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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 04 Nov 2006 à 19:27:24 Sujet du message: Nietzsche - Humain, trop humain I |
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Préface
Mais ce dont j’ai toujours eu le besoin le plus urgent pour entreprendre moi-même mon traitement et ma guérison, c’était la croyance que je n’étais ni seul à être, ni seul à voir de la sorte, - une affinité, une égalité magiquement pressentie dans le regard et le désir, un repos dans la confiance de l’amitié, un aveuglement à deux sans soupçon ni point d’interrogation, une jouissance de tout ce qui est au premier plan, en surface, proche et toujours plus proche, de tout ce qui a couleur, peau et vertu d’apparence.
… que savez-vous, vous, que pourriez-vous savoir du degré de ruse que met l’instinct de conservation dans pareille illusion sur soi-même, du degré de raison et de vigilance supérieure qu’elle comporte, - et quel degré de fausseté m’est encore nécessaire à moi ? … Suffit, je vis toujours ; et la vie, au moins, ce n’est pas la morale qui l’a inventée : elle veut l’illusion, d’illusion elle vit… mais me voici déjà, n’est-ce pas ? à recommencer et à faire ce que j’ai toujours fait, immoraliste et oiseleur impénitent que je suis – parler contre la morale, en dehors de la morale, « par-delà le bien et le mal ».
… Et c’est ainsi que j’ai inventé, un jour que j’en avais besoin, les « esprits libres » auxquels est dédié ce livre et de courage et de découragement qui a pour titre Humain, trop humain…
C’est en même temps une maladie capable de détruire l’homme que cette première explosion de force et de volonté d’autonomie dans la détermination de soi-même et de ses valeurs propres, que cette volonté de volonté libre : et que de maladie s’exprime en effet dans ce chaos d’expériences et de singularités par lesquelles l’homme libéré, affranchi, essaye désormais de se prouver sa domination sur les choses !
A l’horizon de ses chasses [à l’homme libre ; NDM] et courses errantes – car il est en chemin comme dans un désert, inquiet et désorienté – se dresse le point d’interrogation d’une curiosité de plus en plus dangereuse. « Ne peut-on pas retourner toutes les valeurs ? et le bien ne serait-il pas le mal ? et Dieu une pure et simple invention, une astuce du diable ? Ne se peut-il pas au fond que tout soit faux en somme ? Et si nous sommes trompés, ne sommes-nous pas aussi trompeurs de ce fait même ? ne sommes-nous pas obligés de l’être ? » - telles sont les pensées qui le conduisent et le séduisent, toujours plus loin, toujours plus à l’écart.
De cet isolement maladif, du désert de ces années de tâtonnement, le chemin est encore long jusqu’à cette certitude prodigieuse, cette santé débordante qui se plaît à recourir à la maladie elle-même, moyen et hameçon de la connaissance, jusqu’à cette liberté de l’esprit, mais mûre, qui est au même titre domination de soi et discipline du cœur, et qui ouvre la voie à des manières de penser multiples et opposées -, jusqu’à cette vastitude intérieure qui, gorgée et blasée d’opulence, exclut le danger que l’esprit s’éprenne jamais de ses propres voies pour s’y perdre et reste dans quelque coin à cuver son ivresse, jusqu’à cette surabondance de forces plastiques, gages de guérison complète, de rééducation et de rétablissement, cette surabondance qui est justement l’indice de la grande santé et qui, à l’esprit libre, donne le privilège périlleux de vivre à titre d’expérience et de s’offrir à l’aventure : le privilège de l’esprit libre maître en son art ! L’intervalle peut être rempli de longues années de convalescence, d’années toutes de transitions versicolores, d’enchantement douloureux, domptées et menées en bride par une tenace volonté de santé qui souvent se risque à revêtir déjà l’habit et le travesti de la santé.
« Esprit libre »… ce terme froid fait du bien en pareil état, il réchauffe presque. On vit, sorti des chaînes de l’amour et de la haine, sans affirmer, sans nier, volontairement proche, volontairement lointain, de préférence s’esquivant, éludant, essayant un coup d’aile, déjà loin, déjà reparti en plein vol ; on est blasé, comme quiconque a jamais vu au-dessous de soi un immense chaos de diversités, - et l’on est désormais tout le contraire de ces gens inquiets de choses qui ne les regardent pas. L’esprit libre, ce qui le regarde en fait maintenant, ce ne sont plus que des choses – et combien de choses ! – qui ont cessé de l’inquiéter.
… c’est un traitement radical de tout pessimisme (cancer de ces vieux et fieffés menteurs d’idéalistes, comme on sait) que cette manière de nos esprits libres de tomber malades, de rester malades un bon bout de temps, et puis d’être plus longs encore à retrouver la santé, j’entends une santé « meilleure ». Il y a de la sagesse, une sagesse vitale, à ne s’administrer soi-même la santé qu’à petites doses pendant longtemps.
S’il [l’esprit libre ; NDM] n’a guère osé se demander pendant longtemps : « Mais pourquoi tellement à l’écart ? tellement seul ? renonçant à tout ce que je vénérais ? renonçant à la vénération elle-même ? pourquoi cette dureté, cette suspicion, cette haine de mes propres vertus ? », maintenant il a osé, et il pose nettement la question, et il entend même déjà quelque chose comme une réponse. « Il te fallait être maître de toi, maître aussi bien de tes vertus propres. C’étaient elles, auparavant, qui étaient les maîtres ; mais il ne leur est plus permis que d’être tes instruments à côté d’autres instruments. Il te fallait prendre en ton pouvoir tes pour et tes contre, et apprendre l’art de les pendre et les dépendre selon tes visées supérieures. Il te fallait apprendre à saisir la perspective propre à tout jugement de valeur – le décalage, la distorsion et la téléologie apparente des horizons et tout ce qui peut tenir à la perspective ; ta part d’insensibilité, aussi, quant aux valeurs opposées et à toute la perte intellectuelle dont se fait chaque fois payer aussi bien le pour que pour le contre. Il te fallait apprendre à concevoir ce qu’il y a toujours d’injustice nécessaire dans le pour et le contre, cette injustice inséparable de la vie, elle-même conditionnée par la perspective et son injustice. Il te fallait surtout voir de tes yeux où se trouve la plus grande injustice : c’est là où la vie n’a atteint que son stade le plus bas, le plus mesquin, le plus pauvre, le plus rudimentaire, et ne peut pourtant éviter de se prendre elle-même pour fin et mesure de toutes choses, et alors, au nom de sa conservation, sournoise, mesquine, inlassable, de passer à l’émiettement et à la mise en question de ce qui la dépasse en hauteur, en grandeur, en richesse, - il te fallait voir de tes yeux le problème de la hiérarchie, voir la puissance, le droit et l’étendue de la perspective s’accroître ensemble en même temps que l’altitude. Il te fallait… » ; il suffit, l’esprit libre sait désormais à quel impératif il a obéi, et aussi quel est maintenant son pouvoir, quels sont – à partir d’ici seulement – ses droits…
« Il faut, se dit-il [l’esprit libre ; NDM], que ce qui m’est arrivé arrive à tout homme en qui une mission veut prendre corps et « venir au monde ». Sous tous les évènements de sa vie et en chacun d’eux, c’est la puissance et la nécessité secrète de cette mission qui décideront, comme une grossesse inconsciente, - longtemps avant qu’il ait lui-même envisagé cette mission et en sache le nom. C’est notre vocation qui dispose de nous, même quand nous ne la connaissons pas encore ; l’avenir qui dicte sa règle à notre présent. Etant admis que c’est de ce problème de la hiérarchie que nous pouvons dire qu’il est notre problème à nous, esprits libres : voici enfin qu’au midi de notre vie nous comprenons de quoi ce problème a eu besoin, préparations, détours, épreuves, tentatives, déguisements, avant d’oser se dresser devant nous, et qu’il nous a fallu commencer par éprouver la plus grande multitude d’heurs et malheurs contradictoires dans notre âme et dans notre corps, en aventuriers et circumnavigateurs de ce monde intérieur qui s’appelle « l’homme », en arpenteurs de tous les niveaux et degrés, « l’un au dessus de l’autre » et « plus haut », qui s’appellent également « l’homme » - pénétrant partout, presque sans peur, et sans rien dédaigner ni rien perdre, goûtant à tout, passant pour ainsi dire toutes choses au crible pour les purifier de l’accidentel – avant qu’il nous soit enfin permis de dire, à nous esprits libres : « Voici un problème nouveau ! Voici une longue échelle dont nous avons nous-mêmes occupé et gravi les échelons, - que nous avons été nous-mêmes à quelque moment ! Voici un plus haut, un plus bas, un au-dessous de nous, un étagement de longueur immense, une hiérarchie que nous voyons : voici notre problème ! »… »
I - Des principes et des fins.
1. Chimie des idées et sentiments
Les problèmes philosophiques reprennent presque en tous points aujourd’hui la même forme interrogative qu’il y a deux mille ans. Comment quelque chose peut-il naître de son contraire, par exemple la raison de l’irrationnel, le sensible de l’inerte, la logique de l’illogisme, la contemplation désintéressée du vouloir avide, l’altruisme de l’égoïsme, la vérité des erreurs ? La philosophie métaphysique esquivait jusqu’à présent ces difficultés en niant que l’un pût engendrer l’autre et en admettant, pour les choses estimées supérieures, une origine miraculeuse, immédiatement issue du vif et de l’essence de la « chose en soi ». La philosophie historique, au contraire, la plus récente de toutes les méthodes philosophiques, qui ne peut plus se concevoir du tout séparée des sciences de la nature, a réussi, dans certains cas particuliers (et elle arrivera vraisemblablement à ce même résultat dans tous les cas), à trouver que ce ne sont point là des contraires, sauf dans l’exagération habituelle à la conception populaire ou métaphysique, et qu’il y a à la base de cette opposition une erreur de la raison : suivant son explication, il n’y a en toute rigueur ni conduite non égoïste, ni contemplation parfaitement désintéressée, l’une et l’autre n’étant que des sublimations dans lesquelles l’élément fondamental semble presque volatilisé et ne trahit plus son existence qu’à l’observation la plus fine.
… mais si cette chimie aboutissait à la conclusion que, même dans ce domaine, les couleurs les plus magnifiques sont obtenue à partir de matières viles, voire méprisées ? Y aura-t-il beaucoup de gens pour avoir envie de suivre pareilles recherches ? L’humanité aime s’ôter de l’esprit ces questions d’origine et de commencements ; ne faut-il pas être quasiment déshumanisé pour se sentir le penchant opposé ?..
2. Péché originel des philosophes
Mais tout ce que le philosophe énonce sur l’homme n’est au fond rien de plus qu’un témoignage sur l’homme d’un espace de temps très limité. Le manque de sens historien est le péché originel de tous les philosophes.
Mais voilà que le philosophe aperçoit des « instincts » chez l’homme actuel et admet qu’ils font partie des données immuables de l’humanité, qu’ils peuvent fournir une clé pour l’intelligence du monde en général ; toute la téléologie est bâtie sur ce fait que l’on parle de l’homme des quatre derniers millénaires comme d’un homme éternel sur lequel toutes les choses du monde sont naturellement alignées depuis le commencement. Mais tout résulte d’un devenir ; il n’y a pas plus de données éternelles qu’il n’y a de vérités absolues.
3. Estime des vérités discrètes.
La marque d’un haut degré de civilisation est d’estimer les petites vérités discrètes, découvertes par une méthode rigoureuse, plus haut que les erreurs éblouissantes, dispensatrices de bonheur, qui nous viennent des siècles et des hommes d’esprit métaphysique et artiste.
Il n’empêche que ces acquisitions ardues, certaines, durables, et par là même grosses de conséquences pour toute connaissance ultérieure, sont d’un niveau supérieur, s’y tenir est viril et dénote l’audace, la droiture, la réserve. Petit à petit, ce ne sera plus seulement l’individu, mais l’ensemble de l’humanité qui se haussera à cette virilité, quand elle se sera enfin habituée à accorder une valeur plus élevée aux connaissances solides, durables, et qu’elle aura perdu toute croyance à l’inspiration, à la communication miraculeuse des vérités.
Par le passé, l’esprit, qui n’était pas sollicité par la rigueur de la pensée, mettait tout son sérieux à ourdir formes et symboles. Les choses ont changé ; ce sérieux appliqué aux symbolismes est désormais la caractéristique d’un bas niveau de culture ; de même que nos art ne cessent de s’intellectualiser, nos sens de se spiritualiser, et que de nos jours, par exemple, on juge tout autrement qu’il y a cent ans de ce qui est harmonieux aux sens : de même les formes de notre vie se font de plus en plus spirituelles, peut-être plus laides au regards d’époques antérieures, mais pour la seule raison que ce regard n’est pas capable de voir à quel point s’approfondit et s’élargit sans cesse le royaume de la beauté intérieure, spirituelle.
4. A l’instar de l’astrologie.
Il est vraisemblable que les objets du sentiment religieux, moral et esthétique ne tiennent également tous qu’à la surface des choses, tandis que l’homme se plaît à croire que là du moins il touche au cœur même du monde…
5. Le rêve mal entendu.
Aux tout premiers âges d’une civilisation encore rudimentaire, l’homme a cru découvrir dans le rêve un second monde réel ; c’est là l’origine de toute métaphysique. Sans le rêve, on n’aurait pas trouvé le moindre motif de couper le monde en deux.
6. L’esprit de la science puissant dans le détail, non dans le tout.
Là est l’antagonisme entre les domaines scientifiques particuliers et la philosophie. Cette dernière veut la même chose que l’art, donner le plus de profondeur et de sens possible à la vie et à l’action ; dans les premiers, on cherche la connaissance et rien de plus, - quoi qu’il puisse en sortir. Jusqu’à présent, il n’y a pas encore eu de philosophie entre les mains de qui la philosophie n’ait pas tourné à quelque apologie de la connaissance ; chacun du moins est optimiste sur ce point, la nécessité de lui attribuer l’utilité suprême. Ils sont tous tyrannisés par la logique : et celle-ci est essentiellement optimiste.
7. Le trouble-fête de la science.
La philosophie se sépara de la science lorsqu’elle posa la question : quelle est la connaissance du monde et de la vie qui permet à l’homme l’existence la plus heureuse ? Evènement qui se produisit dans les écoles socratiques : à prendre le point de vue du bonheur, on lia les veines à la recherche scientifique – et on continue de nos jours.
8. Explication pneumatique de la nature.
Il faut beaucoup d’intelligence pour appliquer à la nature le même genre d’interprétation rigoureuse que les philologues ont désormais établi pour tous les livres : en vue de comprendre simplement ce que le texte veut dire, mais sans y flairer, ni même y supposer un double sens.
