensibilité, indépendance et sentiment de la vie, en couples nécessaires. – Une expérience que l’homme a faite dans le domaine de la politique et de la société est ici faussement transposée dans le domaine métaphysique le plus abstrait : c’est là que l’homme fort est aussi l’homme libre, là que les sentiments vigoureux de joie et de peine, l’altitude de l’espoir, la hardiesse des désirs, la puissance de la haine, sont l’apanage des dominateurs et des indépendants, tandis que l’homme soumis, l’esclave, mène une vie opprimée et insensible. – La doctrine du libre arbitre est une invention des classes dominantes.
10. Ne pas sentir ses nouvelles chaînes.
Mais si c’était l’inverse qui était vrai, savoir qu’il vit constamment dans une dépendance multiforme, mais s’estime libre quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes du fait d’une longue accoutumance ? S’il souffre encore, ce n’est plus que de ses chaînes nouvelles : - le « libre arbitre » ne veut proprement rien dire d’autre que de ne pas sentir ses nouvelles chaînes.
11. Le libre arbitre et l’isolement des faits.
Notre perception courante, imprécise, prend un groupe de phénomènes pour une unité et l’appelle un fait ; entre celui-ci et un autre fait, elle ajoute par l’imagination un espace vide, elle isole chacun des faits. En réalité, agir et connaître ne sont pas des suites de faits et d’intervalles vides, mais un flux constant. Or, la croyance au libre arbitre est précisément inconciliable avec la représentation d’un écoulement constant, unique, indivis, indivisible : elle suppose que tout acte distinct est isolé et indivisible ; elle est un atomisme en matière de vouloir et de connaissance. – De même que nous comprenons les caractères de façon imprécise, de même faisons-nous des faits ; nous parlons de caractères identiques, de faits identiques : il n’existe rien de tel. Cependant, nous ne louons et ne blâmons qu’en vertu de ce faux postulat qu’il y a des faits identiques, qu’il existe un ordre hiérarchisé de genres de faits auquel correspondrait un ordre hiérarchisé de valeurs ; donc, nous n’isolons pas seulement les faits un à un, mais aussi à leur tours les groupes de faits prétendument identiques (actions bonnes, mauvaises, compatissantes, envieuses, etc.) – commettant dans les deux cas une erreur. – Le mot et le concept sont la raison visible qui fait que nous croyons à cet isolement de groupes d’actions : ils ne nous servent pas seulement à désigner les choses, c’est la vérité de celles-ci que nous nous figurons à l’origine saisir par eux. Maintenant encore, les mots et les concepts nous induisent continuellement à penser les choses plus simples qu’elles ne sont, séparées l’une de l’autre, indivisibles, chacune étant en soi et pour soi. Il y a, cachée dans la langue, une mythologie philosophique qui perce et reperce à tout moment, si prudent que l’on puisse être par ailleurs. La croyance à la liberté du vouloir, c’est-à-dire des faits identiques et des faits isolés, a dans la langue son évangéliste et son défenseur persévérants.
12. Les erreurs fondamentales.
Pour que l’homme puisse éprouver un plaisir ou un déplaisir quelconques en son âme, il faut qu’il soit dominé par l’une de ces deux illusions : ou bien il croit à l’identité de certains faits, de certains sentiments, et alors la comparaison de ses dispositions actuelles avec d’autres anciennes, qu’il posera pareilles ou différentes (ce qui se produit dans toute remémoration), lui causera dans l’âme un plaisir ou un déplaisir ; ou bien il croit au libre arbitre, comme lorsqu’il se dit : « Je n’aurais pas dû faire cela », « cela aurait pu tourner autrement », et de là il tire également plaisir ou déplaisir. Sans ces erreurs qui sont à l’œuvre dans tout plaisir et tout déplaisir de l’âme, jamais il ne se serait créé une humanité…
13. Le dire deux fois.
14. L’homme, comédien de l’univers.
Il faudrait des êtres plus spirituels que ne sont les hommes, ne serait-ce que pour goûter tout l’humour qu’il y a dans le fait que l’homme se regarde comme la fin de l’existence du monde et que l’humanité, très sérieusement, ne s’avoue satisfaite que dans la perspective d’une mission universelle.
Cet immortel ennuyé [Dieu ; NDM], c’est par la douleur qu’il chatouille son animal favori, pour se divertir à la fierté tragique des attitudes, des interprétations que lui inspirent ses souffrances, à cette inventivité d’esprit de sa créature la plus vaniteuse… en inventeur de cet inventeur.
Mais quand il arrive que notre humanité veut s’humilier volontairement, c’est encore la vanité qui nous joue un mauvais tour, puisque nous, les hommes, voudrions, tout au moins dans cette vanité-là, être quelque chose de tout à fait incomparable et prodigieux.
L’astronome le moins prévenu ne peut guère sentir la terre privée de vie autrement que comme le tombeau luisant et gravitant de l’humanité.
15. Modestie de l’homme.
16. En quoi l’indifférence est nécessaire.
Rien ne serait plus faux que de vouloir attendre ce que la science énoncera un jour de définitif sur les premiers et les derniers principes et de penser jusque-là (de croire, surtout !) de façon traditionnelle, comme on nous le conseille si souvent. La tendance à ne vouloir absolument tenir en ce domaine que des certitudes est la séquelle d’un instinct religieux, rien de mieux, une variété clandestine et sceptique, mais en apparence seulement, du « besoin métaphysique », associée à l’arrière-pensée qu’il n’y aura de longtemps aucun espoir de découvrir de ces certitudes ultimes et que jusque-là le « croyant » a raison de ne pas se soucier de tout ce domaine. Nous n’avons pas du tout besoin de ces certitudes à notre horizon le plus lointain pour vivre pleinement et correctement notre humanité, pas plus que la fourmi n’en a besoin pour être une bonne fourmi. Il faut plutôt nous rendre clairement compte d’où vient cette importance fatale que nous avons si longtemps attribuée à ces choses, et pour cela nous avons besoin de l’histoire des sentiments éthiques et religieux. Car c’est sous la seule influence de ces sentiments que ces questions à la pointe extrême de la connaissance nous sont devenues si importantes et redoutables : dans les zones les plus reculées, où le regard de l’intelligence parvient encore, mais sans y pénétrer, on a transporté des notions comme celles de faute et de châtiment (de châtiment éternel !), et ce d’autant plus imprudemment que ces zones étaient plus obscures. De tout temps, on a rêvé avec témérité là où l’on ne pouvait rien affirmer de certain, et convaincu ses descendants de prendre au sérieux ces rêveries, de les tenir pour vérité, avec, pour finir, cet exécrable atout : plus vaut la foi que le savoir. Or, ce qu’il faut maintenant quant à ces fins dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la foi, c’est l’indifférence à l’égard de la foi et du prétendu savoir en ces matières ! – Tout autre chose doit nous tenir à cœur que ce qu’on nous a jusqu’à présent prêché comme le plus important.
Nous devons redevenir de bons voisins des choses les plus proches et ne plus laisser nos regards passer sur elles avec un tel mépris pour fixer les nuées et les monstres de la nuit. Les forêts et les cavernes, les sols marécageux et les ciels ouverts, l’homme, comme à autant de niveaux de civilisation, des millénaires durant, n’y a que trop longtemps vécu, et vécu misérablement. C’est là qu’il a appris à mépriser le présent, la proximité des choses, la vie, soi-même – et nous, habitants de régions plus lumineuses de la nature et de l’esprit, nous continuons même maintenant, par hérédité, à recevoir dans notre sang quelque chose de ce poison, le mépris de ce qui nous touche au plus près.
17. Explications profondes.
Qui explique tel passage d’un auteur plus « profondément » qu’il n’était conçu aura, non pas éclairé, mais bien obscurci l’auteur. Nos métaphysiciens font ainsi avec le texte de la nature ; et même pis encore. Car pour pouvoir placer leurs profondes explications, ils commencent souvent par arranger le texte dans ce sens, c’est-à-dire qu’ils le corrompent.
18. Le Diogène moderne.
Avant de chercher l’homme, on doit avoir trouvé la lanterne. – Faudra-t-il que ce soit la lanterne du cynique ?
19. Immoralistes.
Les moralistes doivent maintenant accepter qu’on les traite d’immoralistes parce qu’ils dissèquent la morale. Or, qui veut disséquer doit tuer ; à seule fin, toutefois, que s’améliorent le savoir, le jugement, la vie, et non pas pour que tout le monde se mette à disséquer. Malheureusement, les hommes croient toujours que chaque moraliste doit être, par toute sa conduite, un modèle que les autres auraient à imiter ; ils le confondent avec le prédicateur de morale.
20. A ne pas confondre.
Les moralistes, qui traitent en difficiles problèmes de la connaissance l’esprit de grandeur, de puissance, d’abnégation, par exemple chez les héros de Plutarque, ou l’état d’âme pur, illuminé, chaleureux des hommes et femmes vraiment bons, et qui en recherchent l’origine en montrant ce qu’il y a de compliqué dans leur simplicité apparente, en attirant l’attention sur l’enchevêtrement des mobiles, sur les illusions intellectuelles subtilement tramées, sur les sentiments individuels et collectifs hérités de longue date et lentement intensifiés, - ces moralistes sont on ne peut plus différents, justement, de ceux avec lesquels on les confond surtout, ces esprits mesquins qui ne croient pas du tout aux manières de penser et aux états d’âme que nous disions, et qui se figurent que sous l’état de la grandeur et de la pureté se cache leur propre misère. Les moralistes disent : « Voici des problèmes », et ces misérables disent : « Voici des imposteurs et des impostures », ils nient donc l’existence de cela même que les autres s’attachent à expliquer.
21. L’homme, l’être qui mesure.
Peut-être toute la moralité des hommes a-t-elle son origine dans la prodigieuse émotion intérieure qui s’empara des primitifs quand ils découvrirent la mesure et l’art de mesurer, la balance et l’art de peser (le mot homme signifie en effet celui qui mesure, il a voulu se nommer d’après sa plus grande découverte !). A l’aide de ces notions, ils se sont haussés jusqu’à des régions qui échappent à toute mesure et à toute pesée, mais qui ne semblaient pas être telles à l’origine.
22. Principe d’équilibre.
L’essentiel est que ce chef puissant promet de faire équilibre au brigand ; les faibles y voient une possibilité de vivre. Car, ou bien il leur faut se coaliser eux-mêmes en une puissance de poids égal, ou bien se soumettre à quelqu’un qui fait le poids (lui rendre des services en échange de ses prestations). On donne volontiers la préférence à ce dernier procédé, parce qu’au fond il tient en échec deux êtres dangereux : le premier par le deuxième, le deuxième par la perspective du profit…
La communauté est, au début, l’organisation des faibles en vue de faire équilibre à des puissances menaçantes.
L’équilibre est donc une notion importante dans la théorie ancienne du droit et de la morale ; l’équilibre est la base de la justice. Si celle-ci énonce en des temps plus brutaux : « Œil pour œil, dent pour dent », c’est qu’elle suppose l’équilibre atteint et veut le maintenir par ces représailles : en sorte que, si maintenant l’un porte quelque tort à l’autre, celui-ci ne se venge plus avec un aveugle acharnement.
On rappelle ainsi au criminel qu’il s’est, par son acte, exclu de la communauté et des avantages de sa morale : elle le traite comme un être inégal, un faible, qui se tient en dehors d’elle ; c’est pourquoi le châtiment n’est pas seulement un acte de représailles, il contient quelque chose de plus, quelque chose de la dureté de l’état de nature ; c’est à celui-ci, justement, qu’il veut faire penser.
23. Si les partisans de la doctrine du libre arbitre ont le droit de punir ?
(que l’on veuille bien d’ailleurs considérer que toute contrainte dite « extérieure » n’est rien d’autre que la contrainte intérieure de la peur et de la douleur)
Mais pourquoi a-t-il fait cela ? Voilà justement ce que l’on n’a plus même le droit de demander : c’était un acte sans « pourquoi », sans motif, sans origine, quelque chose aussi bien dénué de but que de raison. – Mais un tel acte, en vertu de la première condition, citée plus haut, de toute pénalité, on ne devrait pas non plus le punir ! On n’a pas non plus le droit d’admettre l’autre sorte de pénalité, comme si quelque chose, ici, n’était pas commis, quelque chose omis, comme s’il n’était pas, ici, fait usage de la raison ; puisque dans tous les cas l’omission s’est produite sans intention ! et que seule l’omission délibérée du commandement est réputée punissable. Sans doute, le criminel a préféré les mauvaises raisons aux bonnes, mais sans raison ni intention ; sans doute, il n’a point fait usage de sa raison, mais non point pour n’en pas faire usage. Cette supposition que l’on fait en cas de crime punissable, savoir que le criminel aurait délibérément renié sa raison, c’est elle, précisément, qui tombe si l’on admet le « libre arbitre ». Vous n’avez pas le droit de punir, partisans de la doctrine du « libre arbitre », vos propres principes vous l’interdisent !
24. Pour aider à juger le criminel et son juge.
25. Le troc et l’équité.
26. Les conditions de droit sont des moyens.
Le droit, reposant sur des contrats entre égaux, dure autant que la puissance des contractants est égale ou comparable ; c’est la prudence qui a créé le droit, pour mettre un terme à la lutte et au gaspillage inutile entre forces comparables. Or, c’est un terme tout aussi définitif qui y est mis si l’une des parties est devenue plus faibles que l’autre : la soumission intervient alors et le droit cesse, mais le résultat est le même que celui qui s’obtenait jusqu’alors par le droit. Car maintenant c’est la sagesse du dominateur qui lui conseille de ménager la force du vaincu et de ne pas la gaspiller sans profit…
27. Explication de la joie maligne.
28. L’arbitraire dans la mesure des peines.
Il est arbitraire de s’arrêter au criminel quand on châtie le passé ; on devrait, si l’on ne veut pas concéder la possibilité d’excuser absolument toute faute, s’en tenir à chaque cas isolément et ne pas regarder plus loin en arrière, c’est-à-dire isoler la faute et ne pas la mettre en relation du tout avec le passé, - sinon l’on en vient à pécher contre la logique. Ainsi donc, gens à libre arbitre, tirez plutôt la conclusion nécessaire de votre doctrine de la « liberté du vouloir » et décrétez hardiment : « Aucun acte n’a de passé. »
29. L’envie et sa noble sœur.
Là où l’égalité a vraiment pénétré et a un fondement durable, prend naissance ce penchant qui passe en gros pour l’immoral, et qui ne serait guère concevable dans l’état de nature, l’envie. L’envieux est sensible à toute élévation de l’autre au-dessus de la norme commune et veut l’y rabaisser – ou bien se hausser jusqu’à lui ; il en résulte deux genres de conduite différents, qu’Hésiode a appelés la mauvaise et la bonne Eris. Dans l’état d’égalité prend de même naissance l’indignation de ce que la fortune de tel autre soit mauvaise, inférieure à sa dignité d’égal, et celle d’un second meilleure que ne le veut l’égalité : ce sont là des affections de caractères plus nobles. Ils déplorent, dans les choses qui ne dépendent pas de l’arbitraire des hommes, l’absence de justice et d’équité, c’est-à-dire qu’ils réclament que cette égalité reconnue par l’homme le soit aussi désormais par la nature et la chance : ils enragent que les égaux n’aient pas un sort égal.
30. Jalousie des dieux.
La « jalousie des dieux » prend naissance quand l’être jugé inférieur se pose en égal du supérieur en quelque chose que ce soit (comme Ajax) ou est mis à égalité avec lui par une faveur du sort…
Le général victorieux éprouve souvent la « jalousie des dieux », de même le disciple qui aura produit une œuvre magistrale.
31. La vanité, surgeon de l’état asocial.
32. Equité.
Un développement de la justice est l’équité, naissant entre ceux qui ne contreviennent pas à l’égalité de la communauté ; elle reporte, sur des cas où la loi ne prescrit rien, ce respect plus subtil de l’équilibre qui regarde devant et derrière, et dont la maxime est : « Comme tu me feras, je te ferai. »
33. Eléments de la vengeance.
C’est ainsi que l’on se conduit aussi envers les personnes qui nous lèsent, dans la sensation immédiate de la lésion elle-même ; on pourra si l’on y tient appeler cet acte un acte de vengeance ; seulement, on devra considérer que seule la conservation personnelle a ici mis en branle son mécanisme de raison, et qu’au fond on ne pense pas alors à l’auteur de la lésion, mais uniquement à soi : on agit ainsi sans chercher à nuite en retour, mais seulement pour s’en tirer indemne. – On a besoin de temps pour passer de soi à l’adversaire par la pensée et se demander de quelle manière on pourra l’atteindre le plus sensiblement.
De même, il ne pensera pas à se venger s’il méprise le coupable et les témoins de son acte, puisqu’ils ne peuvent, objets de mépris, lui conférer aucun honneur, ni par suite lui ravir le sien. Enfin, il renoncera à la vengeance dans le cas nullement exceptionnel où il aime le coupable ; sans doute, il perdra ainsi quelque peu de son honneur aux yeux de celui-ci et en deviendra peut-être moins digne d’être aimé en retour. Mais renoncé à être payé de retour est aussi un sacrifice que l’amour est prêt à consentir pourvu de n’être pas obligé de faire mal à l’être aimé : cela serait se faire plus de mal que n’en fera ledit sacrifice. – Pour conclure, tout le monde se vengera, à moins d’être sans honneur ou alors plein de mépris ou d’amour pour l’auteur du dommage et de l’offense. Même celui qui s’adresse aux tribunaux veut sa vengeance en tant que particulier, mais en outre et accessoirement, en tant que membre conscient et prévoyant de la société, la vengeance de celle-ci sur quelqu’un qui ne la respecte pas. La peine juridique rétablit ainsi et l’honneur personnel et l’honneur de la société : ce qui veut dire que la peine est une vengeance. – Indubitablement, il y a aussi en elle cet autre élément de la vengeance que nous avons décrit en premier lieu, en ce que la société la fait servir à sa conservation et inflige une riposte en état de légitime défense. La peine veut empêcher d’autres dommages, elle veut intimider.
34. Les vertus à perte.
En tant que membres d’une société, nous croyons ne pas devoir pratiquer certaines vertus qui nous valent, en tant que particuliers, le plus grand honneur et quelque plaisir, par exemple la grâce et l’indulgence envers les délinquants de toute sorte, - d’une manière générale toutes les conduites dans lesquelles l’intérêt de la société pâtirait du fait de notre vertu. Aucun collège des juges ne peut se permettre en conscience de faire grâce : c’est au roi, en tant qu’individu, que l’on a réservé ce privilège ; on se réjouit quand il en use, pour bien montrer que l’on aimerait faire grâce, mais pas du tout en tant que société.
35. Casuistique de l’intérêt.
36. Devenir hypocrite.
Le mendiant est loin de ressentir sa déficience autant qu’il doit la faire sentir s’il veut vivre de mendicité.
37. Une sorte de culte des passions.
On ne doit pas gonfler ses bévues en fatalités éternelles ; il faut plutôt vouloir, nous le ferons, coopérer honnêtement à la tâche de transformer toutes les passions souffrances de l’humanité en autant de joies passionnées.
38. Remords.
39. Origine des droits.
Les droits se ramènent d’abord à une tradition, et la tradition à un pacte ancien.
… on a donc continué à vivre comme s’il avait été toujours renouvelé, et au fur et à mesure que l’oublie étendait ses brouillards sur cette origine, on en vint à croire avoir une disposition sacrée, inamovible, sur laquelle devait continuer à bâtir chaque génération. La tradition fut dès lors une contrainte, quand bien même elle eût cessé de comporter les avantages pour lesquels on avait primitivement conclu le pacte.
40. La signification de l’oubli dans le sentiment moral.
Les mêmes actions qu’inspirait à l’origine, dans la société primitive, la considération de l’utilité commune, d’autres générations les ont faites plus tard pour d’autres motifs…
Ce sont de telles actions, dont le motif essentiel, celui de l’utilité, a été oublié, qui s’appellent ensuite morales : non point parce qu’elles se font par ces autres motifs, mais parce qu’elles ne sont pas faites sciemment par utilité. – D’où vient cette haine de l’utilité qui se montre ici, où toute conduite louable se sépare formellement des conduites motivées par l’utilité ? – La société, foyer de toute morale et de tous éloges décernés à l’action morale, a manifestement eu à lutter trop longtemps et trop durement avec l’intérêt personnel et l’égoïsme de l’individu pour ne pas en arriver finalement à estimer n’importe quel autre motif moralement plus élevé que l’intérêt. Il se forme ainsi l’illusion que la morale n’est pas sortie de l’utilité, alors qu’elle est à l’origine l’intérêt de la société, qui eut grand mal à s’imposer contre tous les intérêts privés et à se hausser à un prestige supérieur.
41. Les riches héritiers de la moralité.
Sans le plus subtil bon sens, affirme l’expérience, sans la faculté de choisir avec la plus grande finesse, et sans un fort penchant à garder la mesure, les riches héritiers de la moralité s’en feront les gaspilleurs : en s’abandonnant sans frein à leurs tendances compatissantes, charitables, conciliantes, apaisantes, ils rendront tout le monde autour d’eux plus négligent, plus avide et plus sentimental. Pour cette raison, les enfants de ces dispensateurs prodigues d’une suprême moralité seront facilement (et, il faut bien le dire, hélas en mettant les choses au mieux) de gentils et débiles propres à rien.
42. Le juge et les circonstances atténuantes.
43. Problème du devoir envers la vérité.
Or, le penseur considère toute chose comme résultant d’une évolution et tout résultat comme discutable, il est donc l’homme sans devoir, - tant qu’il n’est que penseur. En tant que tel, il ne reconnaîtrait donc pas non plus le devoir de trouver et de dire la vérité, n’éprouverait pas ce sentiment ; il se pose des questions : d’où vient-il ? où tend-il ? mais ces questions mêmes lui paraîtront devoir être mises en question. Mais la conséquence n’en serait-elle pas que la machine du penseur ne tournerait plus rond, du moment qu’il pourrait se sentir vraiment libre de tout devoir dans l’acte même de connaître ? Ainsi, l’élément nécessaire à la chauffe semble être le même qu’il s’agit d’étudier au moyen de la machine. – La formule serait peut-être : à supposer qu’il y ait un devoir de connaître la vérité, quelle sera alors la vérité se rapportant à toute autre espèce de devoir ? – Mais un sentiment hypothétique du devoir n’est-il pas une absurdité ?
44. Degrés de la morale.
La morale est d’abord un moyen de maintenir la communauté et d’en empêcher la ruine ; elle est ensuite un moyen de maintenir la communauté à un certain niveau et une certaine qualité. Ses motifs sont la crainte et l’espérance, et ils sont d’autant plus vigoureux, puissants, grossiers, que le penchant pour l’attitude inverse, bornée, personnelle, est encore très fort. Les moyens d’intimidation les plus épouvantables doivent servir ici tant que d’autres, plus doux, ne veulent pas agir et que l’on ne peut obtenir autrement cette double sorte de maintien (l’un des plus forts de tous est l’invention d’un au-delà avec un enfer éternel). D’autres degrés de la morale, autrement dit d’autres moyens en vue de la même fin, sont les commandements d’un Dieu (comme la loi mosaïque) ; d’autres encore, plus élevés, les commandements d’une notion absolue du devoir, avec son « tu dois », - degrés encore assez grossièrement taillés que tous ceux-là, mais larges, parce que les hommes ne savent pas encore poser le pied sur les degrés plus fins, plus étroits. Puis vient une morale de l’inclination, du goût, enfin celle de l’intelligence lucide, - qui a dépassé tous les motifs illusoires de la morale, mais s’est clairement rendu compte que l’humanité ne pouvait pas en avoir d’autres pendant de longues périodes.
45. Morale de la pitié prêchée par les immodérés.
46. Cloaques de l’âme.
L’âme aussi doit avoir ses cloaques définis, où elle écoule ses ordures ; c’est à quoi servent personnes, situations, conditions, ou la patrie ou le monde ou enfin, pour les très orgueilleux (je veux dire de nos chers « pessimistes » modernes), le bon Dieu.