9. Monde métaphysique.
Il est vrai qu’il pourrait y avoir un monde métaphysique ; la possibilité absolue n’en est guère contestable. Toutes les choses que nous regardons passent par notre tête d’homme, et nous ne saurions trancher cette tête ; la question n’en demeure pas moins de savoir ce qu’il resterait du monde une fois qu’on l’aurait cependant tranchée. C’est là un problème purement scientifique, et fort peu fait pour mettre les hommes en souci ; mais tout ce qui leur a jusqu’ici rendu les hypothèses métaphysiques précieuses, redoutables, plaisantes, ce qui les a enfantées, c’est la passion, l’erreur, l’art de se tromper soi-même ; ce sont, non pas les meilleures, mais bien les pires méthodes connaissance qui ont enseigné à y croire. Découvrir dans ces méthodes le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, c’est les réfuter du même coup. Reste alors cette possibilité que nous disions ; mais d’elle, on ne peut rien faire du tout, à plus forte raison raccrocher le bonheur, le salut et la vie aux fils arachnéens d’une telle possibilité. – Car, de ce monde métaphysique, on ne pourrait rien affirmer sinon une différence d’être, être et différence qui nous sont inaccessibles, inconcevables ; ce serait une chose à qualité négatives.
10. La métaphysique sans danger à l’avenir.
Dès lors que la religion, l’art et la morale voient leur genèse décrite en sorte que l’on puisse se les expliquer complètement sans recourir à l’hypothèse d’interventions métaphysiques au commencement et au cours de leur carrière, c’en est fait de l’intérêt le plus puissant que l’on ait porté au problème purement théorique de la « chose en soi » et du « phénomène ».
11. Le langage, science prétendue.
L’importance du langage dans le développement de la civilisation réside en ce que l’homme y a situé, à côté de l’autre, un monde à lui, un lieu qu’il estimait assez solide pour, s’y appuyant, sortir le reste du monde de ses gonds et s’en rendre maître. Dans la mesure même où l’homme, durant de longues périodes, a cru aux concepts et aux noms des choses comme à autant d’aeternae veritates, il a vraiment fait sien cet orgueil avec lequel il s’élevait au-dessus de l’animal : il s’imaginait réellement tenir dans le langage la connaissance du monde.
C’est bien après coup, c’est tout juste maintenant que les hommes commencent à se rendre compte de l’énorme erreur qu’ils ont propagée avec leur croyance au langage. Il est heureusement trop tard pour qu’il puisse en résulter un retour en arrière de l’évolution de la raison qui repose sur cette croyance. – La logique aussi repose sur des postulats auxquels rien ne correspond dans le monde réel, par exemple, le postulat de l’égalité des choses, de l’identité de la même chose à des points différents du temps : mais cette science est née de la croyance opposée (qu’il y avait assurément des choses de ce genre dans le monde réel).
12. Rêve et civilisation.
La fonction cérébrale qui a le plus à souffrir du sommeil est la mémoire : non qu’elle cesse complètement, - mais elle se trouve ramenée à un état d’imperfection qui rappelle ce qu’elle a pu être, en plein jour et en pleine veille, chez tous les individus des premiers temps de l’humanité. Arbitraire et confuse comme elle est, elle confond perpétuellement les choses en s’appuyant sur les analogies les plus fugaces ; mais c’est avec le même arbitraire et la même confusion que les peuples ont créé leurs mythologies, et il n’est pas rare que de nos jours encore des voyageurs observent à quel point le sauvage incline à l’oubli, son esprit se mettant à battre la campagne après une brève contention de la mémoire, ce qui l’amène à produire mensonges et absurdités par pur et simple relâchement. Mais dans nos rêves nous ressemblons tous à ce sauvage ; identification défectueuse et assimilation erronée sont cause des fautes de raisonnement dont nous nous rendons coupables en rêve : si bien qu’à nous remémorer clairement un de nos rêves nous nous faisons peur à nous-mêmes pour abriter tant de sottise en nous.
13. Logique du rêve.
… et ainsi il y a cent motifs pour l’esprit de s’émerveiller et de chercher des raisons à cette excitation ; mais c’est le rêve qui est la recherche et la représentation des causes de ces sensations ainsi excitées, des causes imaginaires, s’entend. Il se peut par exemple que celui qui serre ses pieds dans deux courroies rêve que deux serpents les tiennent dans leurs anneaux ; c’est d’abord une hypothèse, puis une croyance, accompagnée d’une représentation figurée qui est une fiction : « Ces serpents sont nécessairement la cause de cette sensation que j’ai, moi, le dormeur », - ainsi juge l’esprit du dormeur. Le passé récent qu’il infère de la sorte lui devient présent grâce à son imagination excitée. Tout le monde sait ainsi par expérience combien le rêveur a tôt fait d’introduire dans la trame de son rêve un son qui lui parvient avec force, par exemple une sonnerie de cloches, des coups de canon, c’est-à-dire de l’expliquer après coup par ce rêve même, de sorte qu’il s’imagine vivre d’abord les circonstances déterminantes, et percevoir ensuite le son.
Je pense quant à moi ceci : c’est de la même manière dont l’homme raisonne encore en rêve aujourd’hui que l’humanité a raisonné à l’état de veille pendant des milliers et des milliers d’années ; la première cause qui se présentait à l’esprit pour expliquer quelque chose qui avait besoin d’explication lui suffisait et passait pour vérité. (C’est encore ainsi, d’après les récits des voyageurs, que procèdent les sauvages de nos jours). C’est cette part archaïque d’humanité qui dans le rêve continue d’agir en nous, car elle est le fondement sur lequel la raison supérieure s’est développée et se développe encore en tout homme : le rêve nous ramène à des états reculés de la civilisation humaine et nous fournit un moyen de les comprendre mieux.
Ici donc l’imagination lui [à l’esprit ; NDM] fournit sans arrêt des images qu’elle produit en s’appuyant sur les impressions visuelles du jour, et c’est précisément ainsi que procède l’imagination onirique : - entendons que la cause prétendue est inférée de l’effet et imaginée d’après l’effet ; le tout avec une rapidité extraordinaire, si bien qu’il peut en résulter, comme en présence d’un prestidigitateur, un trouble du jugement, et une succession prenant une allure de simultanéité, voire de succession inversée. Nous pouvons déduire de ces phénomènes que la pensée logique tant soit peu précise, la distinction rigoureuse de la cause et de l’effet, se sont développées fort tardivement, dès lors que nos fonctions rationnelles et intellectuelles, maintenant encore, reviennent involontairement à ces formes primitives de raisonnement et que nous passons à peu près la moitié de notre vie dans cet état. Le poète aussi, l’artiste, suppose à ses états d’âme et d’esprit des causes qui ne sont pas du tout les vraies ; c’est en quoi il évoque une humanité encore archaïque et peut nous aider à la comprendre.
14. Résonance.
Toutes les vibrations assez intenses de l’âme provoquent une résonance d’impressions et d’états analogues ; elles fouillent pour ainsi dire la mémoire. Elles suscitent en nous quelque réminiscence, éveillent la conscience d’états semblables et de leur origine. Il se forme ainsi de promptes et familières associations de sentiments et d’idées, que l’on finit, lorsqu’elles se succèdent à la vitesse de l’éclair, par ne plus même percevoir comme des complexes, mais bien comme des unités.
15. Ni dedans ni dehors dans le monde.
16. Phénomène et chose en soi.
D’autres, en revanche, ont recueilli tous les traits caractéristiques de notre monde phénoménal – c’est-à-dire de notre représentation du monde tramée d’erreurs intellectuelles et héréditairement acquise – et au lieu d’accuser l’intellect coupable, ils ont incriminé l’essence des choses, cause de ce caractère effectif et très inquiétant du monde, et prêché le salut par le renoncement à l’être. – Toutes ces conceptions, le progrès constant et ardu de la science en viendra définitivement à bout le jour où il célèbrera enfin son triomphe suprême dans une histoire de la genèse de la pensée, et le résultat pourrait bien en aboutir à cette proposition : ce que nous appelons actuellement le monde est le résultat d’une foule d’erreurs et de fantasmes qui ont pris progressivement naissance au cours de l’évolution globale des êtres organisés, se sont accrus en s’enchevêtrant et nous sont maintenant légués à titre de trésor accumulé de tout le passé, - oui, trésor : car la valeur de notre humanité repose là-dessus. De ce monde de la représentation, la science exacte ne peut effectivement nous délivrer que dans une mesure restreinte – aussi bien ce n’est pas chose souhaitable -, pour autant qu’elle est incapable de briser pour l’essentiel la puissance d’habitudes archaïques de la sensibilité : mais elle peut très progressivement et graduellement éclairer l’histoire de la genèse de ce monde comme représentation – et pour quelques instants au moins nous élever au-dessus de son déroulement tout entier.
17. Explications métaphysiques.
L’être jeune prise les explications métaphysiques parce qu’elles lui montrent quelque plénitude de sens dans des choses qu’il trouvait désagréables ou méprisables ; et s’il est mécontent de soi, ce sentiment se fera plus léger quand il reconnaîtra l’énigme ou la misère la plus profonde du monde dans ce qu’il éprouve tant en lui-même. Se sentir plus irresponsable et en même temps trouver les choses plus intéressantes, voilà le double bienfait qu’il lui semble devoir à la métaphysique.
18. Questions fondamentales de la métaphysique.
Le premier degré de l’ordre logique est le jugement ; son essence, selon la constations des meilleurs logiciens, consiste dans la croyance. Mais à la base de toute croyance il y a la sensation de ce qui est agréable ou douloureux relativement au sujet de la sensation. Une troisième et nouvelle sensation, résultat de deux sensations précédentes distinctes, voilà le jugement sous sa forme la plus rudimentaire.
De la période des organismes inférieurs, l’homme a hérité la croyance qu’il existe des choses identiques (seule l’expérience élaborée par la science la plus poussée contredit cette proposition).
Ce qu’il y a de plus étranger à ce premier degré de logique, c’est l’idée de causalité : même maintenant, nous croyons encore au fond que nos sensations et nos actions sont toutes des effets de notre libre arbitre ; si l’individu sentant vient à s’observer soi-même, il tiendra toute sensation, toute modification pour quelque chose d’isolé, c’est-à-dire d’inconditionné, d’indépendant : quelque chose qui émerge de nous sans être relié à rien qui le précède ou le suive. Nous avons faim, mais n’imaginons pas, à l’origine, que notre organisme demande à être entretenu, il semble au contraire que ce sentiment s’impose sans but ni raison, il s’isole et se tient pour arbitraire. Donc, la croyance à la liberté de la volonté est une erreur originelle de tous les êtres du règne organique, aussi ancienne que les tendances logiques qui existent en eux ; la croyance à des substance absolues et à des choses identiques est également une erreur originelle, et aussi ancienne, de tout le règne organique. Or, pour autant que toute métaphysique s’est principalement occupée de substance et de liberté de la volonté, on pourra la caractériser justement comme la science qui traite des erreurs fondamentales de l’humanité, mais en les prenant pour des vérités fondamentales.
19. Le nombre.
L’invention des lois numériques s’est faite à partir de l’erreur qui régna dès les origines, savoir qu’il existerait plusieurs choses identiques (mais en fait il n’y a rien d’identique), que du moins il existerait des choses (mais il n’existe pas de « chose »). Admettre une pluralité, c’est toujours postuler qu’il y a quelque chose qui se présente plusieurs fois : mais c’est là justement que l’erreur est déjà maîtresse, là que nous feignons déjà entités et unités qui n’existent pas. – Nos perceptions de l’espace et du temps sont fausses parce qu’elles conduisent par un examen conséquent à des contradictions logiques.
Lorsque Kant dit : « L’entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les prescrit à celle-ci », c’est on ne peut plus vrai relativement au concept de nature que nous sommes forcés de rattacher à celle-ci (nature = monde comme représentation, c’est-à-dire comme erreur), mais qui ne représente que la sommation d’une quantité d’erreurs de l’entendement.
20. Reculer de quelques échelons.
Un degré assurément très élevé de culture est atteint quand l’homme surmonte ses terreurs, ses idées superstitieuses et religieuses, et cesse par exemple de croire aux anges gardiens ou au péché originel, ne sait plus même parler du salut des âmes : une fois parvenu à ce stade de libération, il lui reste à fournir son plus intense effort de réflexion pour triompher encore de la métaphysique. Après quoi cependant un mouvement rétrograde est nécessaire : il lui faut, de ces représentations, comprendre la justification historique autant que psychologique, il lui faut reconnaître que les plus grands progrès de l’humanité sont venus de là et que, faute de ce mouvement rétrograde, on se priverait du meilleur de ce que l’humanité a réalisé jusqu’à présent. – Sur ce point de la métaphysique philosophique, de plus en plus nombreux sont ceux, je le vois bien maintenant, qui en ont atteint le terme négatif (à savoir que toute métaphysique positive est une erreur), mais rares encore ceux qui reviennent de quelques échelons en arrière ; c’est qu’il convient en effet de franchir du regard le dernier degré de l’échelle, sans doute, mais non pas de vouloir s’y tenir.
21. Victoire présumée du scepticisme.
22. Scepticisme quant au monumentum aere perennius.
Un désavantage essentiel que comporte l’abolition des perspectives métaphysiques, c’est que l’individu restreint son horizon à sa brève existence et ne reçoit plus d’impulsions assez fortes pour œuvrer à des institutions durables, bâties pour des siècles ; il veut cueillir lui-même le fruit de l’arbre qu’il plante, et n’a donc plus envie de planter de ces arbres qui exigent une culture régulière durant des siècles et sont destinés à donner leur ombre à de longues suites de générations.
En attendant, le contraste de notre existence agitée d’éphémères avec la quiétude au long souffle des âges métaphysiques produit encore un effet trop fort du fait que les deux époques sont encore affrontées de trop près ; l’individu lui-même passe aujourd’hui par trop d’évolutions intérieures et extérieures pour oser ne serait-ce que s’organiser durablement et une fois pour toutes en fonction de sa propre existence. Un homme vraiment moderne qui veut par exemple se bâtir une maison a le même sentiment que s’il allait s’emmurer vivant dans un mausolée.
23. Le siècle de la comparaison.
Moins les hommes sont liés par la tradition, plus aussi s’amplifie le branle intérieur de leurs motifs, comme à leur tour s’amplifient parallèlement l’agitation extérieure, l’enchevêtrement des courants humains, la polyphonie des aspirations.
Un siècle comme celui-ci tient son importance de ce que peuvent s’y comparer et s’y expérimenter côte à côte dans leur diversité les conceptions du monde, les mœurs, les civilisations ; ce qui n’était pas possible autrefois, chaque civilisation ayant son aire toujours localisée, en vertu de ce lien qui attachait genres et styles d’art à un lieu et à une époque. De nos jours, c’est une intensification du sens esthétique qui tranchera définitivement entre tant de formes offertes à la comparaison : elle en laissera périr la plupart, - toutes celles, précisément, que ce sens rejettera. On assiste de même aujourd’hui à une sélection des formes et des traditions de la moralité supérieure dont le but ne peut être que la disparition des moralités inférieures. C’est le siècle de la comparaison ! C’est là sa fierté, - mais aussi, en toute justice, sa souffrance. N’ayons pas peur de cette souffrance ! Essayons plutôt, avec toute la générosité dont nous sommes capables, de comprendre la tâche que nous impose ce siècle : de cela, la postérité nous bénira, - une postérité qui se saura aussi bien au-dessus des civilisations nationales, originales et fermées, qu’au-dessus de celle de la comparaison, mais jettera ne arrière un regard de reconnaissance sur ces deux sortes de civilisation, sur ces vénérables antiquités.