47. Une sorte de calme et de contemplation.
Prends garde que ton calme et ta contemplation ne ressemblent point ceux du chien devant un étal de boucher, que la peur empêche d’avancer et le désir de reculer…
48. La défense sans raison.
Une défense dont nous ne comprenons pas ou n’acceptons pas la raison est presque un ordre, non seulement pour la mauvaise tête, mais aussi bien pour l’homme avide de connaître : on tentera l’expérience pour apprendre ainsi pourquoi la défense est édictée. Les interdictions morales, comme celles du Décalogue, ne conviennent qu’aux époques où la raison est asservie…
49. Portrait.
50. Pitié et mépris.
Une manifestation de pitié est ressentie comme une marque de mépris, parce que l’on a visiblement cessé d’être un objet de crainte dès que l’on vous témoigne de la pitié. On est tombé au-dessous du niveau d’équilibre, alors que celui-ci ne suffit déjà pas à la vanité humaine, seules la prééminence et la crainte que l’on inspire donnent à l’âme le plus désiré de tous les sentiments. Aussi est-ce un problème que savoir comment s’est imposée l’estime de la pitié, de même qu’il faut expliquer pourquoi l’altruisme est aujourd’hui loué : à l’origine, il est méprisé ou redouté comme perfide.
51. Savoir être petit.
52. Contenu de la conscience.
Le contenu de notre conscience est tout ce qui fut régulièrement exigé de nous sans raison pendant nos années d’enfance, par des personnes que nous respections ou craignions. C’est donc à partir de la conscience qu’est excité ce sentiment du devoir (« je dois faire ceci, laisser cela ») qui ne demande pas : pourquoi dois-je ? – Dans tous les cas où il fait quelque chose avec « parce que » et « pourquoi », l’homme agit sans conscience ; ce qui ne veut encore pas dire contre sa conscience. – La croyance aux autorités est la source de la conscience…
53. La victoire sur les passions.
L’homme qui a triomphé de ses passions est entré en possession du plus fertile des terrains, comme le colon qui s’est rendu maître des forêts et des marécages. Semer le grain des bonnes œuvres de l’esprit sur le sol des passions vaincues est alors la tâche immédiate la plus urgente. La victoire elle-même n’est qu’un moyen, non une fin ; si elle n’est pas regardée ainsi, toutes sortes de mauvaises herbes et de végétations diaboliques auront vite fait de pousser sur cette terre grasse désertée, et bientôt les folies y pulluleront plus luxurieusement que jamais.
54. Le talent de servir.
55. Danger du langage pour la liberté de l’esprit.
Chaque mot est un préjugé.
56. Esprit et ennui.
Les animaux les plus subtils et les plus actifs sont seuls capables d’ennui. – Ce serait bien une idée pour un grand poète que l’ennui de Dieu le septième jour de la création.
57. Rapports avec les animaux.
On peut encore observer la genèse de la morale dans notre conduite envers les animaux. Quand l’utilité et le dommage n’entrent pas en considération, nous avons un sentiment de totale irresponsabilité.
Si les animaux nous causent un dommage, nous nous efforçons de les exterminer de toutes les façons, les moyens sont souvent assez cruels sans que nous le voulons vraiment : c’est la cruauté du geste machinal. Utiles, nous les exploitons, jusqu’à ce qu’un discernement plus fin nous enseigne que certains animaux sont d’excellent rapport contre un autre traitement, celui des soins et de l’élevage. Alors seulement paraît la responsabilité.
Bien des animaux, par leurs regards, leur voix et leur gestes, incitent l’homme à s’imaginer entré en eux, et bien des religions enseignent à voir dans l’animal, en certaines circonstances, le siège de l’âme des hommes et des dieux ; raison pour laquelle elles recommandent d’une manière générale de nobles égards, voire une crainte respectueuse dans les relations avec les animaux. Même après la disparition de cette superstition, les sentiments qu’elle a éveillés continuent à agir, mûrissent et fleurissent. – Le christianisme, on le sait, s’est montré sur ce point une religion indigente et rétrograde.
58. Nouveaux acteurs.
59. Qu’est-ce que « l’obstiné » ?
La route la plus courte n’est pas la plus droite possible, mais celle où les vents les plus favorables gonflent nos voiles : voilà ce que dit la théorie de la navigation. Ne pas la suivre, c’est être obstiné : la fermeté du caractère est alors gâtée par la bêtise.
60. Le mot « vanité ».
La conviction foncière que, sur les flots de la société, nous faisons bonne route ou au contraire naufrage beaucoup plus par ce que nous représentons que par ce que nous sommes (conviction qui doit être notre gouvernail pour toute conduite se rapportant à la société) est ainsi stigmatisée du terme universel de « vanité », vanitas ; ce qui est stigmatiser une des choses les plus pleines et les plus riches de contenu par une expression qui la désigne comme ce qui est proprement vide et nul, une grande chose par un diminutif, voire par des traits caricaturaux…
Fatalisme turc.
En vérité, tout homme est lui-même une part de la fatalité ; quand il croit lui résister de ladite manière, c’est justement en cela que le destin s’accomplit aussi ; la lutte est une illusion, mais aussi bien toute résignation à la fatalité ; toutes ces illusions sont englobées dans le destin…
Tu es toi-même, pauvre inquiet, la Moire inexorable qui trône encore au-dessus des dieux, pour tout ce qui arrivera ; tu es la bénédiction ou la malédiction, et en tout cas les fers dans lesquels le plus fort est enchaîné ; en toi, tout l’avenir du monde humain est prédéterminé, il ne te sert à rien d’avoir peur de toi-même.
62. Avocat du diable.
« Seule notre propre malheur nous rend sages, seul le malheur d’autrui nous rend bons », dit cette étrange philosophie qui dérive toute la moralité de la pitié et toute l’intellectualité de l’isolement de l’homme ; par là même, elle est sans le savoir l’avocat de tous les maux terrestres. Car la pitié a besoin de la souffrance, et l’isolement du mépris d’autrui.
63. Les caractères moraux.
Aux époques où les caractères des conditions sociales passent pour définitivement fixés, comme ces conditions elles-mêmes, les moralistes seront amenés à tenir aussi les caractères moraux pour absolus, et à les dessiner comme tels.
64. La vertu la plus distinguée.
Pendant la première période de l’humanité supérieure, la bravoure passe pour la plus distinguée des vertus, la justice pendant la seconde, la modération pendant la troisième, la sagesse pendant la quatrième. A quelle période vivons-nous ? A laquelle vis-tu ?
65. Ce qu’il faut d’abord.
66. Qu’est-ce que la vérité ?
67. Habitude des contraires.
L’observation vulgaire, imprécise, voit partout dans la nature des contraires (comme par exemple « chaud et froid »), alors qu’il n’existe pas de contraires, mais seulement des différences de degrés. Or, cette mauvaise habitude nous a induits à vouloir aussi comprendre et analyser en fonction de pareils contraires la nature intérieure, le monde moral et spirituel. On ne saurait dire combien de propension à la douleur, d’arrogance, de dureté, de froideur distante sont ainsi entrées dans la sensibilité humaine, du fait que l’on pensait voir des contraires au lieu de transitions.
68. Peut-on pardonner ?
Comment peut-on leur pardonner s’il ne savent pas ce qu’ils font ! On n’a rien à pardonner du tout. – Mais un homme sait-il jamais pleinement ce qu’il fait ? Et si cela reste toujours pour le moins douteux, il s’ensuit que les hommes n’ont jamais rien à se pardonner entre eux, et l’exercice de la grâce est pour le plus raisonnable chose impossible. Et enfin, si les malfaiteurs savaient réellement ce qu’ils ont fait, nous n’aurions tout de même le droit de pardon que si nous avions celui d’inculper et de châtier. Mais ce droit-là, nous ne l’avons pas.
69. Pudeur habituelle.
Pourquoi éprouvons-nous de la pudeur quand on nous fait quelque bien, nous marque quelque distinction que, comme on dit, « nous n’avons pas mérités » ?
Dans toute pudeur, il y a un mystère que nous avons, nous semble-t-il, profané ou qui est en danger de l’être ; toute grâce engendre la pudeur. |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 19 Nov 2006 à 12:55:56 Sujet du message: |
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En dehors de cette interprétation chrétienne, cet état de pudeur habituelle serait toutefois possible aussi à un sage entièrement athée, adepte de l’irresponsabilité et de la gratuité foncières de tous les actes et de tous les êtres : qu’on le traite comme s’il avait mérité ceci ou cela, il aura l’impression de s’être introduit dans un ordre supérieur d’êtres qui ont vraiment des mérites, qui sont libres et capables d’assumer réellement la responsabilité de leur volonté et de leur activité. Qui lui dit : « Tu l’as mérité », semble lui clamer : « Tu n’es pas un homme, mais un Dieu. »
70. L’éducateur le plus maladroit.
Chez celui-ci, c’est sur le terrain de son esprit de contradiction qu’ont pris toutes ses vertus réelles, chez celui-là sur son incapacité à dire non, c’est-à-dire sur son esprit de consentement ; un troisième a tiré toute sa moralité de sa fierté solitaire, un quatrième a fait sortir la sienne de son puissant instinct de sociabilité. A supposer maintenant que, par des éducateurs et des hasards maladroits, les graines des vertus n’aient pas été semées chez ces quatre hommes sur le terrain de leur nature, qui a chez eux la croûte de terre la plus abondante et la plus grasse, ils seraient sans moralité, êtres infirmes et désolants. Et qui eût précisément été le plus maladroit de tous les éducateurs et la maligne fatalité de ces quatre êtres ? Le fanatique de la morale croit que le bien ne peut sortir que du bien, pousser que sur le bien.
71. Le style de la prudence.
A : Mais, si tout le monde savait cela, ce serait pernicieux pour la plupart. Tu dis toi-même ces opinions dangereuses aux esprits en danger, et tu les communiques cependant au public ? – B : J’écris en sorte que ni la populace, ni les populi, ni les partis en tous genres n’aient envie de me lire. Ces opinions, par conséquent, ne seront jamais publiques. – A : Mais comment écris-tu donc ? – B : Ni utilement ni agréablement… pour ces trois que j’ai dits.
72. Missionnaires divins.
Il [Socrate ; NDM] en parle sans onction ; ses images, le frein et la cavale, sont simples, nullement sacerdotales, et la mission proprement religieuse dont il se sent investi, mettre son dieu à la question de cent manières différentes pour voir s’il a dit vrai, permet de conclure à une attitude hardie de liberté, par laquelle le missionnaire se place ici à hauteur de son dieu. Cette épreuve à laquelle on soumet le dieu est un des plus subtils compromis que l’on ait jamais imaginés entre la religion et la liberté de l’esprit.
73. Sincérité de peintre.
74. La prière.
Toute prière – cette coutume de temps anciens non encore entièrement éteinte – n’avait de sens qu’à deux conditions : il devait être possible de déterminer ou de faire changer d’intention la divinité, et l’orant devait lui-même savoir le mieux ce dont il avait besoin, ce qui était pour lui vraiment désirable. Or ces deux conditions, admises et traditionnelles dans toutes les autres religions, furent précisément niées par le christianisme ; s’il conserva néanmoins la prière, malgré sa croyance à une raison de Dieu toute de sagesse et de prévoyance, qui au fond rend justement cette prière insensée, voir blasphématoire, c’était là encore montrer son admirable astuce de serpent ; car un commandement clair, « tu ne prieras point », aurait amené les chrétiens, par ennui, à la négation du christianisme.
… s’entretenir avec Dieu, lui réclamer toutes sortes de choses agréables, se moquer un peu soi-même d’être assez fou pour avoir encore des désirs malgré un Père si bon, voilà bien qui fut pour les saints une excellente invention.
75. Un mensonge saint.
76. L’apôtre le plus nécessaire.
77. Quel est le plus éphémère, de l’esprit ou du corps ?
78. La maladie de croire à la maladie.
Le premier, le christianisme a peint le diable sur le mur du monde ; le premier, il a introduit le péché dans le monde. Or, la foi dans les remèdes qu’il offrait contre lui a été peu à peu ébranlée jusqu’à sa racine la plus profonde : mais ce qui continue à exister, c’est, enseignée et propagée par lui, la foi dans la maladie.
79. Paroles et écrits des ecclésiastiques.
80. Péril en la personne.
Les hommes sont beaucoup plus attachés aux images formées de leur pensée qu’à leurs bien-aimés les plus chers : c’est pourquoi ils se sacrifient à l’Etat, à l’Eglise, et à Dieu aussi, tout juste autant qu’il reste leur création, leur idée, et n’est pas trop considéré comme une personne. Dans ce dernier cas, ils discutent presque toujours avec lui…
81. La justice séculière.
82. Une affectation dans l’adieu.
Qui veut se séparer d’un parti ou d’une religion se figure qu’il lui est alors nécessaire de les réfuter. Mais c’est là une pensée bien orgueilleuse. La seule chose nécessaire est qu’il voie clairement quelles attaches le rivaient jusqu’alors à ce parti ou cette religion et qu’elles ne le font plus, quelles intentions l’y avaient poussé et qu’elles le poussent désormais dans une autre direction. Ce n’est pas pour de strictes raisons de connaissance que nous sommes allés à ce parti ou à cette religion : cela, quand nous nous en séparons, nous ne devrions pas non plus l’affecter.
83. Sauveur et médecin.
84. Les prisonniers.
85. Le persécuteur de Dieu.
86. Socrate.
Si tout va bien, le temps viendra où l’on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, recourir aux Mémorables de Socrate plutôt qu’à la Bible, et où l’on se servira de Montaigne et d’Horace comme de guides sur la voie qui mène à la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, Socrate. C’est à lui que ramènent les chemins des modes de vie des divers tempéraments, fixés par la raison et l’habitude, et tous tournés par la pointe vers la joie de vivre et d’être soi-même ; d’où l’on pourrait déduire que le trait le plus original de Socrate a été de participer à tous les tempéraments. – Sur le fondateur du christianisme, l’avantage de Socrate est le sourire qui nuance sa gravité et cette sagesse pleine d’espièglerie qui fait à l’homme le meilleur état d’âme. En outre, il l’emporte sur lui par l’intelligence.
87. Apprendre à bien écrire.
Mais mieux écrire, c’est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d’être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans les langues des voisins ; se rendre accessible à l’intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la libre disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu’il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre tout entière. – Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemi des bons Européens, ennemi des esprits libres.
88. La règle du meilleur style.
La règle du style peut être d’abord de trouver l’expression grâce à laquelle on transmet tout état d’âme au lecteur et à l’auditeur ; ensuite, de trouver l’expression pour l’état d’âme le plus souhaitable d’un homme, dont la communication et la transmission sont donc souhaitables aussi au plus haut degré : c’est la disposition de l’homme lucide et sincère, ému jusqu’au tréfonds, d’esprit joyeux, qui a triomphé de ses passions. Telle sera la règle du meilleur style : il correspond à l’homme bon.
89. Considérer l’allure.
90. Déjà et encore.
91. Allemand original.
92. Livres interdits.
(« Donc » ne voudra dire chez eux : « Âne de lecteur que tu es, ce donc n’est pas là pour toi, mais bien pour moi » - à quoi il conviendra de répondre : « Âne d’écrivain que tu es, pour quoi faire écris-tu, alors ? »)
93. Montrer de l’esprit.
Ce travers des Français spirituels, assortir leurs meilleures saillies d’une nuance de dédain, a pour origine l’intention de passer pour plus riches qu’ils ne sont : ils veulent donner nonchalamment, comme fatigués de ces perpétuelles largesses puisées dans leurs trésors débordants.
94. Littérature française et littérature allemande.
95. Notre prose.
96. Le grand style.
Le grand style naît quand le beau remporte la victoire sur le monstrueux.
97. Evitement.
On ne sait en quoi réside, chez les esprits éminents, la finesse d’expression, de tournure, tant que l’on ne peut dire sur quel mot serait inévitablement tombé tout écrivain médiocre pour dire la même chose.
98. Quelque chose comme du pain.
99. Jean Paul.
Jean Paul savait beaucoup de choses, mais n’avait aucune science, s’entendait à toutes sortes d’artifices, mais n’avait aucun art, ne trouvait presque rien immangeable, mais n’avait aucun goût, avait du sentiment et du sérieux, mais y versait, quand il en donnait à déguster, un écoeurant brouet de larmes par-dessus, il avait même de l’esprit, mais beaucoup trop peu, hélas, pour sa faim de loup…
100. Savoir aussi goûter le contraire.
101. Auteurs à l’esprit-de-vin.
Bien des écrivains ne sont ni esprit, ni vin, mais esprit-de-vin : ils peuvent prendre feu et donnent alors de la chaleur.
102. Le sens médiateur.
103. Lessing.
104. Lecteurs indésirables.
Quel supplice pour l’auteur que ces braves lecteurs à l’âme lourde et gauche qui ne manquent pas de tomber dès qu’ils se heurtent quelque part, et chaque fois se font mal.
105. Les idées des poètes.
Toutes les véritables idées, chez les poètes véritables, marchent voilées, comme les Egyptiennes : sous le voile ne perce librement que l’œil profond de la pensée. – Les idées des poètes n’ont pas en moyenne la valeur qu’on leur prête : c’est qu’on y ajoute le prix du voile et de sa propre curiosité.
106. Ecrivez simplement et utilement.
107. Wieland.
108. Fêtes rares.
Concision nerveuse, calme et maturité, - là où tu trouveras ces qualités chez un auteur, arrête-toi et célèbre une longue fête au milieu du désert. Aise pareille ne t’écherra plus de longtemps.
109. Le trésor de la prose allemande.
110. Style écrit et style parlé.
L’art d’écrire demande avant tout des procédés de remplacement pour les genres d’expression que possède seul le sujet parlant : gestes, accents, timbres, regards. Aussi le style écrit est-il très différent du style parlé…
111. Prudence dans les citations.
112. Comment dire les erreurs ?
On peut disputer sur ce qui est le plus pernicieux, dire mal les erreurs ou les dire aussi bien que les meilleures vérités. Ce qui est certain, c’est que dans le premier cas elles nuisent doublement à l’esprit, dont elles sont plus difficiles à chasser ; il est vrai pourtant qu’elles n’ont pas un effet aussi sûr que dans le second cas : elles sont moins contagieuses.
113. Limiter et agrandir.
114. Littérature et moralité s’éclairant l’une par l’autre.
On peut montrer par l’exemple de la littérature grecque sous l’effet de quelles forces l’esprit grec s’épanouit, la manière dont il emprunta diverses voies et ce qui causa son affaiblissement. Tout cela donne un tableau de ce qui s’est aussi passé pour la moralité grecque et de ce qui se passera pour toute moralité ; on y voit comment elle fut d’abord une contrainte, montra de la dureté, puis s’adoucit progressivement, comment il en naquit enfin un plaisir de certaines actions, de certaines formes et conventions, et de ce plaisir derechef une propension à la pratique, à la possession exclusives de celles-ci ; comment la carrière s’emplit et s’encombre de compétiteurs, comment on en vient à la satiété, se met en quête de nouveaux objets de compétition et d’ambition, rend la vie à d’autres, tombés en désuétude, comment le spectacle se répète et les spectateurs se lassent de regarder, parce que le cercle semble maintenant parcouru en entier – et vient alors un arrêt, une expiration : les ruisseaux se perdent dans le sable. La fin est là, une fin tout au moins.
115. Quels paysages donnent un plaisir durable.
116. Lecture à haute voix.
Savoir lire à haute voix suppose l’art de dire : il s’agit d’employer partout des tons pâles, mais de déterminer l’intensité de ces gris en proportion exacte de la peinture de fond aux couleurs pleines et soutenues, dont l’idée directrice est toujours présente à l’esprit, c’est-à-dire de respecter la diction du même passage. On doit donc être maître de celle-ci.
117. Le sens dramatique.
Qui n’a pas les quatre sens les plus fins de l’art cherche à tout comprendre avec le plus grossier, le cinquième : c’est le sens dramatique.
118. Herder.
Enthousiasme et ferveur, il en avait vraiment, mais son ambition était beaucoup plus grande ! C’est elle qui soufflait sur le feu, le faisait rougeoyer, crépiter et fumer – son style rougeoie, crépite et fume – mais il désirait la grande flamme, et celle-ci ne jaillit jamais ! Il n’était pas placé à la table des vrais créateurs, et son ambition ne le laissait pas aller modestement s’asseoir entre les vrais consommateurs.
119. Odeur des mots.
Tout mot a son odeur ; il y a une harmonie et une discordance des odeurs et donc des mots.
120. Le style recherché.
Le style tout trouvé est une offense pour l’amateur du style recherché.
121. Serment.
Je ne lirai plus aucun auteur qui laisse paraître qu’il a voulu faire un livre ; mais ceux-là seulement dont les pensées se sont faites livre inopinément.
122. La convention artistique.
Les conventions sont en effet les procédés artistiques conquis pour être compris des auditeurs, la langue commune péniblement apprise par laquelle l’artiste peut vraiment se communiquer.
Ce que l’artiste invente au-delà de la convention, il le met en jeu de sa propre initiative, à ses risques et périls, avec pour résultat, dans le meilleur des cas, de créer une nouvelle convention. D’ordinaire, l’originalité est regardée avec étonnement, quelque fois même adorée, mais rarement comprise ; éviter obstinément la convention signifie ne pas vouloir être compris. De quoi la fureur moderne d’originalité est-elle ainsi le signe ?
123. Affectation de science chez les artistes.
La tentation, qui s’empare si aisément et si compréhensiblement de l’artiste, de fouler aussi une fois le champ qui lui est précisément interdit et de dire son mot dans la science – car le plus solide trouve parfois son métier et son atelier insupportables –, cette tentation conduit l’artiste jusqu’à montrer au monde entier ce qu’il n’a pas du tout besoin de voir, c’est que sa chambrette à penser a un air exigu et désordonné – et pourquoi pas ? puisqu’il n’y habite point !
Il ne devrait pas en effet avoir vis-à-vis de la science d’autre attitude que parodique, pour autant qu’il est bien artiste et rien qu’artiste.
124. L’idée de Faust.
… et là, au ciel, les amants se retrouvent. – Goethe disait bien un jour que sa nature était trop conciliante pour le vrai tragique.
125. Y a-t-il des « classiques allemands » ?
De Goethe, comme j’ai dit, je ferai abstraction, il appartient à un genre de littératures plus élevé que ne le sont les « littératures nationales » : raison pour laquelle son existence n’a aucun rapport avec sa nation, qu’il s’agisse d’originalité ou de vieillissement. Il n’a vécu et ne vit encore que pour quelques-uns ; pour la plupart il n’est rien, qu’une fanfare de vanité dont on envoie de temps en temps les flonflons par-delà les frontières allemandes. Goethe, qui est non seulement un homme bon et grand, mais une culture, Goethe est dans l’histoire des Allemands un intermède sans suite…
C’est pour un livre une façon bien connue de vieillir que de descendre aux générations de moins en moins mûres.
Or, les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, haute et extrêmes lueurs qui planent encore au-dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu’eux.
126. Intéressant, mais non pas beau.
127. Contre les néologistes.
Une noble pauvreté, mais, dans les limites de ce modeste bien, une liberté magistrale, caractérisent les artistes grecs du discours ; ils veulent avoir moins que n’a le peuple – car celui-ci est on ne peut plus riche en formes anciennes et nouvelles –, mais ce peu, ils veulent le posséder mieux.
128. Auteurs tristes et auteurs graves.
Qui met sur le papier ce qu’il souffre, tourne à l’auteur triste ; mais grave, s’il nous dit ce qu’il a souffert, et pourquoi son repos est maintenant dans la joie.
129. Santé du goût.
Comment se fait-il que la santé ne soit pas si contagieuse que les maladies, en général, et plus particulièrement dans le goût ?
130. Ferme propos.
131. Corriger la pensée.
Corriger le style, cela veut dire corriger la pensée, et rien d’autre ! – Qui ne l’accorde pas aussitôt, on ne l’en convaincra jamais.
132. Livres classiques.
133. Mauvais livres.
C’est au livre de réclamer la plume, l’encre et la table ; mais d’ordinaire, ce sont la plume, l’encre et la table qui réclament le livre. C’est pourquoi les livres sont maintenant si peu de chose.
134. Présence de… sens.
135. Pensées choisies.
Le style choisi d’une grande époque ne choisit pas ses mots seulement, mais aussi ses pensées, et il les prend dans l’usage courant et régnant ; les pensées osées et de trop fraîche senteur ne sont pas moins odieuses au goût de la maturité que les images et expressions nouvelles et téméraires.
136. Raison principale de la corruption du style.
Vouloir montrer plus de sentiment pour une chose que l’on en a vraiment, voilà ce qui gâte le style, dans les arts du langage et tous les autres. Tout grand art incline plutôt au contraire : il aime, comme les hommes de moralité supérieure, retenir l’émotion en chemin et ne pas la laisser courir tout à fait son terme.