24. Possibilité du progrès.
Cette civilisation nouvelle, consciente, tuera l’ancienne qui, envisagée dans son ensemble, a mené une vie inconsciente d’animal et de végétal ; elle tuera aussi la méfiance à l’égard du progrès, - il est possible. Je veux dire : il y a étourderie et presque absurdité à croire que le progrès doive avoir lieu nécessairement ; mais comment nier qu’il soit possible ? Au contraire, un progrès dans le sens et par les voies de l’ancienne civilisation n’est pas même concevable.
25. Morale privée et morale universelle.
En tout cas, si l’on ne veut pas que l’humanité trouve sa propre ruine dans ce gouvernement sciemment universel, il faut avant tout, pour servir de règle scientifique aux buts œcuméniques, acquérir une connaissance des conditions de la civilisation dépassant tous les stades actuels. C’est là la tâche immense fixée aux grands esprits du siècle prochain.
26. La réaction comme progrès.
Mais, à notre siècle même, la métaphysique de Schopenhauer aura montré que l’esprit scientifique n’est toujours pas assez fort : de sorte que c’est toute la conception du monde, toute l’image de l’homme du moyen âge chrétien qui, malgré la destruction depuis longtemps acquise de tous les dogmes chrétiens, a pu fêter sa résurrection dans la doctrine de Schopenhauer. La science entre pour beaucoup dans cette doctrine, mais ce n’est pas elle qui la domine, c’est le vieux « besoin métaphysique » bien connu.
27. Relais de la religion.
Mais il faudrait tout de même finir aussi par comprendre que les besoins que la religion a satisfaits et que la philosophie est maintenant appelée à satisfaire ne sont pas immuables ; on peut et les affaiblir et les détruire.
Une philosophie peut être utile ou bien en donnant satisfaction à ces besoins elle aussi, ou bien en les supprimant ; car ce sont des besoins acquis, circonscrits dans le temps, et qui reposent sur des hypothèses en contradiction avec celles de la science. On pourra ici, pour faire transition, recourir plutôt à l’art dans le but de soulager l’âme surchargée de sentiments ; car il entretient ces dites représentations beaucoup moins que ne le fait une philosophie métaphysique. Il est plus facile de passer ensuite de l’art à une science philosophique réellement libératrice.
28. Mots discrédités.
Toute théologie et toute guerre à la théologie mises à part, il est évident que le monde n’est ni bon ni mauvais, qu’il est encore moins le meilleur ou le pire, et que ces concepts de « bon » et de « mauvais » n’ont de sens que par référence à l’homme, bien mieux, qu’ils ne sont peut-être même pas justifiés ici étant donné la manière dont on les emploie d’habitude : invective ou glorification, nous devons en tout cas nous défaire de cette conception du monde.
29. Grisé par le parfum des fleurs.
Qui nous dévoilerait l’essence du monde nous infligerait à tous la plus pénible désillusion. Ce n’est pas le monde comme chose en soi, mais le monde comme représentation (comme erreur) qui est si riche de sens, profond, prodigieux, si gros d’heur et de malheur. Ce résultat conduit à une philosophie de la négation logique du monde : laquelle se concilie d’ailleurs avec une affirmation pratique du monde aussi bien qu’avec ce qui en est le contraire.
30. Mauvaises habitudes de raisonnement.
L’esprit libre, qui n’a que trop souvent à connaître de ce vice de raisonnement et à souffrir de ses conséquences, succombe fréquemment à la tentation de faire les déductions contraires qui, naturellement, sont en général tout aussi paralogiques : une chose ne peut pas s’imposer, donc elle est bonne ; une opinion rend malheureux, inquiète, donc elle est vraie.
31. Nécessité de l’illogique.
Au nombre des choses qui peuvent porter un penseur au désespoir se trouve d’avoir reconnu que l’illogique est nécessaire à l’homme, et qu’il en naît beaucoup de bien. L’illogique tient si solidement au fond des passions, du langage, de l’art, de la religion, et généralement de tout ce qui confère quelque valeur à la vie, que l’on ne saurait l’en arracher sans par là même gâter ces belles choses irréparablement.
Même l’être le plus raisonnable a de temps en temps besoin de retrouver la nature, c’est-à-dire le fond illogique de sa relation avec toutes choses.
32. Nécessité d’être injuste.
Enfin, l’étalon qui nous sert à mesurer, notre être, n’est pas une grandeur invariable, nous avons des humeurs et des fluctuations, et nous devrions pourtant nous connaître nous-mêmes étalon constant pour être justes en évaluant quelque chose que ce soit dans son rapport avec nous. Peut-être va-t-il suivre de tout cela qu’il ne faudrait pas juger du tout ; mais que ne nous est-il possible alors de vivre sans poser des valeurs, sans avoir d’aversion ni d’inclination ! – car toute aversion est liée à une évaluation, toute inclination aussi. D’impulsion à se prêter ou à se refuser à quelque chose que n’accompagnerait pas le sentiment de vouloir l’utile, d’éviter le mauvais, d’impulsion exempte d’une sorte de connaissance appréciant la valeur du but, il n’en existe pas chez l’homme. Nous sommes par définition des êtres illogiques et par suite injustes, et sommes capables de reconnaître ce point : c’est une des dissonances les plus fortes, les moins faciles à sauver, de l’existence.
33. L’erreur sur la vie nécessaire à la vie.
Toute croyance à la valeur et à la dignité de la vie repose sur une pensée incorrecte ; elle n’est possible que parce que les sentiments de participation à la vie et à la souffrance universelles de l’humanité sont très faiblement développés dans l’individu.
Certes, la grande majorité des hommes supporte justement la vie sans trop rechigner, et croit ainsi à la valeur de l’existence, mais c’est bien parce que chacun ne veut et n’affirme que soi et ne sort pas de soi-même comme ces exceptions : de tout ce qui dépasse leur personne, ceux-là ne perçoivent rien ou tout au plus une ombre tenue. Ainsi donc, la valeur de la vie repose, pour l’homme du commun et de tous les jours, sur le seul fait qu’il se donne plus d’importance qu’au monde. La grande carence d’imagination dont il souffre le rend incapable d’accorder son sentiment sur celui d’autres êtres, si bien qu’il prend le moins de part possible à leur sort et à leur souffrance. Celui qui au contraire saurait y prendre réellement part ne pourrait que désespérer de la valeur de la vie ; s’il réussissait à s’assimiler et à ressentir la conscience totale de l’humanité, il s’effondrerait en maudissant l’existence, - car l’humanité n’a aucun but au total, et l’homme ne peut par suite, à en considérer la marche générale, y trouver ni consolation ni soutien, mais bien le désespoir. Si en tout ce qu’il fait il vient à envisager la radicale absence de buts humains, sa propre activité prendra à ses yeux un caractère de gaspillage. Mais se sentir gaspillé en son humanité (et non plus seulement en son individu), de la même manière que nous voyons la nature gaspiller ses fleurs une à une, c’est un sentiment qui passe tous les sentiments. – Mais qui en est capable ? Seul un poète, à coup sûr : et les poètes savent toujours se consoler.
34. En guise de consolation.
Mais notre philosophie ne tourne-t-elle pas ainsi à la tragédie ? La vérité ne devient-elle pas ennemie de la vie, du mieux ? Il semble qu’une question nous démange la langue et ne veuille pourtant s’énoncer : peut-on rester sciemment dans le mensonge ? et, s’il le faut absolument, la mort n’est-elle pas préférable ? Car d’impératif, il n’y en a plus ; c’est qu’en effet la morale, pour autant qu’elle était un impératif, est aussi bien que la religion réduite à néant par notre manière de voir. La connaissance ne peut laisser subsister de mobiles que le plaisir et le déplaisir, l’utilité et le détriment : mais comment ces mobiles vont-ils s’arranger du sens de la vérité ? Eux aussi confinent en effet à des erreurs (dans la mesure, on l’a dit, où c’est l’inclination et l’aversion, avec leurs évaluations fort injustes, qui déterminent pour l’essentiel plaisir et déplaisir). Toute la vie humaine est tombée au fond du mensonge ; l’individu ne peut la tirer de ce puits sans avoir la plus profonde raison de prendre en haine son passé, sans trouver absurdes ses mobiles actuels, comme celui de l’honneur, et opposer raillerie et mépris aux passions qui poussent dans le sens de l’avenir et d’un bonheur futur. Est-il vrai qu’il ne resterait plus qu’une seule manière de penser qui aurait pour conséquence personnelle le désespoir et pour conclusion théorique une philosophie de la destruction ? – Je crois que la décision, quant aux répercussions de la connaissance, dépend du tempérament personnel ; tout aussi bien que cette répercussions susdite, possible chez certaines natures, je pourrais en imaginer une autre, en vertu de laquelle se constituerait une vie beaucoup plus simple et pure d’affections que n’est la nôtre à présent : si bien que les vieux mobiles de la violence et de l’avidité garderaient encore leur force au début, sans doute, par suite d’une habitude héritée du passé, mais iraient peu à peu s’affaiblissant sous l’influence purificatrice de la connaissance. On finirait par vivre parmi les hommes et avec soi-même comme dans la nature, sans éloges, sans reproches, sans emportement, se repaissant comme d’un spectacle de beaucoup de choses dont on n’avait jusqu’alors que la peur. On serait débarrassé de l’emphase et l’on ne sentirait plus l’aiguillon de l’idée que l’on n’est pas seulement nature, que l’on est davantage. Il y faudrait, certes, on l’a dit, un bon tempérament, une âme assurée, indulgente et au fond joyeuse, une humeur qui n’aurait pas besoin de se garder de perfidies et d’éclats soudains, dont les manifestations ne porteraient pas trace de ce ton grondeur et de cette hargne que l’on sait, traits odieux propres aux chiens et aux gens qui ont vieilli à la chaîne.
II – Pour servir à l’histoire des sentiments moraux.
35. Avantages de l’observation psychologique.
36. Objections.
… c’est l’erreur psychologique et, d’une manière générale, l’insensibilité en ce domaine qui aident l’humanité à progresser, alors que la connaissance de la vérité bénéficie probablement davantage de la force stimulante d’une hypothèse que La Rochefoucauld présentait ainsi en tête de la première édition de ses Sentences et maximes morales : « Ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce qu’on veut ».
Leur adresse suscite l’étonnement, mais un spectateur qui est guidé par l’amour des hommes et non par l’esprit de la science finira par maudire cet art qui semble inculquer aux âmes la tendance à rapetisser et à suspecter l’homme.
37. Nonobstant.
Quoi qu’il en soit de nos supputations pour et contre, dans l’état actuel d’une certaine science bien déterminée, la renaissance de l’observation psychologique est devenue nécessaire, et l’on ne peut plus épargner à l’humanité la vue cruelle de la table de dissection, de ses scalpels et de ses pinces. Car le commandement revient ici à cette science qui s’enquiert de l’origine et de l’histoire des sentiments moraux, comme on les appelle, et dont la tâche, au fur et à mesure qu’elle progresse, est de poser et de résoudre les complexes problèmes sociologiques ; l’ancienne philosophie, elle, ignore complètement ces derniers et a toujours esquivé par de piètres faux-fuyants l’étude de l’origine et de l’histoire des sentiments moraux. Avec quelles conséquences, c’est ce que l’on peut voir aujourd’hui très clairement, de nombreux exemples ayant démontré que les erreurs des plus grands philosophes ont communément leur point de départ dans une fausse interprétation de certaines actions et certains sentiments humains, démontré qu’une analyse erronée, par exemple des actes dits désintéressés, sert de base à l’édification, sert de base à l’édification d’une éthique fausse, pour l’amour de laquelle on recourt alors à l’aide de la religion et des chimères mythologiques, sur quoi les ombres de ces spectres confus finissent par gagner aussi la physique et la totalité de nos idées sur le monde.
38. Utile, mais dans quelle mesure ?
Résumons : la question de savoir si l’apport de l’observation psychologique est plutôt un avantage ou un inconvénient pour les hommes peut, quoi qu’il en soit, rester en suspens ; mais il est sûr et certain qu’elle est nécessaire pour la raison que la science ne saurait s’en passer. Or, la science ignore toute considération de fins dernières, ainsi que fait la nature ; néanmoins, de même que celle-ci, sans les avoir voulues, réalise à l’occasion des choses d’une suprême opportunité, la science authentique, imitation de la nature en concepts, accroîtra occasionnellement, et même abondamment, ce qui est utile au bien-être des hommes, et elle parviendra à l’efficacité pratique, - mais également sans l’avoir voulu.
39. La fable de la liberté intelligible.
On commence par dire bonnes ou mauvaises des actions prises séparément sans regarder à leurs motifs, mais uniquement en raison de leurs conséquences utiles ou nuisibles. Mais on oublie bien vite l’origine de ces désignations et l’on s’imagine que la qualité de « bonnes » ou « mauvaises » est inhérente aux actions en soi, indépendamment de leurs conséquences : épousant la même erreur qui fait que le langage qualifie la pierre elle-même de dure, l’arbre lui-même de vert – c’est-à-dire prenant pour la cause ce qui est l’effet. Ensuite on introduit la qualité bonne ou mauvaise dans les motifs eux-mêmes et ce sont les actes en soi que l’on considère comme moralement ambigus. Allant plus loin, on attribue le prédicat bon ou mauvais non plus au motif isolé, mais à l’être même d’un individu tout entier, qui produit le motif comme le sol la plante. C’est ainsi que l’on rend l’homme successivement responsable des effets qu’il provoque, puis de ses actions, puis de ses motifs et enfin de son être même. On finit alors par découvrir que cet être ne peut pas être responsable non plus, dans la mesure où il n’est rien que conséquence nécessaire et résultat d’un enchevêtrement d’éléments et d’influences de choses passées et présentes ; tant et si bien que l’on ne peut rendre l’homme responsable de rien, ni de son être, ni de ses motifs, ni de ses actes, ni de leurs effets. On en arrive ainsi au point de reconnaître que l’histoire des sentiments moraux est l’histoire d’une erreur, l’erreur de la responsabilité : laquelle repose sur l’erreur touchant à la liberté de la volonté.
Mais le regret postérieur à l’acte n’a pas besoin du tout d’être fondé en raison : il ne l’est même certainement pas, car il repose tout juste sur le postulat erroné que l’acte ne devait pas nécessairement avoir lieu. Ainsi donc, c’est parce que l’homme se croît libre, mais non parce qu’il l’est, qu’il éprouve repentir et remords.
Personne n’est responsable de ses actes, personne ne l’est de son être ; juger est synonyme d’être injuste. C’est vrai aussi lorsque l’individu se juge lui-même.
40. Le sur-animal.
Sans les erreurs que comportent les hypothèses de la morale, l’homme serait resté animal. Mais de la sorte, il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois plus sévères.