137. Pour servir d’excuse aux plumes lourdes.
138. Perspective aérienne.
139. Comparaisons risquées.
140. Danser dans les chaînes.
On peut, pour chaque artiste, poète et écrivain grec, se demander : quelle est la contrainte nouvelle qu’il s’impose et qu’il rend attrayante à ses contemporains (au point de trouver des imitateurs) ? Car ce que l’on appelle « invention » (dans la métrique, par exemple) est toujours une de ces entraves que l’on se met soi-même. « Danser dans les chaînes », se rendre la tâche difficile, puis répandre par-dessus l’illusion de la faculté, tel est le talent qu’ils veulent nous montrer.
141. Embonpoint d’auteur.
Ce qui vient en dernier à un bon auteur, c’est l’embonpoint ; qui l’apporte avec soi ne sera jamais un bon auteur. Les plus nobles chevaux de course sont maigres, tant qu’il ne leur est pas permis de se reposer de leurs victoires.
142. Héros haletants.
143. Le demi-aveugle.
L’homme à demi aveugle est l’ennemi mortel de tous les auteurs qui se laissent aller. Ceux-ci devraient connaître cette rage rentrée avec laquelle il referme un livre dont il s’aperçoit que l’auteur a besoin de cinquante pages pour donner cinq idées, cette rage d’avoir mis en péril, à peu près sans compensation, ce qui lui reste de vue.
144. Le style de l’immortalité.
145. Contre images et comparaisons.
146. Prudence.
147. Squelettes coloriés.
148. Plus haut que le style sublime.
On apprend plus vite à écrire de façon sublime qu’à écrire aisément et simplement. Les raisons s’en perdent dans la morale.
149. Sébastien Bach.
150. Haendel.
151. Haydn.
152. Beethoven et Mozart.
153. Le récitatif.
154. Musique « gaie ».
155. Franz Schubert.
156. Le style le plus moderne de l’exécution musicale.
157. Félix Mendelssohn.
La musique de Félix Mendelssohn est la musique du bon goût appliqué à tout ce qu’il y a déjà eu de bon : elle renvoie toujours derrière elle. Comment pourrait-elle avoir beaucoup de devant-soi, beaucoup d’avenir ! – Mais a-t-il, lui, voulu en avoir ? Il possédait une vertu qui est rare parmi les artistes, celle de la gratitude sans arrière-pensées : cette vertu aussi renvoie toujours derrière elle.
158. Une mère des arts.
159. La liberté dans les chaînes, liberté princière.
… jouant et dansant dans ces chaînes comme l’esprit le plus libre et le plus gracieux – et ce, sans les tourner en dérision.
160. La barcarolle de Chopin.
Presque toutes les situations et manières de vivre ont leur moment de bonheur. C’est lui que les bons artistes savent prendre au filet.
161. Robert Schumann.
162. Les chanteurs d’opéra.
163. Musique dramatique.
164. Victoire et raison.
165. Sur le principe de l’exécution musicale.
… sui qui en somme un artiste distingué a seulement le droit de vouloir produire un effet. Pas sur la foule, toujours ! Pas sur les esprits sans maturité ! Pas sur les sentimentaux ! Pas sur les morbides ! Mais surtout pas sur les âmes émoussées, jamais !
166. Musique d’aujourd’hui.
167. Où la musique est chez elle.
168. Sentimentalité dans la musique.
(Il faut en effet être préparé et exercé pour recevoir même les plus minimes « révélations » de l’art : il n’y a absolument pas d’effet « immédiat » de l’art, malgré les contes bleus des philosophes à ce sujet.)
Au demeurant, presque toute musique ne commence à exercer un charme magique qu’à partir du moment où nous l’entendons parler la langue de notre propre passé ; et c’est ainsi que tout musique ancienne semble au profane gagner sans cesse en qualité, et celle qui vient de naître n’avoir que peu de prix ; car elle n’éveille pas encore la « sentimentalité » qui est, comme nous l’avons dit, l’élément essentiel du bonheur de la musique pour quiconque n’est pas capable de prendre plaisir à cet art en pur esthète.
169. En amis de la musique.
170. L’art au siècle du travail.
Nous avons la conscience morale d’un siècle au travail ; cela ne nous permet pas de donner à l’art nos meilleures heures, nos matinées, quand bien même cet art serait le plus grand et le plus digne. Il est pour nous affaire de loisir, de délassement : nous lui consacrons ce qui nous reste de temps, de force.
171. Les employés de la science et les autres.
On pourrait qualifier « d’employés », tous ensemble, les savant véritablement capables et qui obtiennent des résultats. Quand, dans leur jeunesse, leur sagacité est assez exercée, leur mémoire bien meublée, quand ils ont acquis l’assurance du regard et de la main, un aîné leur indique un point de la science où leurs qualités peuvent se montrer utiles ; plus tard, une fois qu’ils ont eux-mêmes ouvert les yeux sur les lacunes et les défectuosités de leur science, ils se placent spontanément là ou l’on a besoin d’eux. Ces natures existent toutes pour la science ; mais il en est de plus rares, qui rarement réussissent et arrivent à la pleine maturité, et « c’est pour elles que la science existe » - tout au moins à ce qu’il leur semble – : être souvent désagréables, vains, toqués, mais presque toujours enchanteurs à quelque degré. Eux ne sont pas des employés, ni aussi bien des employeurs, ils se servent des résultats acquis et assurés par le travail des autres, avec une certaine condescendance princière et de maigres, de rares éloges, comme si ces gens appartenaient à une espèce d’êtres inférieure. Et pourtant ils n’ont tout juste que les mêmes qualités par lesquelles ces autres se distinguent, et parfois même développées de façon insuffisante ; en outre, ils sont caractérisés par un côté borné, qui manque aux premiers, et en raison duquel il est impossible de les placer à un poste et de voir en eux des instruments pratiques, - ils ne sauraient vivre que dans leur propre élément, sur leur propre terrain. C’est cette limitation qui leur donne l’idée de tout ce qui dans une science, à les en croire, « leur appartient », c’est-à-dire de ce qu’ils peuvent en ramener chez eux, dans leur élément ; ils rêvent toujours de rassembler leur « propriété » dispersée. Si on les empêche de bâtir leur propre nid, ils périssent comme des oiseaux sans abri ; l’absence de liberté est comme leur consomption. Cultivent-ils certains secteurs isolés de la science à la manière des autres, ce ne sont jamais que de ceux où prospèrent les fruits et les graines dont ils ont justement besoin ; que leur importe que la science, considérée dans son ensemble, ait des secteurs en friche ou mal entretenus ? Tout intérêt impersonnel pour quelque problème de la connaissance leur fait défaut : personne, ils le sont eux-mêmes de bout en bout, si bien que toutes leurs lumières et connaissances se fondent à leur tour en une personne, en une multiplicité vivante dont les parties distinctes dépendent les unes des autres, s’entrepénètrent, se nourrissent ensemble, et dont la totalité a son atmosphère et son odeur propres. – De telles natures, en douant de personnalité ces créations intellectuelles, produisent cette illusion qu’une science (ou même la philosophie tout entière) serait achevée, aurait atteint le but ; c’est la vie de leur création qui exerce ce charme magique ; à certaines époques, il a été fatal à la science, induisant en erreur ces travailleurs intellectuels véritablement capables que nous avons décrits plus haut, alors qu’à d’autres époques, en revanche, où régnaient la sécheresse et l’épuisement, il a agi comme un tonique, comme le souffle de fraîcheur d’un havre réconfortant. – D’habitude, on appelle ces hommes-là des philosophes.
172. Eloge du talent.
173. Rire et sourire.
Plus l’esprit se fait joyeux et sûr, plus l’homme perd l’habitude du rire sonore ; en revanche, il lui naît sans discontinuer un sourire spirituel, signe de l’émerveillement qu’il trouve aux innombrables charmes cachés de cette bonne existence.
174. Divertissement des malades.
175. Le masque de la médiocrité.
176. Les patients.
177. Les meilleures plaisanteries.
Une plaisanterie m’est surtout bienvenue qui tient lieu d’une pensée grave, nullement désinvolte, signe du doigt et clin d’œil tout à la fois.
178. L’accessoire de toute vénération.
La piété n’est guère à son aise sans un peu de poussière, d’ordure et de saleté.
179. Le grand danger pour les savants.
180. Les professeurs au siècle des livres.
181. Que la vanité est la grande utilité.
Nous ne connaissons la vanité que dans ses formes atténuées, dans ses aspects sublimés et à petites doses, parce que nous vivons à un stade tardif et très adouci de la société ; à l’origine, elle est la grande utilité, le plus énergique moyen de conservation. Et la vanité sera d’autant plus grande que l’individu est plus avisé ; car augmenter la croyance en son pouvoir est plus facile qu’augmenter ce pouvoir lui-même, mais seulement pour celui qui a de l’intelligence, - ou, comme il faut dire dans des conditions de vie primitives, qui est rusé et dissimulé.
182. Signes météorologiques de la culture.
183. Colère et châtiment ont fait leur temps.
… pourvu que l’évolution de la raison humaine ne s’arrête pas ! Un jour, le cœur ne prendra plus sur lui le péché logique qui se cache dans la colère et le châtiment, exercés individuellement ou en société : un jour, quand le cœur et la tête auront appris à vivre aussi près l’un de l’autre qu’ils se tiennent encore à distance maintenant. Qu’ils ne soient plus aussi loin qu’à l’origine, un regard sur la marche générale de l’humanité le montre assez bien…
184. Ascendance des « pessimistes ».
185. De la mort raisonnable.
186. Effet de régression.
Tous les criminels ramènent de force la société à des niveaux de civilisation plus primitifs que celui auquel elle se trouve justement : ils la font régresser. Que l’on pense aux instruments que la société est obligée, pour sa légitime défense, de se procurer et d’entretenir : le policier retors, le gardien de prison, le bourreau ; que l’on n’oublie ni l’accusateur public ni l’avocat ; que l’on se demande enfin si le juge lui-même, et le châtiment et toute la procédure ne sont pas, dans l’effet qu’ils produisent sur les non-criminels, des phénomènes déprimants plutôt qu’exaltants : on ne réussira jamais à draper la légitime défense et la vengeance dans le vêtement de l’innocence ; et chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’être humain comme un moyen servant aux fins de la société, c’est toute l’humanité supérieure qui s’en afflige.
187. La guerre comme remède.
Ce sempiternel vouloir-vivre sans pouvoir mourir est cependant lui-même un signe de sénilité des sentiments ; plus on vit pleinement et vigoureusement, plus vite aussi on est prêt à donner sa vie pour un seul sentiment de qualité. Un peuple qui vit et sent ainsi n’a pas besoin de guerres.
188. La transplantation physique et morale comme remède.
Les civilisations différentes sont des climats différents de l’esprit, dont chacun est particulièrement nuisible ou salutaire à tel ou tel organisme. L’histoire dans son ensemble, en tant que connaissance des différentes civilisations, est la pharmacologie, non pas la science de la thérapeutique elle-même. Ce qui nous manque surtout encore, c’est le médecin qui se serve de cette pharmacopée pour envoyer chacun dans le climat exactement fait pour lui convenir – momentanément ou pour toujours. Vivre dans le présent, dans les limites d’une seule civilisation, est insuffisant comme remède universel ; il en mourrait beaucoup trop de catégories d’hommes suprêmement utiles, qui ne peuvent y respirer sainement. Il faut, par l’histoire, leur donner de l’air et essayer de les conserver ; les hommes de civilisations arriérées ont aussi leur prix. – Pour accompagner ce traitement des esprits, l’humanité doit, sous le rapport du physique, s’efforcer de découvrir à quelles dégénérescences et quelles maladies donne lieu chaque région de la terre, et, inversement, quels facteurs de guérison elle offre ; et il faudra alors transplanter progressivement peuples, familles et individus aussi longtemps et aussi durablement qu’il sera nécessaire pour se rendre maître des tares physiques héréditaires. La terre entière sera finalement une collection complète d’établissements sanitaires.
189. L’arbre de l’humanité et la raison.
Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu’un jour l’humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l’un à côté de l’autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre.
Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l’humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celles-là ni pour celle-ci il n’y a d’instinct qui les guide sûrement. Ce qu’il faut, c’est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d’une extrême et joyeuse fécondité, - tâche de raison pour la raison !