41. Le caractère immuable.
Que le caractère soit immuable, ce n’est pas vrai au sens strict ; cette maxime favorite signifie tout au plus que d’ordinaire, au cours d’une brève existence d’homme, les motifs agissants ne peuvent se graver assez profondément pour effacer les traits imprimés par les millénaires.
42. L’ordre des biens et la morale.
La hiérarchie des biens elle-même n’est pas édifié et renversée en fonction de points de vue moraux ; c’est au contraire selon qu’elle a déjà été chaque fois établie que l’on décide si une action est morale ou immorale.
43. Hommes cruels, hommes arriérés.
Ils nous révèlent ce que nous fûmes tous et nous font reculer d’effroi : mais eux-mêmes n’en sont pas plus responsables que ne l’est un morceau de granit d’être granit. Il doit aussi se trouver dans notre cerveau des stries de circonvolutions qui correspondent à cette mentalité, comme il se trouverait des vestiges rappelant le poisson dans la forme de certains organes humains. Mais ces stries et circonvolutions ont désormais cessé d’être le lit qu’emprunte le flot de nos sentiments.
44. Gratitude et vengeance.
45. Double préhistoire du bien et du mal.
Qui possède le pouvoir de rendre coup pour coup, bien pour bien, mal pour mal, et qui aussi use effectivement de revanche, se montre donc reconnaissant et vindicatif, on l’appelle bon ; qui est impuissant, et hors d’état de rendre la pareille, passe pour mauvais. Bon, on appartient aux « bons », à une communauté qui a un sentiment de solidarité parce que tous les individus y sont liés entre eux par l’esprit de représailles. Mauvais, on appartient aux « mauvais », à un ramassis d’être soumis et impuissants qui ignorent tout sentiment de solidarité. Les bons sont une caste, les mauvais une masse, une poussière.
Par contre, on ne regarde pas l’ennemi comme mauvais : il peut, lui, rendre coup pour coup.
En second lieu, dans l’âme des opprimés, des impuissants. Ici, c’est chacun des autres hommes qui passe pour ennemi, brutal, exploiteur, cruel, perfide, qu’il soit noble ou vil ; mauvais est le qualificatif appliqué à l’être humain, à tout être vivant, même, dont on suppose l’existence, par exemple un dieu ; humain, divin, sont synonymes de diabolique, mauvais. Les marques de bonté, de dévouement, de pitié, sont interprétées dans la peur comme autant de perfidies, de préludes à quelque dénouement épouvantable, de moyen d’endormir et de tromper la vigilance, bref comme des raffinements de méchanceté.
46. Compatir plus fort que pâtir.
Nous sommes par exemple plus douloureusement affectés quand l’un de nos amis se rend coupable de quelque ignominie que lorsque nous la commettons nous-mêmes. C’est d’abord que nous croyons plus que lui a la pureté de son caractère ; et puis, à cause sans doute de cette croyance même, notre amour pour lui est plus fort que son amour de soi.
47. Hypocondrie.
48. Economie de la bonté.
49. Bienveillance.
La cordialité, la gentillesse, la politesse du cœur sont les intarissables résurgences des pulsions altruistes, et ont beaucoup plus puissamment contribué à l’édifice de la civilisation que ces manifestations bien plus fameuses des mêmes pulsions que l’on appelle compassion, miséricorde et sacrifice.
50. Vouloir exciter la pitié.
… que l’on se demande alors si tant de lamentations et de gémissements éloquents, si cette exhibition de leur malheur ne poursuivent pas au fond le but de faire mal aux personnes de leur entourage ; la pitié que celles-ci manifestent alors est une consolation pour ces êtres faibles et souffrants en ce qu’elle leur permet de se rendre compte qu’en dépit de leur faiblesse il leur reste au moins encore un pouvoir et un seul : le pouvoir de faire mal. Le malheureux arrive à trouver une espèce de plaisir dans ce sentiment de supériorité dont lui donnent conscience les témoignages de pitié ; son imagination s’exalte, il a encore assez de poids pour infliger des douleurs au monde. Avoir soif de pitié, c’est donc avoir soif de jouir de soi-même, et ce aux dépens de ses semblables ; on voit ici l’homme dans toute la brutalité de son cher moi profond : mais pas précisément dans sa « bêtise », comme le veut La Rochefoucauld.
51. Que le paraître se change en être.
Quand on s’obstine pendant très longtemps à vouloir paraître quelque chose, il devient difficile à la fin d’être autre chose. Presque toutes les vocations, même celle de l’artiste, commencent par l’hypocrisie, l’imitation tout extérieure, la copie de l’effet.
52. Le grain d’honnêteté dans l’imposture.
Cette duperie de soi-même est nécessaire pour que les uns et les autres puissent exercer une action d’envergure. Car les hommes croient à la vérité de ce qui fait manifestement l’objet d’une foi solide.
53. De prétendus degrés dans la vérité.
Pareil phénomène semble contredire à la justice éternelle ; aussi le cœur des hommes sensibles décrète-t-il à l’encontre de leur tête ce principe sans cesse réitéré : il faut absolument qu’il existe un lien nécessaire entre les actes moraux et les connaissances intellectuelles. Il en va, hélas, autrement ; car il n’est pas de justice éternelle.
54. Le mensonge.
Mais s’il arrive qu’un enfant ait été élevé au milieu de complications familiales, il maniera le mensonge tout aussi naturellement et dira toujours involontairement ce qui répond à son intérêt ; sens de la vérité, répugnance pour le mensonge en tant que tel lui sont absolument étrangers, et ainsi donc il ment en toute innocence.
55. Quand la croyance fait suspecter la morale.
56. Victoire de la connaissance sur le mal radical.
57. La morale, division spontanée de l’homme.
Un bon auteur, qui se donne vraiment de cœur à son sujet, souhaite voir arriver quelqu’un qui le réduise à néant en traitant le même sujet avec plus de clarté, en donnant une réponse définitive aux questions qu’il comporte.
N’est-il pas clair que dans tous ces cas l’homme aime une part de soi-même, idée, désir, création, plus qu’une autre part de soi-même, que donc il partage son être et en sacrifie une partie à l’autre ? Est-ce quelque chose d’essentiellement différent quand une mauvaise tête déclare : « Je me laisserai culbuter plutôt que de faire un pas pour laisser le chemin à cet être » ? La tendance à quelque chose (souhait, pulsion, désir) est présente dans tous les cas cités ; y céder, avec toutes les conséquences, n’est pas, quoi qu’il en soit, de « l’altruisme ». – Dans la morale, l’homme ne se traite pas en individuum, mais en dividuum.
58. Ce que l’on peut promettre.
On peut promettre des actes, mais non des sentiments ; car ceux-ci sont involontaires.
59. Intelligence et morale.
60. Vouloir se venger et se venger.
Nourrir des idées de vengeance et les réaliser, c’est avoir un violent accès de fièvre, mais passager ; nourrir au contraire des idées de vengeance sans avoir la force ni le courage de les réaliser, c’est traîner un mal chronique, un empoisonnement du sang et de l’âme.
61. Savoir attendre.
62. Une orgie de vengeance.
63. Valeur de la dépréciation.
64. L’emporté.
65. Où peut conduire la sincérité.
66.Punissabe, jamais puni.
Notre crime envers les criminels consiste en ce que nous les traitons comme des coquins.
67. Sancta simplicitas de la vertu.
Toute vertu a ses privilèges : par exemple celui d’apporter son petit fagot personnel au bûcher du condamné.
68. Moralité et succès.
69. Amour et justice.
Il [l’amour ; NDM] est impartial comme la pluie, laquelle, selon la Bible et l’expérience, trempe jusqu’aux os non seulement l’injuste, mais le juste aussi à l’occasion.
70. Exécution.
71. L’espérance.
72. Le degré d’inflammabilité morale est inconnu.
Vivre dans des conditions étroites, mesquines, rend mesquin ; ce n’est pas la qualité de ses expériences, mais de leur quantité que dépend en général le plus ou moins d’élévation de l’homme, dans le bien comme dans le mal.
73. Le martyr malgré lui.
74. L’étalon du quotidien.
On se trompera rarement si l’on ramène les actions extrêmes à la vanité, les médiocres à l’habitude et les mesquines à la peur.
75. Malentendu sur la vertu.
76. L’ascète.
L’ascète fait de vertu nécessité.
77. L’honneur reporté de la personne à la chose.
78. L’ambition, substitut du sens moral.
79. La vanité enrichit.
80. La vieillard et la mort.
81. Où l’on se trompe agissant et subissant.
Quand le riche prend un de ses biens au pauvre (par exemple un prince enlevant sa maîtresse au plébéien), une erreur prend naissance chez le pauvre ; il croit que l’autre ne peut être qu’infâme pour lui prendre le peu qu’il a. Mais l’autre est loin de sentir aussi intensément la valeur d’un bien considéré à part, habitué qu’il est à en avoir beaucoup : il ne peut donc pas entrer dans l’âme du pauvre et ne commet pas si grande injustice, tant s’en faut, que le croit celui-ci. Chacun d’eux se fait une idée fausse de l’autre. L’injustice du puissant, qui nous révolte surtout dans l’histoire, n’est pas à beaucoup près aussi grave qu’il nous semble. Le sentiment héréditaire d’avoir, être supérieur, des droits supérieurs rend déjà bien indifférent et laisse la conscience en repos ; nous perdons même tous, quand la différence est très grande entre nous-mêmes et un autre être, le moindre sentiment d’injustice et tuons par exemple une mouche sans aucun remords.
82. La peau de l’âme.
De même que les os, les muscles, les viscères et les vaisseaux sanguins sont entourés d’une peau qui rend la vue de l’homme supportable, les émotions et les passions de l’âme sont de même enrobées dans la vanité : c’est la peau de l’âme.
83. Sommeil de la vertu.
84. Délicatesse de la honte.
Les hommes n’ont pas honte de penser quoi que ce soit d’impur, mais bien d’imaginer qu’on les croie capables de ces pensées impures.
85. La méchanceté est rare.
86. L’aiguille de la balance.
87. Luc, XVIII, 14 corrigé.
88. Empêchement du suicide.
89. Vanité.
C’est seulement si quelqu’un attache de l’importance à la bonne opinion des gens, sans considérer son avantage ou son désir de faire plaisir, que nous parlons de vanité. Dans ce cas, c’est à soi-même que l’homme veut faire plaisir, mais aux dépens de ses semblables, soit qu’il les induise à quelque opinion fausse à son sujet, soit qu’il ait en vue un degré de « bonne opinion » qui ne peut que rendre celle-ci pénible à tous les autres (en excitant l’envie). Par l’opinion d’autrui, l’individu veut d’ordinaire accréditer et confirmer ses propres yeux à l’opinion qu’il a de soi ; mais la puissante accoutumance à l’autorité – accoutumance aussi vieille que l’humanité – conduit aussi beaucoup de gens à appuyer sur quelque autorité leur propre foi en eux-mêmes, c’est-à-dire à ne l’accepter que de la main d’autrui : ils se fient au jugement des autres plus qu’au leur. – Chez le vaniteux, l’intérêt que l’on porte à soi-même, le désir de se contenter, atteignent un tel niveau qu’il fourvoie les autres à lui attribuer une valeur fausse, trop élevée, et qu’il ne s’en rapporte pas moins alors à leur autorité : c’est-à-dire qu’il introduit l’erreur et lui accorde néanmoins créance. – Il faut donc s’avouer que les hommes vaniteux veulent plaire non pas tellement aux autres qu’à eux-mêmes, et qu’ils vont jusqu’à négliger en cela leur avantage, car ils s’attachent souvent à inspirer à leur prochain des sentiments défavorables, hostiles, envieux, donc nuisibles, pour leur personne, cela à seule fin d’en tirer leur plaisir égoïste, la jouissance de leur moi.
90. Limites de l’amour des hommes.
91. Moralité larmoyante.
92. Origine de la justice.
La justice (l’équité) prend naissance entre hommes jouissant d’une puissance à peu près égale, comme l’a bien vu Thucydide (dans ce terrible dialogue des députés athéniens et méliens) ; c’est quand il n’y a pas de supériorité nettement reconnaissable, et qu’un conflit ne mènerait qu’à des pertes réciproques et sans résultat, que naît l’idée de s’entendre et de négocier sur les prétentions de chaque partie : le caractère de troc est le caractère initial de la justice.
La justice se ramène naturellement au point de vue d’un instinct de conservation bien entendu, c’est-à-dire à l’égoïsme de cette réflexion : « A quoi bon irais-je me nuire inutilement et peut-être manquer néanmoins mon but ? » - Voilà pour l’origine de la justice. Mais du fait que les hommes, conformément à leurs habitudes intellectuelles, ont oublié le but premier des actes dits de justice et d’équité, et notamment que l’on a pendant des siècles dressé les enfants à admirer et imiter ces actes, il s’est peu à peu formé l’illusion qu’une action juste est une action désintéressée ; et c’est sur cette illusion que repose la grande valeur accordée à ces actions, valeur qui, comme toutes les autres, ne fait encore que s’accroître continuellement…
Que le monde paraîtrait peu moral sans cette faculté d’oubli ! Un poète pourrait dire que Dieu a posté l’oubli en sentinelle au seuil du temple de la dignité humaine.
93. Du droit du plus faible.
A l’origine, le droit va exactement jusqu’au point où l’un paraît à l’autre précieux, essentiel, inamissible, invincible, et ainsi de suite.
94. Les trois phases historiques de la moralité.
95. Morale individuelle de la maturité.
Faire de soi une personne accomplie et viser dans tout ce que l’on fait à son plus grand bien, cela mène plus loin que ces trop fameux mouvements et actes de pitié pour autrui. A vrai dire, nous souffrons tous encore de la trop piètre attention accordée à notre part personnelle, celle-ci est mal développée, - avouons-le : on nous a plutôt fait violence pour en détourner notre esprit et l’offrir en sacrifice à l’Etat, à la science, à l’indigent, comme si elle était la part mauvaise qu’il eût absolument fallu sacrifier. Aujourd’hui aussi nous voulons travailler pour nos semblables, mais seulement dans la mesure où nous trouverons dans ce travail notre plus grand avantage personnel, ni plus, ni moins. Le tout est de savoir ce que l’on entend par son avantage ; c’est justement l’individu grossier, rudimentaire, sans maturité, qui aussi l’entendra de la façon la plus grossière.
96. Morale et moral.
… l’opposition fondamentale qui a conduit les hommes à distinguer le moral de l’immoral, le bien du mal, elle est entre l’attachement à une tradition, une loi, et l’acte de s’en détacher. La manière dont la tradition a pris naissance est ici chose indifférente ; elle l’a fait en tout cas sans référence au bien et au mal ou à quelque impératif catégorique immanent, en visant avant tout à la conservation d’une communauté…
Or, toute tradition se fait d’autant plus vénérable dans sa continuité que l’origine en est plus reculée, plus oubliée ; les trésors de respect qu’on lui voue s’accumulent de génération en génération, la tradition finit par être sacrée, par inspirer crainte et vénération ; et ainsi la morale de la piété est en tout cas une morale beaucoup plus ancienne que celle qui exige des actions désintéressées.