190. L’éloge de l’altruisme et son origine.
… tout le monde avait fait sienne la confiance en l’avenir, - et rien n’est plus profitable au moral et au physique des gens que cette confiance.
Reconnues pour vertus, dotées d’un nom, mises en estime, recommandées à l’adoption, les qualités morales ne l’ont été qu’à partir du moment où elles ont visiblement décidé de l’heur et du malheur de sociétés entières ; alors, en effet, l’intensité du sentiment et l’excitation des forces créatrices intérieures sont si grandes chez beaucoup que l’on offre à cette qualité des présents pris dans ce que chacun a de meilleur.
191. Temps obscurs.
On appelle « temps obscurs », en Norvège, ceux où le soleil reste toute la journée sous l’horizon : la température ne cesse alors de baisser lentement. – Belle image de tous les penseurs pour lesquels le soleil de l’avenir de l’humanité a temporairement disparu.
192. Le philosophie de l’opulence.
193. Les époques de la vie.
Les véritables époques de la vie sont ces courts moments de halte, entre la montée et le déclin d’une pensée ou d’un sentiment tout-puissants. C’est là qu’il y a une nouvelle fois satiété : tout le reste est faim et soif – ou dégoût.
194. Le rêve.
195. Nature et science.
196. Vivre simplement.
Un genre de vie simple est maintenant chose difficile : il y faut beaucoup plus de réflexion et d’inventivité que n’en ont les gens même très intelligents. Le plus sincère d’entre eux dira peut-être encore : « Je n’ai pas le temps d’y réfléchir si longuement. Le genre de vie simple est pour moi un but trop élevé ; j’attendrai que de plus sages que moi l’aient trouvé. »
197. Fines pointes et fines dentelles.
198. Aucune nature ne fait de sauts.
Que l’homme évolue aussi fortement que ce soit et semble sauter d’une opposition à l’autre, on n’en découvrira pas moins, en précisant ses observations, les jointures où le nouvel édifice se dégage de l’ancienne. C’est là la tâche du biographe ; il est tenu de penser la vie selon le principe qu’aucune nature ne fait de sauts.
199. Propre, sans doute.
200. Le solitaire parle.
On récolte pour salaire de beaucoup de dégoût, de chagrin, d’ennui (toutes choses que comporte nécessairement une solitude sans amis, sans livres, sans devoirs ni passions), ces quarts d’heure de communion profonde avec soi-même et la nature. Qui se retranche complètement contre l’ennui se retranche aussi de soi : il ne lui sera jamais donné de boire la plus tonique des gorgées à sa propre source intérieure.
201. Fausse célébrité.
202. En voyage d’agrément.
Ils escaladent la montagne comme des bêtes, stupides et suant , on avait oublié de leur dire qu’il y a de belles vues en chemin.
203. Trop et trop peu.
Aujourd’hui, celui qui dit : « Il ne m’est rien arrivé » est un sot.
204. La fin et le but.
205. Neutralité de la grande nature.
206. Oublier ses intentions.
Le voyage lui-même fait qu’on en oublie communément le but. Presque tout métier est choisi et abordé comme moyen en vue d’une fin, mais continué comme fin dernière. L’oubli des intentions est la plus fréquente des sottises que l’on commet.
207. Course solaire de l’idée.
Quand une idée se lève tout juste à l’horizon, la température de l’âme est habituellement très froide. C’est peu à peu que l’idée développe sa chaleur, et celle-ci est la plus brûlante (produit ses plus grands effets) quand la foi dans l’idée est déjà à son déclin.
208. Comment on aurait tout le monde contre soi.
209. Avoir honte de sa richesse.
210. Excès de prétention.
211. Sur le terrain de l’opprobre.
212. Le sort de la moralité.
Comme la servitude des esprits diminue, la moralité (la manière héréditaire, traditionnelle, instinctive de se conduire d’après des sentiments moraux) est sûrement en déclin elle aussi ; mais non pas les vertus distinctes, modération, justice, quiétude de l’âme, - car la plus grande liberté de l’esprit conscient y conduit déjà involontairement, d’abord, puis les recommande aussi comme utiles.
213. Le fanatique de la méfiance et sa caution.
Le Vieillard : Tu veux donc être professeur de méfiance envers la vérité ? – Pyrrhon : D’une méfiance telle que le monde n’en a encore jamais vu, de la méfiance envers tout et tout. C’est le seul chemin qui mène à la vérité. L’œil droit ne doit pas se fier à l’œil gauche, et il faudra que la lumière s’appelle un certain temps ténèbres : tel est le chemin que vous devez prendre. Ne croyez pas qu’il vous mènera aux arbres fruitiers et aux belles prairies. Vous y trouverez de petites graines dires, - ce sont les vérités ; pendant des dizaines d’années, il vous faudra avaler des mensonges par poignées pour ne pas mourir de faim, tout en sachant que ce sont des mensonges. Mais ces graines seront semées et enfouies, et peut-être, peut-être y aura-t-il je ne sais quand un jour de moisson ; personne ne peut le promettre, si ce n’est un fanatique.
214. Livres européens.
A lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres nations. Ces six-là ont ressuscité l’esprit des derniers siècles de l’ère antique, - ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s’élèvent au-dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s’irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu’il est obligé de faire s’il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d’idées réelles que tous les livres des philosophes allemands ensemble…
Mais voici l’éloge précis que je proposerai : ils auraient été, écrits en grec, compris aussi bien des Grecs.
Quelle limpidité au contraire et quelle élégante précision chez ces Français ! Même les Grecs à l’ouïe la plus fine auraient été obligés d’apprécier cet art, et il est une qualité qu’ils y auraient même admirée et adorée, le trait spirituel de l’expression, chose qu’ils aimaient beaucoup sans y être précisément de première force.
215. Mode et moderne.
Partout où l’ignorance, la malpropreté, la superstition sont florissantes, où les échanges sont faibles, l’agriculture misérable, le clergé puissant, se trouvent encore aussi les costumes nationaux.
216. La « vertu allemande ».
Notons-le en passant, ce réveil moral que nous avons dit n’a entraîné pour la connaissance des phénomènes moraux, on l’aura presque deviné, que des inconvénients et des tendances rétrogrades. Qu’est-ce que toute la philosophie morale allemande, à partir de Kant inclus, avec sa foule de commis et de suiveurs français, anglais et italiens ? Un attentat quasi théologique contre Helvétius, un refus des libres perspectives longuement et péniblement acquises, des indications montrant le bon chemin, qu’il a en définitive bien énoncées et rassemblées. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, Helvétius est en Allemagne le plus copieusement insulté de tous les bons moralistes et de tous les hommes bons.
217. Classique et romantique.
Les esprits de tendance classique aussi bien que romantique (deux catégories qui existent toujours en même temps) nourrissent une vision d’avenir ; mais les premiers en s’appuyant sur une force de leur époque, les derniers sur sa faiblesse.
218. L’enseignement de la machine.
219. Non sédentaire.
220. Réaction contre la civilisation de la machine.
La machine, elle-même produit de la plus haute faculté intellectuelle, ne met presque en œuvre, chez les personnes qui la servent, que les énergies inférieures, sans pensée.
Elle rend actif et uniforme, - mais cela provoque à la longue une réaction, un ennui désespéré de l’âme, qui apprend par lui à aspirer aux divertissements de la paresse.
221. Le côté dangereux de la philosophie des Lumières.
C’est un ensemble de traits quasi déments, histrioniques, bestialement cruels, voluptueux, et surtout d’une sentimentalité toujours prête à se griser elle-même, qui constituent le fonds proprement révolutionnaire et qui, avant la Révolution, s’étaient incarnés dans la personne et le génie de Rousseau : or, l’être qu’ils définissent trouva encore, avec un enthousiasme perfide, à poser la philosophie des lumières sur sa tête fanatique…
Mais dès lors, liée à un phénomène violent et brutal, la philosophie des lumières se fit elle-même violente et brutale.
222. La passion au moyen âge.
… dans ces conditions, quand quelqu’un était pris de passion, les rapides de l’âme devaient être plus que jamais violents, le tourbillon plus confus, la chute plus profonde. – Nous oserons, nous les modernes, prendre notre parti de la perte que nous avons faite ici.
223. Rapine et épargne.
224. Ames joyeuses.
225. La licence à Athènes.
226. Sagesse des Grecs.
227. « L’éternel Epicure. »
Epicure a vécu à toutes les époques, et il vit encore, inconnu de ceux qui se disaient et se disent épicuriens, et sans renom auprès des philosophes. Lui-même a oublié jusqu’à son nom : c’est le bagage le plus lourd qu’il ait jamais rejeté.
228. Le style de la supériorité.
229. Les enterrés.
230. Tyrans de l’esprit.
231. La plus dangereuses des immigrations.
232. Les fanatiques de l’Etat.
233. Contre ceux qui négligent leurs yeux.
234. Les œuvres et la foi.
Celui-là avait les grandes œuvres, son compagnon avait, lui, la grande foi dans ces œuvres. Ils étaient inséparables ; mais de toute évidence le premier dépendait entièrement du second.
235. Le mondain.
« Je me digère mal », disait quelqu’un pour expliquer sa sociabilité. « L’estomac de la société est plus solide que le mien, il me supporte. »
236. L’esprit fermant les yeux.
Si l’on est exercé et habitué à réfléchir à l’action, on n’en sera pas moins obligé, au moment d’agir (quand on ne ferait qu’écrire une lettre, ou manger et boire), de fermer les yeux du dedans. Il faut même, dans une conversation avec des hommes moyens, savoir penser en fermant les yeux du penseur, - afin d’atteindre et de saisir la pensée moyenne. Fermer ainsi les yeux est un acte perceptible, qui peut s’accomplir volontairement.
237. La plus terrible vengeance.
Si l’on veut absolument se venger d’un adversaire, il faut attendre d’avoir une pleine poignée de vérités et de traits justes que l’on puisse exploiter contre lui sans passion, en sorte qu’exercer sa vengeance coïncide avec l’exercice de la justice. C’est le genre de vengeance le plus terrible, car il n’a au-dessus de lui aucune autorité à laquelle on pourrait encore en appeler.
238. Taxe de luxe.
239. Pourquoi les mendiants survivent.
240. Pourquoi les mendiants survivent.
La plus grande dispensatrice d’aumônes est la lâcheté.
241. Comment le penseur met une conversation à profit.
Sans être écouteur, on peut beaucoup entendre si l’on sait bien voir, mais se perdre soi-même de vue par moments. Les hommes, pourtant, ne savent pas tirer profit d’une conversation ; ils consacrent de loin beaucoup trop d’attention à ce qu’ils veulent dire et répliquer, alors que le bon entendeur se contente souvent de répondre provisoirement et d’avancer en somme quelque chose en acompte de politesse, emportant en revanche dans sa mémoire toujours aux aguets ce que l’autre a exposé, ainsi que la manière dont il l’a exprime par le ton et le geste. – Dans la conversation courante, chacun se figure être le meneur, tels deux bateaux qui, naviguant de conserve et se heurtant un peu de loin en loin, croiraient de bonne foi, chacun de son côté, que le navire voisin le suit ou même est à sa remorque.
242. L’art de s’excuser.
243. Fréquentation impossible.
Le vaisseau de tes pensées tire trop d’eau pour te permettre de naviguer avec lui sur les flots de ces personnes aimables, convenables, prévenantes. Il y a là trop de bas-fonds et de bancs de sable ; tu ne pourrais, forcé de virer et de tourner, qu’être continuellement à la gêne, et les autres tomberaient bientôt aussi dans l’embarras – à cause de ton embarras dont ils ne sauraient deviner la raison.
244. Plus renard que le renard.
245. Commerce intime.
246. Le silence du dégoût.
Voici quelqu’un qui passe, penseur et homme, par une profonde et douloureuse transformation, et qui ensuite en donne publiquement témoignage. Et ses auditeurs ne s’aperçoivent de rien ! Ils le croient encore tout entier tel qu’il était ! – Cette expérience courante a déjà causé du dégoût à bien des écrivains ; ils avaient estimé trop haut l’intellectualisme des hommes et se sont jurés, reconnaissant leur erreur, de garder le silence.
247. Le sérieux des affaires.
248. Equivoque de l’œil.
De même qu’un soudain frémissement d’écailles court sur l’onde à tes pieds, il y a dans l’œil humain de ces subites incertitudes et ambiguïtés qui font que l’on se demande : est-ce un frisson ? est-ce un sourire ? ou les deux à la fois ?
249. Positif et négatif.
250. La vengeance des filets vides.
251. Ne pas faire valoir ses droits.
252. Luminaires.
En société, il n’y aurait pas le moindre rayon de soleil s’il n’y était introduit par les cajoleurs-nés, je veux dire ces gens que l’on appelle aimables.
253. Le plus charitable.
254. Vers la lumière.
255. L’hypocondre.
256. Comment rendre.
257. Plus fin qu’il ne faut.
258. Une espèce d’ombre lumineuse.
259. Ne pas se venger ?
260. Erreur dans l’hommage.
Il faut, quand on veut rendre hommage à quelqu’un, se garder d’exprimer son accord : il met au même niveau.
261. Lettre.
262. Prévention.
263. Le chemin de l’égalité.
Quelques heures d’escalades en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.
264. Calomnie.
265. Le royaume céleste des enfants.
266. Les impatients.
L’homme en cours de formation est justement celui qui n’admet pas le devenir : il est trop impatient pour cela. L’adolescent ne veut pas attendre que son tableau des êtres et des choses se remplisse après un long temps d’études, de souffrances et de privations ; il en accepte donc en toute bonne foi un autre, qui existe déjà, achevé, et qu’on lui offre, comme s’il devait lui fournir par anticipation les lignes et les couleurs de son tableau à lui ; il se jette dans les bras d’un philosophe, d’un poète, et le voilà obligé de travailler un certain à la corvée et de se renier lui-même. Il y apprend beaucoup ; mais un jeune homme en oublie souvent ce qu’il vaut surtout d’apprendre et de connaître, soi-même : il restera sa vie durant un disciple. Ah, c’est qu’il y a beaucoup d’ennui à surmonter, c’est qu’il faut beaucoup de sueur, avant de trouver sa palette, son pinceau, sa toile ! – Et même alors on n’est pas encore maître, tant s’en faut, de son art de vivre, - mais on est maître au moins dans son propre atelier.
267. Il n’y a pas d’éducateurs.
L’éducation de la jeunesse par des tiers est ou bien une expérience, réalisée sur un être encore inconnu, inconnaissable, ou bien un nivellement de principe destiné à adapter le nouvel être, quel qu’il soit, aux habitudes et coutumes régnantes ; dans les deux cas, donc, quelque chose qui est indigne du penseur, besogne des parents et instituteurs qu’un homme de ceux qui ont la sincérité hardie a appelés nos ennemis naturels. – Un jour, quand on est, de l’avis du monde, depuis longtemps formé, on se découvre soi-même ; alors commence la tâche du penseur, maintenant il est temps de l’appeler à l’aide – non pas en qualité d’éducateur, mais d’homme qui, ayant fait sa propre éducation, a de l’expérience.
268. La pitié pour la jeunesse.
269. Les âges de la vie.
270. L’esprit des femmes dans la société actuelle.
271. Grand et éphémère.
272. Esprit de sacrifice.
Plus d’une femme a l’intelletto del sacrificio et ne sera jamais plus heureuse de sa vie si son époux ne veut pas la sacrifier ; elle ne sait plus alors que faire de son intelligence, et de victime devient à l’improviste le sacrificateur de lui-même.
273. La part non féminine.
274. Les tempéraments masculin et féminin et la mortalité.
275. Le temps des constructions cyclopéennes.
276. Les droits du suffrage universel.
… lorsque ne vont aux urnes, à telle occasion où il est utilisé, que les deux tiers à peine, et peut-être même pas la majorité de tous les inscrits, c’est en somme un vote contre le système électoral tout entier.
277. Le mauvais raisonnement.
278. Prémisses du siècles des machines.
279. Un frein pour la civilisation.
280. Plus de respect pour ceux qui savent !
Dans la concurrence du travail et des vendeurs, le public est fait juge des produits ; or, celui-ci n’a aucune connaissance rigoureusement objective et juge sur une apparence de qualité. Par suite, l’art de la présentation (et peut-être le goût) ne pourront que s’accroître sous l’empire de la concurrence, mais la qualité de toutes les denrées, en revanche, que se dégrader. On en arrivera par conséquent, si tant est que la raison ne perd pas de sa valeur, à mettre fin, un jour ou l’autre, à cette concurrence sur laquelle l’emportera un nouveau principe.
En retour, la machine, étant cause de la plus grande rapidité et facilité de production, favorise de son côté la qualité la plus vendable : sinon, il n’y aurait pas de profit intéressant à faire avec elle ; elle serait trop peu employée et trop souvent immobilisée. Mais ce qui se vend le mieux, c’est, on l’a vu, le public qui en décide ; ce sera forcément ce qui fait le plus illusion, c’est-à-dire ce qui, d’abord, semble de bonne qualité, et ensuite semble aussi bon marché. En matière de travail aussi notre mot d’ordre doit donc être : « Plus de respect à ceux qui savent ! »
281. Les rois en danger.
282. Le professeur, mal nécessaire.
283. L’impôt du respect.
Nous payons volontiers aussi cher que nous pouvons, parfois même au-dessus de nos moyens, quelqu’un que nous connaissons, que nous estimons, médecin, artiste ou artisan, qui fait et travaille quelque chose pour nous ; au contraire, nous payons un inconnu aussi bas que faire se peut ; c’est là une lutte dans laquelle chacun combat et force l’autre à combattre pour chaque pouce de terrain. Dans le travail fait pour nous par l’homme que nous connaissons, il y a quelque chose qui n’a pas de prix, c’est l’âme et l’invention qu’il y met parce que c’est nous ; nous ne croyons pas pouvoir exprimer le sentiment que nous en avons par autre chose qu’une sorte de sacrifice consenti. – L’impôt le plus fort est l’impôt du respect. Plus s’étend le règne de la concurrence, plus l’on achète à des inconnus, travaille pour des inconnus, plus aussi diminue cet impôt, alors qu’il est précisément la mesure du niveau auquel se place le commerce moral entre les hommes.
284. Le moyen d’une paix véritable.
Voilà comment tous les Etats se font actuellement face : ils postulent les mauvaises dispositions du voisin et chez eux-mêmes les bonnes dispositions. Mais ce postulat est un trait d’inhumanité, aussi grave et plus grave que la guerre ; il est même déjà au fond une incitation à la guerre, une cause de conflit, puisque, comme on l’a vu, il impute l’immoralité au voisin et semble par là même provoquer l’hostilité de ses sentiments et de ses actes. On doit renoncer à cette doctrine de l’armée considérée comme un moyen de légitime défense aussi radicalement qu’aux désirs de conquête. Et un grand jour viendra peut-être où un peuple, insigne par ses guerres et ses victoires, par la suprême perfection de son organisation et de son génie militaire, et habitué à faire les plus lourds sacrifices en ces domaines, s’écriera spontanément : « Nous brisons l’épée » - en détruira jusqu’en ses fondements la totalité de ses forces armées. Renoncer aux armes alors que l’on était le plus vaillant sous les armes, par élévation de sentiment, - voilà le moyen d’une paix véritable, qui ne peut jamais reposer que sur la paix des esprits ; alors que la paix armée, comme on l’appelle, celle qui gagne maintenant tous les pays, est le fait d’une âme inquiète qui n’a confiance ni en soi ni dans le voisin et, moitié par haine, moitié par peur, ne veut pas déposer les armes.
285. Si la propriété peut se concilier avec la justice.
La mélodie fondamentale de l’utopie platonicienne, que continuent aujourd’hui encore à chanter les socialistes, repose sur une connaissance défectueuse de l’homme : il manquait à Platon l’histoire des sentiments moraux, la lumière sur l’origine des qualités bonnes, utiles, de l’âme humaine. Il croyait, comme toute l’antiquité, au bien et au mal comme au blanc et au noir, à une différence radicale, par conséquent, entre hommes bons et mauvaises, bonnes et mauvaises qualités.
286. La valeur du travail.
Si l’on y réfléchit davantage, on trouve toute personne irresponsable de ce qu’elle produit, son travail : on ne peut donc jamais en déduire un mérite, tout travail est aussi bon ou mauvais qu’il doit forcément l’être dans telle ou telle constellation nécessaire de forces et de faiblesses, de connaissances et de besoins. Il ne dépend pas de l’ouvrier de décider s’il travaillera, ni comment il travaillera. Les seuls points de vue, larges ou étroits, qui ont fondé l’estimation du travail sont ceux de l’utilité. Ce que nous appelons actuellement justice est sans doute à sa place sur ce terrain, en ce qu’elle est une utilité suprêmement raffinée qui ne se contente pas de n’avoir égard qu’au moment et d’exploiter l’occasion, mais se préoccupe de la durée de toutes les situations, et envisage aussi pour cette raison le bien de l’ouvrier, son contentement physique et moral, - afin que lui et ses descendants travaillent bien pour nos descendants aussi, et que l’on puisse compter sur eux pour de plus longues périodes que n’est une vie d’homme. L’exploitation de l’ouvrier, on le comprend maintenant, fut une sottise, un gaspillage aux dépens de l’avenir, une menace pour la société. Voici que déjà on a presque la guerre : et en tout cas, pour maintenir la paix, signer des contrats et obtenir la confiance, les frais seront désormais très grands, parce que la folie des exploitants aura été si grande et si durable.
287. De l’étude du corps social.
288. Dans quelle mesure la machine humilie.
La machine est impersonnelle, elle retire, à la pièce travaillée, sa fierté, cette qualité et ces défauts individuels inséparables de tout travail non mécanique, - donc son peu d’humanité. Autrefois, tout achat fait à des artisans était une manière de distinguer des personnes, des marques desquelles on s’entourait ; le mobilier et le vêtement devenaient de la sorte des symboles d’estime réciproque et d’affinité personnelle, tandis que nous ne semblons plus vivre à présent que parmi une société d’esclaves, anonyme et impersonnelle. – On ne doit pas payer trop cher l’allègement du travail.
289. Quarantaine de cent ans.
Les institutions démocratiques sont des mesures de quarantaine contre la vieille peste des appétits tyranniques, et comme telles très utiles et très ennuyeuses.
290. Le partisan le plus dangereux.
291. Le destin et l’estomac.
292. Victoire de la démocratie.
… tous les partis sont aujourd’hui obligés de flatter le « peuple » et de lui donner des facilités et libertés de tous genres, grâce auxquelles il finit par devenir omnipotent. Le peuple est on ne peut plus éloigné du socialisme en tant que théorie visant à modifier l’acquisition de la propriété ; et quand un beau jour il aura en main la vis des impôts, grâce aux grandes majorités de ses parlements, il s’attaquera aux magnats du capitalisme, du négoce, de la bourse, et donnera lentement naissance, dans le fait, à une classe moyenne qui pourra oublier le socialisme comme une maladie heureusement passée. – Le résultat pratique de cette démocratie envahissante sera tout d’abord une fédération des peuples européens, dans laquelle chaque peuple pris à part, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d’utilité, aura la position et les privilèges d’un canton…
293. Fin et moyen de la démocratie.
La démocratie veut procurer et garantir l’indépendance au plus grand nombre possible, l’indépendance des opinions, du genre de vie et du gagne-pain. Il lui est pour cela nécessaire de refuser le droit de vote politique aussi bien aux indigents qu’aux très riches ; ce sont là deux classes d’hommes illégitimes, à la suppression desquelles elle doit travailler constamment parce qu’elle remettent sans cesse en question sa propre tâche. Elle doit de même empêcher tout ce qui semble viser à l’organisation de partis. Car les trois grands ennemis de l’indépendance, au triple sens que nous avons dit, sont les sans-le-sou, les riches et les partis.
294. La pondération et le succès.
Cette grande qualité de la pondération, qui est au fond la vertu des vertus, leur aïeule et leur reine, n’a pas toujours dans la vie courante le succès de son côté, loin de là ; et le prétendant se trouverait abusé qui n’aurait brigué cette vertu qu’à cause du succès. Parmi les gens pratiques, elle passe en effet pour suspecte, et on la confond avec la dissimulation et la ruse hypocrite ; celui qui, au contraire, manque visiblement de pondération, - l’homme qui y va carrément, quitte à frapper une fois à côté, a pour lui le préjugé d’être un bon drille à qui on peut se fier. Les gens pratiques n’aiment donc pas l’homme pondéré, il est pour eux, à ce qu’ils croient, un danger. D’un autre côté, on prend facilement l’homme pondéré pour anxieux, prévenu, pédant, - les gens peu pratiques et jouisseurs, précisément, le trouvent pénible, parce qu’il ne vit pas comme eux à la légère, sans penser à sa conduite et à ses devoirs ; il figure parmi eux leur conscience incarnée, et à sa vue le jour éclatant pâlit à leurs yeux.