97. Le plaisir dans la morale.
Un genre important de plaisir, de source de moralité donc, naît de l’habitude. On fait plus facilement, mieux, donc plus volontiers toutes choses accoutumées, on y éprouve un plaisir et l’on sait par expérience que ces choses ont fait leurs preuves, donc sont utiles ; une coutume qui permet de bien vivre démontre par là qu’elle est salutaire, profitable, à l’opposé de toutes les tentatives nouvelles qui ne sont pas encore éprouvées. La coutume est par suite l’union de l’agréable et de l’utile, en outre elle dispense de réfléchir. Dès que l’homme peut exercer une contrainte, il l’exerce pour introduire et imposer ses coutumes, car elles sont pour lui la sagesse irréfutable. Une communauté d’individus impose de même, à chacun d’eux séparément, des mœurs identiques. On voit le sophisme : on se trouve bien d’une coutume, ou tout au moins elle vous permet d’asseoir votre existence, donc cette coutume est nécessaire, car elle passe pour l’unique possibilité dont on se puisse trouver bien ; le bien-être de la vie semble sortir d’elle seule. Cette conception des habitudes prises pour condition d’existence est poussée jusqu’aux moindres détails de la coutume ; comme la connaissance de la causalité réelle est infime dans les peuples et les civilisations de bas niveau, on veille avec une crainte superstitieuse à ce que tout suive son cours toujours égal ; même quand la coutume est pénible, dure, incommode, on la conserve à cause de son apparence d’utilité supérieure. On ignore que le même degré de bien-être peut exister aussi bien avec d’autres coutumes et qu’il est même possible d’atteindre des degrés plus élevés. Mais ce que l’on constate, c’est bien que toutes les coutumes, même les plus dures, s’adoucissent avec le temps jusqu’à en devenir agréables, et qu’il n’est pas jusqu’aux mœurs les plus sévères qui ne puissent tourner en habitude et par là même en plaisir.
98. Plaisir et instinct social.
Le sentiment de plaisir fondé sur les relations humaines rend en général l’homme meilleur ; la joie goûtée en commun, le plaisir pris ensemble s’en trouvent accrus, donnent de l’assurance à l’individu, le rendent bienveillant, abolissent la méfiance, l’envie : car, on se sent bien soi-même et l’on voit l’autre se sentir bien de la même manière. Les manifestations de plaisir semblables éveillent l’imagination de la sympathie, le sentiment d’être comme égaux ; c’est ce que font aussi les souffrances communes, les mêmes orages, les mêmes dangers, les mêmes ennemis. C’est là-dessus sans doute que se fonde ensuite l’alliance la plus archaïque.
99. Ce qu’il y a d’innocent dans les actions dites mauvaises.
Les mauvaises actions qui nous indignent le plus actuellement reposent sur l’erreur que l’autre, qui nous les inflige, a une volonté libre, c’est-à-dire qu’il n’aurait tenu qu’à son bon plaisir de ne pas nous faire ce mal. C’est cette croyance au bon plaisir qui suscite la haine, le besoin de vengeance, la ruse, toutes les perversions de l’imagination, alors que nous en voulons beaucoup moins à un animal parce que nous le considérons comme irresponsable. Quand à faire du mal, non plus par instinct de conservation, mais par représailles, c’est la conséquence d’un faux jugement, c’est donc tout aussi innocent. |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 04 Nov 2006 à 19:29:17 Sujet du message: |
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Un terrain ne peut être préparé à la moralité que du moment où une grande personnalité ou une personnalité collective, par exemple la société, l’Etat, soumet les individus, c’est-à-dire les arrache à leur isolement et les organise en association. La moralité ne vient qu’après la contrainte, elle-même reste encore un certain temps contrainte, et l’on s’y plie pour éviter le déplaisir. Plus tard elle devient coutume, plus tard encore libre obéissance, enfin quasiment instinct : alors, comme tous les comportements naturels et depuis longtemps habituels, elle est liée au plaisir – et porte désormais le nom de vertu.
100. Pudeur.
La pudeur existe partout où il y a un « mystère » ; or, c’est là une notion religieuse qui avait une grande extension aux époques reculées de la civilisation humaine.
De même la royauté, centre d’où rayonnent la puissance et l’éclat, est un mystère tout de secret et de pudeur pour le sujet : les répercussions continuent de s’en faire sentir de nos jours parmi des peuples qui, par ailleurs, ne comptent nullement au nombre des pudiques. De même encore, le monde tout entier des états intérieurs, « l’âme » comme on l’appelle, reste même actuellement un mystère pour tous les non-philosophes, à la suite du temps infini pendant lequel on l’a crue digne d’une origine divine, d’un commerce avec les dieux ; elle est partout un adyton et inspire la pudeur.
101. Ne jugez point.
L’égoïsme n’est pas méchant, parce que l’idée du « prochain » (le mot est d’origine chrétienne et ne répond pas à la vérité) est très faible en nous ; et que nous nous sentons presque aussi libres et irresponsables envers lui qu’envers plantes et pierres. Que l’autre souffre, c’est chose qui doit d’apprendre : et qui jamais ne peut s’apprendre tout à fait.
102. « L’homme agit toujours bien »
Socrate et Platon ont raison : quoi que l’homme fasse, il fait toujours le bien, c’est-à-dire ce qui lui semble bon (utile) suivant son degré d’intelligence, son niveaux actuel de raison.
103. Innocence de la méchanceté.
La méchanceté n’a pas pour but le mal d’autrui pour lui-même, mais notre propre jouissance, celle par exemple d’un sentiment de vengeance ou d’une excitation nerveuse plus intense.
Aucun plaisir égoïste n’est ni bon ni mauvais ; d’où pourrait bien venir le décret qu’il ne faut pas provoquer le déplaisir d’autrui pour jouir de notre plaisir égoïste ? Du seul point de vue de l’utilité, c’est-à-dire eu égard aux conséquences, à un éventuel déplaisir, à supposer que la victime ou, en son nom, l’Etat nous menacent de châtiment ou de vengeance : c’est la seule chose qui à l’origine ait pu fournir un motif de s’interdire pareilles actions.
104. Légitime défense.
Mais y a-t-il une seule espèce d’acte intentionnellement nuisible où il ne s’agisse pas de notre existence, de la conservation de notre bien-être ? Existe-t-il un mal fait par méchanceté pure, par exemple dans la cruauté ? Si l’on ignore le mal causé par un acte, ce n’est pas un acte de méchanceté ; ainsi l’enfant n’est pas méchant avec l’animal, ni mauvais : il l’étudie et le détruit comme ses jouets.
Résumons : dans le mal que l’on fait prétendument par méchanceté, le degré de douleur produit nous est inconnu dans tous les cas ; mais dans la mesure où un plaisir accompagne l’action (sentiment de se propre puissance, de l’intensité de sa propre émotion), l’action se fait pour conserver le bien-être de l’individu et se trouve par là ramenée au même point de vue que la légitime défense, le mensonge forcé. Pas de vie sans plaisir ; la lutte pour la plaisir est lutte pour la vie. L’individu mènera-t-il cette lutte en sorte que les hommes le disent bon ou bien en sorte qu’ils le disent mauvais, c’est le niveaux et la nature de son intelligence qui décideront.
105. La justice rétributive.
Ni la peine ni la récompense ne sont choses qui reviennent à l’individu comme lui appartenant en propre ; elles lui sont données pour des raisons d’utilité, sans qu’il y ait à prétendre avec justice. Il faut dire « le sage ne récompense pas parce qu’on a bien agi » de la même manière que l’on a dit « le sage ne punit pas parce qu’on a mal agi, mais pour empêcher que l’on agisse mal ».
106. La cascade.
107. Irresponsabilité et innocence.
L’irresponsabilité totale de l’homme, tant pour ce qui est de ses actes que de son être, est la goutte la plus amère que doive avaler l’homme de la connaissance quand il était habitué à voir les lettres de noblesse de son humanité dans la responsabilité et le devoir. Toutes ses estimations, distinctions, aversions en sont faussées et dévaluées ; son sentiment le plus profond, celui qu’il portait au martyr, au héros, ne tenait qu’à une erreur ; il ne peut plus louer, plus blâmer, puisqu’il n’y a ni rime ni raison à louer, à blâmer la nature et la nécessité. Comme il aime l’œuvre d’art réussie, mais sans la louer, car elle n’y est elle-même pour rien, comme il considère la plante, il lui faudra considérer de même les actions des hommes, les siennes propres. Il lui sera possible d’en admirer la force, la beauté, la plénitude, mais interdit d’y trouver quelque mérite ; les processus chimiques et la lutte des éléments, les tourments du malade qui languit après la guérison, ne sont pas plus des mérites que ces conflits et ces détresses de l’âme dans lesquels on est ballotté de-ci de-là par divers motifs jusqu’au moment de se décider enfin pour le plus puissant – à ce qu’on dit (mais jusqu’au moment, en réalité, où c’est le motif le plus puissant qui décide de nous). Or, tous ces motifs, quelques grands noms que nous leur donnions, ont poussé sur ces mêmes racines où nous croyons que gîtent les poisons du mal ; entre les bonnes et les mauvaises actions, il n’y a pas de différence d’espèce, mais tout au plus de degré. Les bonnes actions sont de mauvaises actions sublimées ; les mauvaises, de bonnes actions tournées à la grossièreté, à la bêtise. Unique est le désir de l’individu, désir de jouissance égoïste (uni à la crainte d’en être frustré) qui se satisfait en toutes circonstances, de quelque façon que l’homme puisse, c’est-à-dire doive nécessairement agir : que ce soit par des actes de vanité, de vengeance, de concupiscence, d’utilité, de méchanceté, de perfidie, ou par des actes de sacrifice, de pitié, de connaissance. C’est le degré de jugement qui décide dans quelle direction chacun se laissera entraîner par ce désir ; chaque société, chaque individu a continuellement présente à l’esprit une hiérarchie des biens qui lui sert à déterminer ses actes et à juger ceux des autres. Mais cette échelle se modifie continuellement, beaucoup d’actions sont dites mauvaises, qui ne sont que bêtes, parce que le niveau d’intelligence qui en a décidé était très bas.
Tout est nécessité, dit la nouvelle connaissance : et cette connaissance est elle-même nécessité. Tout est innocence : et la connaissance est la voie qui ouvre à l’esprit l’accès de cette innocence.
Que l’habitude héréditaire de juger, d’aimer, de haïr dans l’erreur continue cependant de nous gouverner, il se peut, mais sous l’influence de la connaissance croissante elle s’affaiblira ; une nouvelle habitude, celle de comprendre, de n’aimer et de ne haïr point, d’élever son regard, va peu à peu prendre racine en nous, dans le même sol, et sera peut-être assez puissante dans des milliers d’années pour donner à l’humanité la force de produire l’homme sage, innocent (conscient de son innocence), aussi régulièrement qu’elle produit de nos jours l’homme qui n’est ni sage ni juste dans la conscience de sa culpabilité – et qui est non pas le contraire, mais l’ébauche nécessaire de l’autre.
III – La vie religieuse.
108. La double lutte contre le mal.
Au fur et à mesure que s’amenuise le pouvoir souverain des religions et de tous les arts anesthésiants, les hommes envisagent plus rigoureusement la suppression réelle de leurs maux.
109. La connaissance est tourment.
Or, la tragédie est justement que l’on ne puisse croire à ces dogmes de la religion et de la métaphysique quand on a le cœur et la tête habités par la stricte méthode de la vérité, que l’évolution même de l’humanité vous a d’autre part rendu assez délicat, sensible, souffrant, pour avoir besoin de remèdes et de réconforts de la plus noble espèce.
110. La vérité dans la religion.
Autant il est sûr que l’on peut, de l’interprétation à la fois religieuse et morale du monde et de l’homme qu’à donnée Schopenhauer, tirer beaucoup de choses pour la compréhension du christianisme et d’autres religions, autant il est sûr qu’il est trompé sur la valeur de la religion pour la connaissance.
… jamais encore, ni directement ni indirectement, ni sous forme de dogme ni sous forme de parabole, une religion n’a contenu de vérité. Car toute religion est née de la peur et du besoin, c’est par les voies de la raison égarée qu’elle s’est insinuée dans l’existence…
111. Origine du culte religieux.
A ces époques, on ignore encore tout des lois naturelles ; il n’existe de nécessité ni pour la terre ni pour le ciel ; une saison, le soleil, la pluie peuvent arriver et aussi bien ne pas se produire. Toute notion de causalité naturelle y est absente.
La nature tout entière est dans l’imagination des hommes religieux une somme d’actions d’êtres doués de conscience et de volonté, un immense et complexe réseau d’actes arbitraires. Aucune conclusion n’est permise quant à tout ce qui est hors de nous, on ne peut affirmer que rien sera tel ou tel, doit advenir de telle ou telle façon ; ce qu’il y a d’à peu près sûr, prévisible, c’est nous : l’homme est la règle, la nature l’absence de règle, - dans cette proposition tient la conviction foncière qui domine les civilisations archaïques, rudimentaires, créatrices dans le domaine religieux. Hommes modernes, nous sentons tout à fait l’inverse : plus l’homme se sent aujourd’hui l’âme riche, plus son moi est polyphonique, plus aussi est puissant l’effet qu’exerce sur lui l’harmonie de la nature…
… n’y a-t-il donc aucun moyen de soumettre ces puissances à cette régularité de la tradition et de la loi qui est la tienne ? – La réflexion des hommes croyant à la magie et au miracle tend à imposer une loi à la nature - : et, en bref, le culte religieux est le résultat de cette réflexion. Le problème que ces hommes se posaient s’apparente on ne peut plus étroitement à celui-ci : comment la race la plus faible pourra-t-elle néanmoins dicter des lois à la plus forte, l’obliger, diriger ses actions (dans ses relations avec la plus faible) ? On se rappellera d’abord l’espèce la plus anodine de contrainte, cette contrainte que l’on exerce quand on a gagné la faveur de quelqu’un.
Le sens du culte religieux est de dompter la nature, de la diriger au bénéfice de l’homme, donc de lui imposer un déterminisme qui n’est pas le sien au départ ; alors qu’à l’époque actuelle on cherche à connaître le déterminisme de la nature pour se régler sur lui.
Même à de très bas niveaux de civilisation, l’homme n’affronte pas la nature en serf impuissant, il n’est pas nécessairement son esclave passif ; au niveau religieux atteint par les Grecs, surtout dans leurs rapports avec les dieux de l’Olympe, on peut même penser à la coexistence de deux castes, l’une noble et puissante, l’autre moins noble ; mais toutes deux forment comme un seul et même tout par leur origine, sont d’une seule et même lignée, n’ont pas à avoir honte l’une de l’autre.
112. En voyant certains objets sacrés de l’Antiquité.
113. Le christianisme, cette antiquité.
114. Ce qui n’est pas grec dans le christianisme.
Les Grecs ne voyaient pas les dieux homériques en maîtres au-dessus d’eux, ni eux-mêmes en esclave au-dessous, comme les Juifs. Ils ne voyaient pour ainsi dire que l’image des exemplaires les plus réussis de leur caste, c’est-à-dire l’idéal et non le contraire de leur être propre. On se sent apparentés, il y a un intérêt réciproque, une sorte de symmachie.
Le christianisme au contraire écrasait et brisait l’homme complètement et l’enfonçait dans une fange épaisse ; dans ce sentiment de sa totale abjection, il faisait alors éclater tout à coup une lueur de miséricorde divine, et l’homme surpris, étourdi par la grâce, poussait un cri de ravissement et croyait un instant tenir le ciel entier dans son âme.
… christianisme : il veut anéantir, briser, étourdir, enivrer, la seule chose qu’il ne veuille point est la mesure, et c’est pourquoi il est, dans l’acception la plus profonde, barbare, asiatique, tout le contraire de noble et de grec.
115. De l’avantage d’avoir de la religion.
116. Le chrétien ordinaire.
117. De la subtilité du christianisme.
… le chrétien ne croit pas à son abjection individuelle ; il est mauvais en tant qu’être humain, d’une façon générale, et il se rassure quelque peu en posant : Nous sommes tous du même moule.
118. Changement de personnel.
119. Destinées du christianisme.
120. La preuve par le plaisir.
Une opinion agréable est reçue pour vraie : c’est la preuve par le plaisir (ou, comme dit l’Eglise, la preuve par la force) dont toutes les religions sont si fières, alors qu’elles devraient en avoir honte. Si la foi ne donnait pas la félicité, personne ne croirait : quelle piètre valeur doit donc être la sienne !
121. Jeu dangereux.
122. Les disciples aveugles.
Aussi longtemps qu’un maître connaît bien la force et la faiblesse de sa doctrine, de sont art, de sa religion, c’est que le pouvoir en est encore infime. Le disciple, l’apôtre, qui, aveuglé par le prestige du maître et la piété qu’il lui voue, n’a point d’yeux pour la faiblesse de la doctrine, de la religion, etc., a généralement par là même plus de puissance que le maître.
Aider au triomphe d’une idée, ce n’est bien souvent que ceci : l’associer si fraternellement à la sottise que le grand poids de celle-ci finisse par l’emporter, entraînant celle-là dans sa victoire.
123. Destruction des Eglises.
124. L’homme sans péché.
125. Irréligiosité des artistes.
126. L’art et la vertu de la fausse interprétation.
Toutes les visions, les terreurs, les impuissances, les extases du saint sont des états morbides bien connus qu’il ne fait, se fondant sur des erreurs religieuses et psychologiques invétérées, qu’interpréter tout autrement, c’est-à-dire comme autre chose que des maladies.
127. Vénération de la folie.
128. Promesses de la science.
129. Libéralité interdite.
130. Survivance du culte religieux dans l’âme.
131. Séquelle religieuses.
On notera à ce propos que les libres penseurs sans trop de discernement ne sont vraiment choqués que par les dogmes, mais connaissent fort bien le charme du sentiment religieux ; ils ont du mal à abandonner celui-ci à cause de ceux-là. – La philosophie scientifique doit sévèrement se garder des erreurs qu’elle pourrait introduire en contrebande à la faveur de ce fameux besoin – qui est acquis, et par suite passager ; même des logiciens parlent de « pressentiments » de la vérité dans la morale et dans l’art (par exemple du pressentiment « que l’essence des choses est une ») : ce qui devrait pourtant leur être interdit. Entre les vérités soigneusement établies et pareilles choses « pressenties » il reste un abîme infranchissable, c’est que celles-là sont dues à l’intellect, celles-ci au besoin. La faim ne prouve pas qu’il existe un aliment pour la rassasier, mais elle désire cet aliment.
On croit automatiquement que les chapitres d’une philosophie nuancés de religion sont mieux démontrés que les autres ; mais c’est au fond l’inverse, on a seulement le désir profond qu’il puisse en être ainsi, - que la source d’une félicité soit aussi la vérité. C’est ce désir qui nous égare à prendre pour bonnes de mauvaises raisons.
132. Du besoin chrétien de rédemption.
Cet état ne serait pas ressenti avec autant d’amertume si l’homme était assez libre de préventions pour ne se comparer qu’à d’autres hommes : c’est qu’alors il n’aurait aucune raison d’être spécialement mécontent de soi, il ne ferait que porter sa part d’insatisfaction et d’imperfection humaines, ce fardeau universel. Mais il se compare à un être qui est seul capable de ces actions dites sans égoïsme et qui vit dans la conscience perpétuelle d’une pensée désintéressée, Dieu…
133.
Jamais homme n’a rien fait qui eût été fait uniquement pour d’autres et sans aucun mobile personnel ; comment pourrait-il même faire quelque chose qui n’eût aucun rapport avec lui, c’est-à-dire sans nécessité intérieure (laquelle devrait tout de même se fonder sur un besoin personnel) ? Comment l’ego serait-il capable d’agir sans ego ? – Un Dieu qui, en revanche, est tout amour, comme il arrive qu’on l’admette, ne serait pas capable d’une seule action désintéressée…
Que si pourtant un homme désirait être tout amour comme ce Dieu, ne rien faire, ne rien vouloir pour soi, mais tout pour les autres, c’est chose déjà impossible pour la simple raison qu’il est obligé de faire énormément pour soi s’il veut pouvoir faire tant soit peu pour autrui. Et puis cela suppose que l’autre est assez égoïste pour accepter continuellement ces sacrifices, cette vie qui se donne à lui : si bien que les êtres d’amour et de sacrifice ont intérêt à la conservation des égoïstes incapables d’amour et de sacrifice, et que la moralité suprême devrait nécessairement, pour pouvoir subsister, contraindre l’immoralité à l’existence…
Si l’homme pour finir réussit encore à acquérir, à faire passer dans sa chair et son sang la conviction philosophique de la nécessité absolue de tous ses actes et de leur totale irresponsabilité, il n’est pas jusqu’à ce dernier reste de remords qui ne disparaisse aussi.
134.
De même que d’abord, dans son état d’insatisfaction, il interprétait faussement ses actes surtout, ainsi fait-il maintenant surtout de ce qu’il éprouve ; il prend la confiance qui l’habite pour l’effet d’une puissance régnant hors de lui-même, l’amour avec lequel il s’aime au fond lui-même revêt pour lui l’apparence de l’amour divin ; ce qu’il appelle grâce et prélude à la rédemption est en vérité une grâce et une rédemption qui lui viennent de lui-même.
135.
136. De l’ascétisme et de la sainteté chrétiens.
Car, pour le dire en général, on veut que l’inexpliqué soit absolument inexplicable, l’inexplicable absolument pas naturel, mais surnaturel, miraculeux, - c’est l’exigence qui habite l’âme de tous les religieux et de tous les métaphysiciens (des artistes aussi, lorsqu’ils sont à la fois penseurs) ; alors que dans cette exigence l’homme de science voit le « mauvais principe ». – La première généralité plausible que l’on trouve à considérer l’ascétisme et la sainteté est qu’ils sont de nature complexe…
Osons donc, pour commencer, isoler, dans l’âme des saints et des ascètes, certaines pulsions distinctes et nous les représenter pour finir intimement enchevêtrées.
137.
Il y a un acharnement contre soi-même dont les manifestations les plus sublimées comprennent certaines formes d’ascétisme. Certains hommes ont en effet un besoin si intense d’exercer leur puissance et leur passion de dominer que, faute d’autres objets, ou parce qu’ils y ont toujours échoué par ailleurs, ils finissent par s’aviser de tyranniser certaines parties de leur propre personne, des secteurs ou niveaux de leur être en quelque sorte.
Cet écartèlement de soi-même, cette dérision de sa propre nature, ce spernere se sperni, dont les religions ont fait si grand cas, ne sont à proprement parler qu’un très haut degré de vanité.
138.
L’homme n’est pas également moral à toutes les heures, c’est connu ; si on juge sa moralité selon son aptitude à une abnégation prête aux grandeurs du sacrifice (qui, si elle dure et devient habitude, est de la sainteté), c’est dans la passion qu’il est le plus moral ; ce degré supérieur d’émotion lui fournit de tout nouveaux mobiles dont il croyait peut-être, la tête claire et froide comme d’ordinaire, n’être même pas capable.
Au fond, donc, ces actes d’abnégation ne sont pas moraux non plus, en ce qu’ils ne sont pas strictement accomplis en considération d’autrui ; plus exactement, autrui ne fournit à l’âme tendue à l’extrême qu’une occasion de se soulager, grâce à ladite abnégation.
139.
Sous bien des rapports, l’ascète cherche lui aussi à se rendre la vie facile, et ce par une soumission parfaite à une volonté étrangère ou encore à une loi, un rituel dont la sphère le contient entièrement.
Le saint se rend donc la vie plus facile par ce total abandon de sa personnalité, et c’est s’abuser qu’admirer dans ce phénomène une prouesse de moralité sans pareille. Il est en tout état de cause plus difficile d’affirmer sa personnalité sans trouble ni hésitation que de s’en affranchir de ladite manière ; outre qu’il y faut beaucoup plus d’esprit et de réflexion.
140.
… dans les tourments que l’on s’inflige à soi-même (par la faim et les flagellations, les dislocations de membres, la simulation de la démence), un moyen grâce auquel ces natures luttent contre l’épuisement général de leur vouloir-vivre (de leurs nerfs) ; elles recourent aux plus douloureux des moyens d’excitation et de torture pour émerger au moins de temps en temps de cette apathie et de cet ennui où les font si souvent sombrer leur grande indolence d’esprit et cette soumission que j’ai dite à une volonté étrangère.
141.
Le moyen le plus courant qu’emploient l’ascète et le saint pour se rendre malgré tout la vie encore supportable et intéressante consiste dans une guerre qu’ils font à l’occasion et dans l’alternance des victoires et des défaites. Il leur faut pour cela un adversaire et ils le trouvent dans ce qu’ils appellent « l’ennemi du dedans ». C’est-à-dire qu’ils mettent à profit leur penchant à la vanité, leur soif de gloire et de domination, et encore leurs appétits sensuels, afin de pouvoir considérer leur vie comme une bataille sans trêve et eux-mêmes comme un champ de bataille sur lequel esprits bons et malins s’affrontent avec des fortunes diverses. Comme on le sait, l’imagination sensuelle est tempérée, voir presque supprimée, par la régularité des rapports sexuels, mais déchaînée, à l’inverse, et déréglée par la continence ou le désordre de ces rapports. L’imagination de beaucoup de saints chrétiens était d’une extraordinaire obscénité ; en vertu de cette théorie selon laquelle ces appétits étaient de véritables démons qui les hantaient furieusement, ils ne se sentaient pas trop responsable du fait ; nous devons à ce sentiment la sincérité si instructive de leurs confessions. Il était de leur intérêt d’entretenir sans cesse ce combat avec plus ou moins d’intensité puisque c’est en lui, on l’a vu, que leur vie désolée trouvait à s’entretenir. Mais afin que le combat parût assez important pour susciter la sympathie et l’admiration durables des autres, gens sans sainteté, il fallait stigmatiser sans répit la sensualité déclarée hérétique, et on alla jusqu’à associer si étroitement le danger de damnation éternelle à ces choses que durant des siècles entiers, c’est plus que vraisemblable, les chrétiens ont engendré leurs enfants avec mauvaise conscience ; ce qui a sûrement fait grand mal à l’humanité.
Il est facile de voir pourquoi les hommes deviennent plus mauvais en décrétant mauvaise leur inévitable part naturelle et en la sentant par la suite toujours telle. C’est l’artifice de la religion, et de ces métaphysiciens qui veulent l’homme méchant et pêcheur par nature, que de lui faire suspecter cette nature et de le rendre ainsi mauvais lui-même : car c’est de ne pas pouvoir dépouiller le vêtement de nature qu’il apprend à se connaître mauvais.
Que l’on parcoure une à une les thèses morales établies par les chartes du christianisme, et l’on trouvera toujours que leurs exigences sont exagérées afin que l’homme n’y puisse pas suffire ; l’intention n’en est pas qu’il devienne plus moral, mais qu’il se sente aussi pécheur que possible. Si ce sentiment n’avait pas été agréable à l’homme, pourquoi aurait-il formé pareille imagination, s’y serait-il si longtemps attaché ? De même que dans le monde antique il s’est dépensé d’immenses trésors d’esprit et d’invention pour accroître la joie de vivre par des cultes qui étaient des fêtes, à l’époque du christianisme une immense somme d’intelligence a été sacrifiée de même, mais à une autre ambition : on voulait que l’homme se sentît pécheur de toutes les manières et s’en trouvât stimulé, vivifié, animé. Stimuler, vivifier, animer, à tout prix – n’est-ce pas là le mot d’ordre d’une époque énervée, trop mûre, trop civilisée ? On avait parcouru cent fois le cercle de tous les sentiments naturels, l’âme s’en était fatiguée : alors le saint et l’ascète inventèrent un nouveau genre d’excitants vitaux.
142.
143.
Ce qui donne sa valeur au saint dans l’histoire universelle, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il signifie aux yeux des autres, les non-saints. On s’est trompé sur son compte, on a faussement interprété ses états d’âme et on l’a autant que possible écarté de soi, en phénomène absolument incomparable et de nature étrangère, surhumaine : mais c’est justement ce qui lui a valu cette force extraordinaire avec laquelle il a pu s’emparer de l’imagination d’époques et de peuples entiers. Lui-même ne se connaissait pas ; il comprenait lui-même l’écriture de ses humeurs, de ses penchants, de ses actions, à travers un art de l’interprétation aussi extravagant et artificiel que l’interprétation pneumatique de la Bible. Le côté faussé et morbide de sa nature, avec son amalgame de misère intellectuelle, de piètre savoir, de santé pourrie, de nerfs surexcités, restait aussi bien caché à son regard qu’à celui de ses témoins. Il n’était pas homme spécialement bon, encore moins spécialement sage : mais il signifiait quelque chose qui était censé dépasser la mesure humaine en bonté et en sagesse.
144.
Il va de soi qu’on peut, à cette figure du saint, esquissée d’après la moyenne de l’espèce entière, opposer telle autre figure qui produirait sans doute une impression plus agréable.
… c’est par exemple le cas du fameux fondateur du christianisme, lequel se tenait pour le Fils de Dieu et se sentait de ce fait sans péché ; si bien qu’une chimère – on ne la jugera pas trop durement, l’antiquité tout entière fourmille de fils de dieux – lui permit d’atteindre le même but, ce sentiment d’innocence parfaite, d’irresponsabilité totale, que tout le monde peut s’assurer aujourd’hui grâce à la science.
IV – De l’âme des artistes et écrivains.
145. Que la perfection échapperait au devenir.
Nous sommes accoutumés, devant toute chose parfaite, à omettre la question de sa genèse, et à jouir de sa présence comme si elle avait surgi du sol d’un coup de baguette magique. Il est vraisemblable que nous continuons à subir ici les effets d’une émotion mythologique archaïque.
La science de l’art, cela va de soi, se doit de contredire cette illusion avec toute la netteté possible et de mettre en évidence les sophismes et les complaisances de l’intellect, en vertu desquels il va donner dans les panneaux de l’artiste.