295. Et in Arcadia ego.
Tant de beauté accumulée faisait courir un frisson sacré, portait à une muette adoration de cet instant de sa révélation ; involontairement, comme s’il n’y avait rien de plus naturel, on imaginait des héros grecs dans ce monde de lumière pure et nette (où rien ne rappelait la nostalgie, l’attente, le regard porté en avant ou en arrière) ; on ne pouvait que le sentir à la manière de Poussin et de ses élèves ; héroïque à la foi et idyllique. – Et c’est ainsi que certains hommes ont aussi vécu, ainsi qu’ils se sont durablement sentis dans le monde, qu’ils ont senti le monde en eux, et parmi eux un des hommes les plus grands, l’inventeur d’un style héroïque en même temps qu’idyllique de la philosophie : Epicure.
296. Calculer et mesurer.
297. Ne pas chercher à voir à contretemps.
Tant que l’on vit quelque chose, il faut se donner à l’événement et fermer les yeux, c’est-à-dire ne pas faire l’observateur en pleine expérience. Cela, en effet, troublerait la digestion de l’événement : au lieu de sagesse, on en retirerait une indigestion.
298. Tiré de la pratique du sage.
Pour devenir sage, il faut vouloir passer par certaines expériences, donc courir se jeter dans leur gueule. C’est chose assurément très dangereuse ; plus d’un « sage » y fut dévoré.
299. La lassitude de l’esprit.
300. « Une seule chose est nécessaire. »
Si l’on est intelligent, la seule chose dont on ait à s’occuper est d’avoir la joie au cœur. – Hélas, ajoutait quelqu’un, si l’on est intelligent, le mieux que l’on puisse faire est d’être sage.
301. Un témoignage d’amour.
302. Comment on essaie de corriger de mauvais arguments.
303. L’honnêteté.
304. Homme !
305. La gymnastique la plus nécessaire.
Faute d’une petite maîtrise de soi, la capacité d’en avoir une grande s’effrite. Une journée est toujours mal employée et représente un danger pour le prochain, pendant laquelle on ne s’est pas au moins refusé quelque chose en petit ; cette gymnastique est indispensable si l’on veut garder le plaisir d’être maître de soi.
306. Se perdre soi-même.
C’est seulement une fois que l’on s’est trouvé que l’on doit savoir se perdre de temps en temps – pour se retrouver ensuite, si tant est que l’on soit un penseur. A celui-ci, en effet, il est préjudiciable d’être toujours enchaîné à une seule et même personne.
307. Le moment de prendre congé.
Tu dois, de ce que tu veux connaître et mesurer, prendre congé, au moins pour un temps. C’est seulement après avoir quitté la ville que tu vois à quelle hauteur s’élèvent ses tours au-dessus des maisons.
308. A midi.
A un homme véritablement actif, les moments de connaissance un peu prolongés paraissent presque inquiétants et morbides, mais nullement désagréables.
309. Se garder de son peintre.
310. Les deux principes de la vie nouvelle.
311. Irritabilité dangereuse.
312. Destruction des illusions.
Les illusions sont à coup sûr des plaisirs coûteux ; mais la destruction des illusions est encore plus coûteuse, considérée comme un plaisir, ce qu’elle est indéniablement pour plus d’un.
313. La monotonie du sage.
Les vaches ont parfois l’expression de l’étonnement arrêté a mi-chemin de la question.
314. Ne pas être malade trop longtemps.
315. Avis aux enthousiastes.
316. Savoir se surprendre.
Qui veut se voir tel qu’il est doit savoir se surprendre soi-même le flambeau à la main.
Cela selon la loi générale que l’homme ne supporte pas la laideur immuable, si ce n’est pour un instant ; il l’oublie ou la nie dans tous les cas. – Les moralistes doivent compter sur cet instant pour oser présenter leurs vérités.
317. Opinions et poissons.
318. Indices de liberté et de dépendance.
Satisfaire autant que possible soi-même ses besoins nécessaires, même imparfaitement, va dans le sens de la liberté de l’esprit et de la personne. Laisser autrui satisfaire beaucoup de ses besoins, même superflus, et aussi parfaitement que possible, - cela forme à la dépendance.
Ce qui compte, ce n’est pas que tout soit également bien et parfaitement façonné : la fierté est bien là pour raccommoder ce qui ne vas pas.
319. Croire en soi.
Voici la recette pour trouver créance aujourd’hui : « Ne te ménage pas ! Si tu veux pour ton opinion un éclairage digne de foi, commence par mettre le feu à ta cabane ! »
320. Plus riche et plus pauvre à la fois.
321. Comment attaquer.
322. La mort.
La perspective certaine de la mort pourrait mêler à toute vie une délicieuse et odorante goutte de légèreté – et voilà que vous en avez fait, âmes bizarres d’apothicaires, une goutte nauséabonde de poison par laquelle la vie entière tourne au dégoût !
323. Repentir.
324. Devenir un penseur.
325. Le meilleur remède.
326. Défense de toucher !
327. La nature oubliée.
Nous parlons de la nature et, ce faisant, nous nous oublions : nous sommes nous-mêmes la nature, quand même.
328. Profondeur et ennui.
329. Quand vient le moment de se jurer fidélité.
On se fourvoie parfois dans une direction intellectuelle en contradiction avec ses dons naturels ; pendant un certain temps, on lutte héroïquement contre le flot et le vent, au fond contre soi-même ; on se fatigue, on halète ; ce que l’on accomplit ne nous donne pas vraiment de joie, on pense avoir perdu beaucoup trop à ces réussites. Pis encore, on désespère de sa fécondité, de son avenir, en plein triomphe peut-être. Enfin, enfin, on fait demi-tour – et voici que le vent souffle alors dans nos voiles et nous met sur notre route à nous. Quel bonheur ! Comme nous nous sentons sûrs de la victoire ! C’est là seulement que nous savons ce que nous sommes et ce que nous voulons, là que nous nous jurons fidélité et en avons le droit – en connaissance de cause.
330. Prophètes du temps.
De même que les nuages nous trahissent là-haut la direction des vents au-dessus de nous, les esprits les plus légers et les plus libres annoncent par leurs orientations le temps qu’il fera. Le vent de la vallée et les opinions de la place publique d’aujourd’hui ne signifient rien quant à ce qui viendra, mais seulement quant à ce qui fut.
331. Accélération constante.
332. Les trois bonnes choses.
Du calme, de la grandeur, du soleil, - ces trois choses embrassent tout ce que le penseur désire et réclame aussi à lui-même : ses espérances et ses devoirs, ses ambitions dans le domaine intellectuel et moral, voire dans son style de vie quotidien, et même pour ce qui est du paysage de sa résidence. Il y correspond des pensées qui élèvent, d’abord, puis qui apaisent, troisièmement qui éclairent, - mais quatrièmement des pensées qui participent de ces trois qualités, et dans lesquelles toute l’existence terrestre accède à la transfiguration : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie.
33. Mourir pour la « vérité ».
Nous ne nous laisserions pas brûler pour nos opinions : nous ne sommes pas tellement sûres d’elles. Mais peut-être pour le droit d’avoir et de modifier nos opinions.
334. Avoir son prix.
335. Morale pour architectes.
336. Sophocléisme.
337. L’héroïsme.
L’héroïsme consiste à faire quelque chose de grand (ou à ne pas faire quelque chose, mais avec grandeur) sans se sentir en concurrence avec d’autres, en avant des autres. Le héros, où qu’il aille, porte toujours avec soi le désert et les saints parvis inaccessibles.
338. La nature notre double.
… heureux celui qui peut dire : « Il y a sûrement des aspects beaucoup plus grands et plus beaux de la nature, mais celui-ci m’est intime et familier, il est de mon sang, et plus encore. »
339. Affabilité du sage.
340. L’or.
341. Roue et frein. |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 19 Nov 2006 à 12:57:08 Sujet du message: |
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342. Le penseur dérangé.
Sur tout ce qui l’interrompt dans ses pensées (le gêne, comme on dit), le penseur doit jeter un regard paisible, comme sur un nouveau modèle qui passerait la porte pour s’offrir à l’artiste. Ces interruptions sont les corbeaux qui apportent sa nourriture au solitaire.
343. Avoir beaucoup d’esprit.
Avoir beaucoup d’esprit conserve la jeunesse : mais il faut supporter de passer justement alors pour plus âgé que l’on est. Car les hommes lisent dans les traits gravés par l’esprit autant de trace de l’expérience de la vie, c’est-à-dire du fait d’avoir vécu beaucoup et mal, connu la souffrance, l’égarement, le repentir. Ainsi donc, on passe à leurs yeux pour plus âgé et à la fois pour plus mauvais que l’on n’est quand on a et qu’on montre beaucoup d’esprit.
344. Comment il faut vaincre.
Il ne faut pas désirer la victoire si l’on n’a que l’intention de surpasser son adversaire d’un cheveu. La bonne victoire doit disposer le vaincu à la joie, elle doit avoir quelque chose de divin qui lui épargne la honte.
345. Illusion des esprits supérieurs.
346. Exigence de propreté.
Changer d’opinions est pour certaines natures la même exigence de propreté que de changer de vêtements…
347. Digne aussi d’un héros.
348. A quoi mesurer la sagesse.
L’augmentation de la sagesse peut se mesurer avec précision à la diminution du fiel.
349. Dire l’erreur désagréablement.
350. En lettres d’or.
On a imposé beaucoup de chaînes à l’homme pour le déshabituer de se conduire comme un animal ; et, en effet, il est devenu plus doux, plus intelligent, plus joyeux, plus réfléchi que tous les animaux. Mais voici qu’il souffre encore d’avoir porté ses chaînes si longtemps, d’avoir si longtemps manqué d’air pur et de liberté de mouvement ; or ces chaînes, je ne cesserai de le répéter, sont les graves et subtiles erreurs des idées morales, religieuses, métaphysiques. C’est seulement quand sera aussi surmontée la maladie des chaînes que sera atteint le premier grand but : la séparation de l’homme d’avec les animaux. – Nous sommes maintenant au milieu de notre travail d’enlèvement des chaînes, et il nous y faut la plus grande prudence. La liberté de l’esprit ne doit être donnée qu’à l’homme ennobli ; lui seul voit approcher l’allègement de la vie, baume pour ses blessures ; il est le premier à pouvoir dire qu’il ne vit que pour la joie et dans aucune autre but que ce soit ; et dans toute autre bouche que la sienne sa devise serait dangereuse : Paix autour de moi et plaisir de toutes les choses les plus proches. – Cette devise pour quelques isolés lui rappelle une grande et touchante parole d’autrefois, qui fut dite pour tous, et qui est restée au-dessus de l’humanité tout entière en devise et emblème capable de causer la perte de quiconque en orne prématurément sa bannière, - qui causèrent la perte du christianisme. Le temps n’est pas encore venu, semble-t-il, où il sera permi à tous les hommes de connaître le sort de ces bergers qui virent le ciel s’illuminer sur leurs têtes et entendirent cette parole : « Paix sur la terre et plaisir entre eux aux hommes. » - C’est toujours le temps des individus isolés.
L’Ombre : De tout ce que tu as dit, rien ne m’a plu davantage que certaine promesse : vous allez redevenir bons voisins des choses les plus proches. Cela nous profitera à nous aussi, pauvres ombres. Car, avouez-le, jusqu’à présent, vous ne nous avez que trop volontiers calomniées.
C’est aussi pourquoi je n’aime pas le chien, ce fainéant de parasite à queue remuante qui n’est devenu si « chien » qu’étant esclave des hommes, et qu’ils vont même jusqu’à louer d’être fidèle à son maître et de le suivre comme son…
L’Ombre : Comme son ombre, voilà comment ils disent. Peut-être aujourd’hui aussi t’ai-je suivi trop longtemps ? C’était le jour le plus long, mais nous sommes à sa fin, prends patience encore un petit moment. L’herbe est humide, je frissonne. |
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