146. Le sens de la vérité chez l’artiste.
Quand il s’agit de la connaissance des vérités, l’artiste a une moralité plus faible que le penseur ; il ne veut absolument pas se laisser enlever les symboles brillants et profonds de la vie et se défend de toutes méthodes, de tous résultats nus et crus.
… il attache donc plus d’importance à la permanence de son genre d’activité créatrice qu’au dévouement scientifique à la vérité sous toutes ses formes, quelque apparence simple qu’elles puissent revêtir.
147. L’art nécromant.
148. Quand les poètes adoucissent la vie.
Il y a assurément certaines choses défavorables à dire de leurs moyens d’adoucir la vie : ils n’apaisent et ne guérissent que provisoirement, rien que sur le moment ; ils empêchent même les hommes de travailler à une amélioration réelle de leur condition en ce qu’ils ne font justement que supprimer, à force de décharges palliatives, la passion des insatisfaits qui poussent à l’action.
149. La flèche lente de la beauté.
Et quelle est cette nostalgie qu’éveille la vue de la beauté ? Celle d’être beaux : nous nous figurons qu’il doit s’y attacher beaucoup de bonheur. – Mais c’est là une erreur.
150. D’où l’âme vient à l’art.
… chassé du domaine religieux par les lumières, le sentiment se jette alors dans l’art ; dans la vie politique aussi en certains cas, voire directement dans la science. Partout où l’on perçoit dans les aspirations humaines une sombre nuance de tristesse supérieure, il est permis de supposer qu’elles sont restées imprégnées d’horreur spectrale, d’odeur d’encens et d’ombres d’église.
151. Par quoi le mètre embellit.
Comme il faut de l’ombre pour embellir, il faut du « vague » pour préciser. – L’art rend supportable le spectacle de la vie en le recouvrant de ce voile de pensée trouble.
152. L’art de l’âme laide.
On prescrit à l’art des limites beaucoup trop étroites en exigeant que s’y exprime uniquement l’âme réglée, moralement équilibrée. Tout comme dans les arts plastiques, il y a en musique et en poésie un art de l’âme laide, côtoyant l’art de la belle âme ; et les effets les plus puissants de l’art, briser les âmes, mouvoir les pierres, changer les bêtes en hommes, c’est peut-être justement cet art-là qui les a surtout réussis.
153. L’art fait le cœur lourd au penseur.
154. Jouer avec la vie.
Il fallait cette légèreté, cette frivolité de la fantaisie homérique pour tempérer et tenir un instant en balance l’âme passionnée à l’excès et l’intelligence trop aiguisée des Grecs. S’ils laissent parler cette intelligence, quel aspect âpre et cruel prend la vie ! Ils ne s’abusent pas, mais c’est à dessein qu’ils font jouer autour de la vie un voile de mensonge.
155. Croyance à l’inspiration.
Les artistes ont quelque intérêt à ce que l’on croie à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, de la pensée fondamentale d’une philosophie tombaient du ciel tel un rayon de la grâce. En vérité, l’imagination du bon artiste, ou penseur, ne cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine…
156. Encore l’inspiration.
157. Les souffrances du génie et leur valeur.
Le génie artiste veut créer de la joie, mais quand il se dresse à un très haut niveau, les hommes capables d’en jouir viennent facilement à lui manquer ; il offre des nourritures, mais on n’en veut pas. C’est ce qui lui donne en certains cas un pathétique à la fois touchant et ridicule ; car il n’a pas le droit au fond de contraindre les hommes au plaisir. Son pipeau sonne, mais personne ne veut danser : cela peut-il être tragique ? Peut-être. Il a finalement, pour compenser cette privation, plus de plaisir à créer que n’en trouve le reste des hommes dans les autres genres d’activité. On s’exagère le sentiment de ses souffrances parce que le ton de sa plainte est plus haut, sa bouche plus éloquente ; et il arrive parfois que ses souffrances soit réellement très grandes, mais c’est seulement parce que son ambition, son envie sont si grandes.
Il est des cas très rares – c’est quand se fondent dans le même individu le génie de l’art et de la connaissance et le génie moral – où vient s’ajouter à ces souffrances-là un genre de souffrances qu’il convient de prendre pour les exceptions les plus singulières du monde : il s’agit de sentiments qui vont au-delà et au-dessus de la personne, qui s’adressent à un peuple, à l’humanité, à l’ensemble de la civilisation, à tout ce qui est existence souffrante ; ceux-là tiennent leur valeur de leur association avec des connaissances particulièrement ardues et rudes d’accès (la pitié n’a guère de valeur en soi). Mais quel étalon, quel trébuchet existe-t-il de leur authenticité ? Ne s’impose-t-il pas, somme toute, de se méfier de tous ceux qui disent avoir eux-mêmes des sentiments de cette nature ?
158. Fatalité de la grandeur.
… tous les grands talents ont en outre ce côté fatal d’étouffer beaucoup de forces et de germes plus faibles et de faire en quelque sorte le vide autour d’eux dans la nature. Le cas le plus favorable dans le développement d’un art est que plusieurs génies se tiennent mutuellement en respect ; c’est une lutte dans laquelle il est d’habitude accordé aux tempéraments plus faibles et plus délicats de trouver aussi un peu d’air et de lumière.
159. L’art, danger pour l’artiste.
Or, l’artiste est déjà quant à lui un être arriéré, puisqu’il s’en tient au jeu qui est l’affaire de la jeunesse et de l’enfance : et à cela s’ajoute cette lente évolution rétrograde qui le restitue à d’autres temps.
160. Caractères inventés.
Quand on dit que le dramaturge (et l’artiste en général) créé réellement des caractères, c’est une belle illusion, une exagération, dans l’existence et la propagation de laquelle l’art célèbre un de ses triomphes les moins voulus, pour ainsi dire en excédent. En fait, nous ne comprenons pas grand-chose à un être humain vivant et réel, et nous généralisons très superficiellement en lui attribuant tel ou tel caractère : mais cette position très imparfaite que nous avons vis-à-vis de l’homme, l’auteur la reprend précisément en faisant des esquisses d’êtres (en ce sens il « créé ») tout aussi superficielles que l’est notre connaissance des humains.
Dire surtout que le caractère de l’homme pris dans la vie quotidienne se contredit souvent, mais que celui créé par le dramaturge est l’archétype même que la nature avait en vue, c’est chose on ne peut plus fausse.
161. C’est se surestimer que faire créance aux artistes et aux philosophes.
Nous nous figurons tous que la qualité d’une œuvre, d’un artiste, est démontrée du moment qu’ils nous émeuvent, nous secouent. Mais il faudrait encore que soit d’abord démontrée la qualité de notre jugement et de notre sentiment à nous : ce qui n’est pas le cas.
Les grâces et les béatitudes que dispensent une philosophie, une religion, ne prouvent rien non plus quant à leur vérité…
162. Culte du génie par vanité.
D’où vient alors cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? qu’eux seuls ont de « l’intuition » ? (ce qui revient à leur attribuer une sorte de lorgnette merveilleuse qui leur permet de voir directement dans « l’être » !). Manifestement, les hommes ne parlent de génie que là où ils trouvent le plus de plaisir aux effets d’une grande intelligence et où, d’autre part, ils ne veulent pas éprouver d’envie. Dire quelqu’un « divin » signifie : « Ici, nous n’avons pas à rivaliser ». Autre chose : on admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous-estime toute chose en train de se faire. Or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage, car partout où l’on peut observer une genèse on est quelque peu refroidi. L’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; c’est la tyrannie de la perfection présente. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non pas les hommes de science. En vérité, cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison.
163. Conscience artisanale.
Ne venez surtout pas me parler de dons naturels, de talents innés ! On peut citer dans tous les domaines de grands hommes qui étaient peu doués. Mais la grandeur leur est venue, ils se sont faits « génies » (comme on dit), grâce à certaines qualités dont personne n’aime à trahir l’absence quand il en est conscient ; ils possédaient tous cette solide conscience artisanale qui commence par apprendre à parfaire les parties avant de se risquer à un grand travail d’ensemble ; ils prenaient leur temps parce qu’ils trouvaient plus de plaisir à la bonne facture du détail, de l’accessoire, qu’à l’effet produit par un tout éblouissant. Il est facile, par exemple, d’indiquer à quelqu’un la recette pour devenir bon nouvelliste, mais l’exécution en suppose des qualités sur lesquelles on passe en général en disant : « Je n’ai pas assez de talent. » Que l’on fasse donc cent projets de nouvelles et davantage, aucun ne dépassant deux pages, mais d’une précision telle que chaque mot y soit nécessaire.
164. Le culte du génie, dangers et avantages.
La croyance a des grands esprits supérieurs et féconds est associée, non pas nécessairement, mais encore très fréquemment, à cette superstition, religieuse en tout ou en partie, que ces esprits sont d’origine surhumaine et possèdent certaines facultés merveilleuses grâces auxquelles ils acquerraient leurs connaissances par de tout autres voies que le reste des hommes. On leur attribue volontiers un regard plongeant directement dans l’essence du monde, comme par un trou du manteau de l’apparence, et les croit capables, sans passer par la fatigue et la rigueur de la science, grâce à ce merveilleux regard divinatoire, de nous communiquer des vérités capitales et définitives sur l’homme et le monde.
En revanche, il est pour le moins douteux que la superstition du génie, de ses privilèges et de ses facultés spéciales, soit de quelque utilité pour le génie lui-même quand elle y prend racine. C’est en tout cas mauvais signe que ce frisson d’horreur qui s’empare de l’être humain face à lui-même, qu’il s’agisse de cette fameuse horreur sacrée des Césars ou de celle du génie dont il est ici question ; que ce moment où le parfum des sacrifices que l’on n’offre équitablement qu’à un dieu s’insinue tant et si bien dans le cerveau du génie qu’il se met à chanceler et à se prendre pour on ne sait quoi de surhumain. Les conséquences en sont à la longue : le sentiment d’irresponsabilité, de droits exceptionnels, la conviction que son commerce est à lui seul une grâce qu’il octroie, avec une rage folle à la moindre tentative de le comparer à d’autres ou même de l’estimer inférieur, de mettre en lumière ce qu’il y a de manqué dans son œuvre.
Même pour les grands esprits, il est donc plus utile, sans doute, de se faire une idée claire de leur force et de son origine, de comprendre en somme quelles qualités purement humaines se sont unies en eux, quels concours heureux de circonstances s’y sont associés : d’une part, donc, une énergie soutenue, une résolution appliquée à des buts distincts, un grand courage personnel, par ailleurs la chance d’une éducation qui leur a précocement offert les maîtres, les modèles, les méthodes les meilleures.
165. Le génie et la nullité.
166. Le public.
… l’artiste qui va voir la nouvelle tragédie trouve son plaisir dans les inventions techniques et les procédés ingénieux, dans le traitement et la distribution de la matière, dans le tour nouveau donné à de vieux motifs, de vieilles idées. Il a vis-à-vis de l’œuvre d’art une position esthétique, celle du créateur ; l’autre que nous avons dite d’abord, avec son intérêt exclusif pour le sujet, est celle de la foule. Quant à l’homme qui est entre les deux, il n’y a rien à en dire, il n’est ni foule ni artiste et ne sait ce qu’il veut : aussi son plaisir est-il vague et médiocre.
167. Education artistique du public.
168. L’artiste et sa suite doivent aller au même pas.
169. Origine du comique.
Dans le phénomène du tragique, au contraire, l’homme passe rapidement d’une grande, d’une durable gaieté à une grande crainte ; mais comme cette grande et durable gaieté est chez les mortels beaucoup plus rare que les motifs de crainte, il y a dans le monde beaucoup plus de comique que de tragique ; on rit bien plus souvent que l’on n’est ému.
170. Ambition d’artiste.
Aspirer à la gloire veut dire ici « se rendre supérieur et souhaiter que cela paraisse aussi publiquement ». Si la première condition n’est pas remplie et que l’on désire néanmoins la seconde, on parlera de vanité. Si c’est la dernière qui manque, sans que l’on en regrette l’absence, on parlera d’orgueil.
171. La nécessité dans l’œuvre d’art.
172. Faire oublier le maître.
173. Corriger la fortune.
174. Réduction.
175. La sensualité dans l’art aujourd’hui.
176. Shakespeare moraliste.
177. Se mettre à portée de l’oreille.
178. Effets certains de l’inachevé.
… de même, l’exposition incomplète, comme en relief, d’une pensée, de toute une philosophie, en est plus efficace que le développement de A jusqu’à Z : on laisse davantage à faire à la vision du lecteur, on l’incite à continuer l’élaboration de ce qui se détache sous ses yeux dans une telle intensité d’ombre et de lumière, à achever la pensée et à triompher lui-même de cet obstacle qui en empêchait jusqu’alors le dégagement complet.
179. Contre les originaux.
180. Esprit collectif.
181. Deux sortes de méconnaissance.
182. Rapports avec la science.
Tous ceux-là ne portent pas d’intérêt réel à une science qui ne commencent à s’échauffer pour elle qu’à partir du moment où ils y ont fait eux-mêmes quelque découverte.
183. La clé.
184. Intraduisible.
185. Paradoxes de l’auteur.
186. Esprit.
187. L’antithèse.
188. Le style des penseurs.
La plupart des penseurs écrivent mal parce qu’ils ne se contentent pas de nous communiquer leurs pensées, mais aussi le pensement de ces pensées.
189. Les idées dans le poème.
190. Le péché contre l’esprit du lecteur.
191. Limite de l’honnêteté.
192. Le meilleur auteur.
193. Loi draconienne contre les écrivains.
194. Les bouffons de la culture moderne.
Considérer l’activité d’écrivain comme une profession devrait équitablement passer pour une espèce de folie.
195. A l’exemple des Grecs.
Il y a actuellement un grand obstacle au progrès de la connaissance, c’est que l’exagération du sentiment, depuis cent ans qu’elle dure, ne nous a plus laissé que des mots ampoulés et bouffis. Le degré supérieur de culture qui se place sous l’autorité (sinon sous la tyrannie) de la connaissance a besoin de revenir à une plus force simplicité de sentiment, assortie d’une plus forte concentration de tous les mots…
Rigueur de la réflexion, concision, froideur, nudité, même délibérément poussée à la limite inférieure, bref réserve du sentiment et laconisme, - il n’y a pas d’autres remèdes. Au demeurant, cette manière froide d’écrire et de sentir est de nos jours très séduisante, par contraste : et il y a certes là un nouveau danger. Car ce froid coupant est un excitant au même titre qu’un fort degré de chaleur.
196. Bons conteurs, mauvais didacticiens.
Il y a souvent chez les bons conteurs une assurance, une rigueur psychologique admirable tant qu’elle peut se manifester dans les actions de leurs personnages, mais qui forme un contraste vraiment ridicule avec la gaucherie de leur réflexion psychologique…
197. Gens de connaissance, leurs livres, leurs lecteurs.
198. Le rythme sacrifié.
199. L’attrait de l’inachevé en art.
200. Ecrire et enseigner veut prudence.
201. Que les mauvais écrivains sont nécessaires.
202. Trop près et trop loin.
203. Une préparation à l’art qui a disparu.
204. Obscur et trop clair côte à côte.
Les écrivains qui ne savent pas mettre une clarté d’ensemble dans leurs idées choisissent de préférence pour le détail les expressions et les superlatifs les plus forts, les plus exagérés : il en résulte un effet de lumière comme d’une lueur de torches tombant sur des chemins enchevêtrés sous bois.
205. Pittoresque littéraire.
206. Les livres qui vous apprennent à danser.
207. Pensées inachevées.
De même que non seulement l’âge d’homme, mais aussi la jeunesse et l’enfance ont une valeur en soi et veulent être estimés à de tout autres titres que ceux de transitions et de ponts, de même les pensées qui sont restées inachevées ont aussi leur valeur. Ce qu’il faut, par suite, c’est ne pas mettre un poète à la gêne d’une interprétation trop subtile, mais se plaire à l’incertitude de son horizon comme si la voie était encore ouverte à une multitude d’idées.
208. Le livre presque devenu homme.
209. Un plaisir de vieillesse.
210. Fécondité sereine.
211. Achille et Homère.
Un véritable écrivain ne fait que mettre des mots sur la passion et l’expérience des autres, il est artiste pour trouver beaucoup à deviner dans le peu qu’il a senti. Les artistes ne sont en rien les hommes de la grande passion, mais ils se donnent souvent pour tels, avec le sentiment inconscient que l’on accordera plus de créance à leur passion feinte si leur propre vie témoigne de leur expérience en la matière. Il suffit aussi bien de se laisser aller, de ne pas se dominer, de donner libre cours à sa colère, à sa concupiscence, et tout le monde de s’écrier aussitôt : comme il est passionné ! Mais c’est chose autrement sérieuse que la passion aux ravages profonds, la passion qui ronge et souvent dévore l’individu : qui l’éprouve ne va sûrement pas la décrire dans des romans, des musiques ou des drames. Les artistes sont souvent des êtres licencieux, dans la mesure justement où ils ne sont pas artistes : mais ceci est une autre histoire.
212. Doutes anciens sur l’influence de l’art.
213. Plaisir de l’absurde.
Comment l’homme peut-il prendre plaisir à l’absurde ? Car c’est bien le cas toutes les fois que le rire vient au monde ; on peut même dire que presque partout où il y a du bonheur, il y a le plaisir de l’absurde. Le renversement de l’expérience en son contraire, le pratique tournant au gratuit, le nécessaire au caprice, mais en sorte que cet exemple ne cause aucun mal et ne soit offert qu’une fois, par exubérance, voilà qui nous met en joie, qui nous délivre momentanément, en effet, de la contrainte de la nécessité, de l’utilitarisme et du pragmatisme, dans lesquels nous voyons d’ordinaire nos maîtres implacables ; nous jouons et rions chaque fois que le prévu (qui d’habitude provoque gêne et inquiétude) éclate sans blesser. C’est la joie des esclaves aux saturnales.
214. Ennoblissement de la réalité.
Du fait que les hommes voyaient une divinité dans l’instinct érotique et le sentaient avec gratitude, avec adoration, œuvrer en eux, cette affection s’est au cours des âges imprégnées d’associations d’idées plus élevées et par là considérablement ennoblie en fait. C’est ainsi que, grâce à cet art de l’idéalisation, certains peuples ont su faire de leurs maladies de puissants auxiliaires de la civilisation…
Les Grecs ne possédaient rien moins en effet qu’une santé à toute épreuve ; leur secret fut de vénérer la maladie même comme une divinité, pourvu qu’elle fût douée de puissance.
215. La musique.
La musique, en soi et pour soi, n’est pas si riche de signification pour notre être intime, de si profonde émotion qu’elle pût passer pour le langage immédiat du sentiment ; mais sa liaison antique avec la poésie a mis tant de symbolisme dans le mouvement rythmique, dans la force et la faiblesse des sons, que nous avons maintenant l’illusion qu’elle parle directement à l’âme et qu’elle en émane.
En soi, aucune musique n’est profonde ni significative, ne parle de « volonté », de « chose en soi » ; cela, l’intellect ne pouvait l’imaginer qu’à une époque qui avait conquis toute l’étendue de la vie antérieure au symbolisme musical. C’est l’intellect lui-même et lui seul qui a introduit cette signification dans les sons, tout comme en architecture il a mis dans les rapports de lignes et de masses une signification qui en soi est pourtant tout à fait étrangère aux lois mécaniques.
216. Geste et langage.
Il semble souvent s’être passé là, aux temps anciens, la même chose qui s’offre maintenant à nos yeux et à nos oreilles dans l’évolution de la musique, notamment de la musique dramatique : alors que la musique, sans le commentaire de la danse et de la mimique, est au commencement une rumeur vide, il se fait que, par une longue accoutumance à ce parallélisme de la musique et du mouvement, l’oreille est dressée à interpréter immédiatement les figures musicales et finit par s’élever à un tel degré de prompte compréhension qu’elle n’a plus du tout besoin du mouvement visible et comprend sans lui le compositeur. On parle alors de musique absolue, c’est-à-dire d’une musique où tout est aussitôt compris symboliquement sans le secours de rien d’autre.
217. L’appauvrissement sensuel du grand art.
Plus l’œil et l’oreille se prêtent à la pensée, plus ils se rapprochent de la limite où cesse leur sensualité : la joie se retire dans le cerveau, les organes des sens eux-mêmes s’émoussent et s’atrophient, le symbole prend de plus en plus la place de la chose, - et par cette voie nous en arrivons aussi sûrement à la barbarie que par n’importe quelle autre. D’ici là, on peut toujours se dire : le monde est plus laid que jamais, pourtant il signifie un monde plus beau qu’il n’y en eut jamais. Or au fur et à mesure que le parfum d’ambre de cette signification se disperse et se volatilise, ceux qui le perçoivent encore se font de plus en plus rares ; et les autres s’en tiennent pour finir à la laideur et cherchent à en jouir directement, en quoi ils ne peuvent pourtant qu’échouer toujours.
218. La pierre est plus pierre qu’autrefois.
En général, nous ne comprenons plus l’architecture, tout au moins pas, tant s’en faut, à la manière dont nous comprenons la musique. Nous sommes devenus étrangers au symbolisme des lignes et des figures comme nous nous sommes déshabitués des effets sonores de la rhétorique, et nous avons fini de sucer cette sorte de lait maternel de la culture dès le premier instant de notre vie. Dans un monument grec ou chrétien, tout, à l’origine, avait sa signification, et ce dans la perspective d’un ordre supérieur des choses : cette atmosphère d’inépuisable signification entourait le monument comme un voile magique. La beauté n’entrait qu’accessoirement dans le système, sans porter essentiellement atteinte au sentiment foncier d’une réalité sublime et inquiétante, consacrée par la présence divine et la magie ; la beauté tempérait tout au plus l’horreur, - mais cette horreur était partout la condition première. Qu’est maintenant pour nous la beauté d’un monument ? Ce qu’est un beau visage de femme sans esprit, une sorte de masque.
219. Origine religieuse de la musique moderne.
220. L’au-delà dans l’art.
Non, on ne s’avoue pas sans une profonde douleur que les artistes de tous les temps, dans l’essor qui les portait au sublime, ont entraîné et élevé au ciel de la transfiguration ces représentations, justement, que nous connaissons aujourd’hui pour fausses : ce sont eux qui ont exalté les erreurs religieuses et philosophiques de l’humanité, et ils n’auraient pu le faire sans croire à leur vérité absolue.
Qu’il ait existé un art pareil, une pareille foi esthétique, il n’en restera plus un jour qu’une légende touchante.
221. La révolution dans la poésie.
S’enchaîner ainsi peut paraître absurde ; il n’y a pourtant pas d’autre moyen, pour sortir du naturalisme, que de commencer par se limiter le plus énergiquement (peut-être le plus arbitrairement) possible. Petit à petit, on apprend ainsi à marcher avec grâce même sur les passerelles étroites qui franchissent des gouffres vertigineux, et l’on en revient avec le butin d’une suprême souplesse de mouvement, comme en témoigne l’histoire de la musique aux yeux de tous les contemporains.
De ce naturalisme, Goethe essaya de se libérer en se trouvent sans cesse de nouvelles et différents manières de contraintes ; mais même le plus doué n’aboutit qu’à une expérimentation continuelle une fois que le fil de l’évolution est rompu.
Voltaire fut le dernier des grands poètes dramatiques, lui qui soumit au joug de la mesure grecque son âme protéiforme qui était aussi à la hauteur des plus grands orages tragiques…
… comme il [Voltaire ; NDM] fut encore, qui plus est, un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l’esprit avec une mentalité résolument anti-révolutionnaire, sans être ni lâche ni inconséquent. Depuis lors, l’esprit moderne, avec son inquiétude, sa haine pour la mesure et la limite, l’a emporté dans tous les domaines, déchaîné d’abord par la fièvre de la Révolution, puis se remettant la bride quand il se prenait de peur et d’horreur pour lui-même, - mais la bride de la logique, non plus de la mesure artistique.
Ce flot envahissant de poésies de tous les styles de tous les peuples emportera fatalement petit à petit le coin de terre où la montée paisible d’une sève cachée eût encore été possible ; tous les poètes deviendront fatalement des imitateurs et expérimentateurs, des copistes casse-cou, toute grande que puisse être leur force au départ ; le public enfin, qui a désappris à voir l’acte proprement artistique dans la maîtrise des moyens d’expression, dans la parfaite possession et organisation de tous les procédés, le public en arrivera fatalement à apprécier de plus en plus la force pour la force, la couleur pour la couleur, l’idée pour l’idée, voire l’inspiration pour l’inspiration elle-même ; il ne goûtera plus, par suite, les éléments et les conditions de l’œuvre si ce n’est isolément, et il finira même par émettre l’exigence naturelle que l’artiste soit obligé lui aussi de les lui présenter isolément. Oui, on a rejeté les chaînes « absurdes » de l’art grec et français, mais on s’est insensiblement habitué à trouver absurdes toutes les chaînes, toutes les limitations ; - et l’art va ainsi au-devant de sa ruine, tout en repassant (ce qui est assurément très instructif) par toutes les phases de ses débuts, de son enfance, de son imperfection, de ses audaces et de ses excès d’autrefois : il interprète, en allant à sa perte, sa genèse et son devenir.
Vivre dans l’art fut ainsi pour lui [Goethe ; NDM] vivre dans le souvenir de l’art vrai : son activité créatrice était devenu un moyen de soutenir la réminiscence, la compréhension de périodes anciennes de l’art depuis longtemps disparues. Ses ambitions étaient sans doute irréalisables pour les forces des temps modernes ; mais le chagrin qu’il en éprouvait était largement compensé par la joie de savoir qu’elles ont été réalisées autrefois et que nous pouvons nous aussi participer encore à cet accomplissement.
222. Ce qui reste de l’art.
A la vérité, l’art prend une valeur beaucoup plus grande lorsqu’il s’accompagne de certains postulats métaphysiques.
… quelle place peut-il encore rester à l’art de nos jours ? Il nous a avant tout enseigné durant des millénaires à considérer la vie et chacun de ses formes avec intérêt, avec plaisir, et à amener ces sentiments jusqu’au point de nous écrier enfin : « Quelle qu’elle soit, la vie, elle est bonne. » Cette leçon que nous donne l’art de jouir de l’existence et de regarder la vie humaine comme un morceau de nature, sans mouvement de sympathie trop violent, de n’y voir qu’un objet soumis aux lois de l’évolution, - cette leçon a pris racine au profond de nous-mêmes, elle reparaît maintenant à la lumière sous forme d’un besoin tout-puissant de connaissance. On pourrait renoncer à l’art que l’on n’en perdrait pas pour autant cette faculté acquise grâce à lui : de même que l’on a abandonné la religion, mais non par ces moments d’élévation et d’exaltation que l’âme y a gagnés.
C’est la science qui dans l’évolution de l’homme prend la suite de l’art.
223. Le crépuscule de l’art.
Jamais auparavant l’art n’a été compris peut-être avec autant de profondeur et d’âme que de nos jours où il semble que la magie de la mort le baigne de son halo.
Dans l’artiste, on ne verra bientôt plus qu’un splendide vestige et, comme à un étranger merveilleux dont la force et la beauté faisaient le bonheur des siècles passées, on lui rendra de ces honneurs que nous n’aimons guère accorder d’habitude à nos semblables. Ce qu’il y a de meilleur en nous, nous l’avons peut-être hérité de sentiments qui appartiennent à ces siècles passés et auxquels nous ne pouvons plus guère accéder maintenant par une voie directe ; le soleil s’est déjà couché, mais le ciel de notre vie en est toujours embrasé et illuminé, bien que nous ayons cessé de le voir.
V – Caractères de haute et basse civilisation.
224. Ennoblissement par dégénérescence.
L’histoire enseigne que la race qui, dans un peuple, se maintient le mieux est celle où la plupart des individus ont un esprit collectif bien vivant par suite de l’identité de leurs principes coutumiers et indiscutables, par suite donc de leur croyance commune. C’est là que se fortifient les bons, les solides usages, que l’individu apprend la subordination, que le caractère reçoit en don une fermeté, encore accrue ensuite par l’éducation. Le danger, pour ces communautés fortes, fondées sur des individus de même nature, de caractère énergique, est l’abêtissement que l’hérédité intensifie progressivement, et qui accompagne toujours la stabilité comme son ombre. C’est des individus plus indépendants, beaucoup plus flottants et faibles moralement, que dépend le progrès intellectuel de telles communautés : ce sont les hommes capables de tentatives nouvelles, d’expériences multiples. Innombrables sont ceux de cette espèce qui périssent à cause de leur faiblesse, sans résultat bien évident ; mais en général, surtout quand ils ont une postérité, ils entament la cohérence de la communauté et portent de temps à autre un coup à son élément stable. C’est à cet endroit lésé et affaibli qu’un élément neuf est en quelque sorte inoculé à l’ensemble de l’organisme ; mais sa vigueur doit être au total assez forte pour absorber cette nouveauté dans son sang et se l’assimiler. Les natures qui dégénèrent sont de la plus haute importance partout où doit se faire un progrès. Il est nécessaire que tout progrès d’ensemble soit précédé d’un affaiblissement partiel. Les natures les plus fortes maintiennent le type, les faibles concourent à le développer. – Quelque chose d’analogue se produit pour l’individu ; il est rare qu’une dégénérescence, une mutilation, voir un vice et, de façon générale, une déficience physique ou morale, ne s’accompagne pas d’un avantage d’un autre côté.
Dans ces conditions, la fameuse lutte pour la vie ne me semble pas être le seul point de vue à partir duquel puisse s’expliquer le progrès ou la force croissante d’un individu, d’une race. Il y faut au contraire le concours de deux éléments : d’abord, l’accroissement de la force stable par des liens retenant les esprits dans une communauté de croyance et de sentiment ; ensuite, la possibilité d’atteindre à des buts plus élevés, fournie par l’apparition de natures dégénérescentes et, en conséquence, d’affaiblissements et de lésions partielles de la force stable ; c’est justement la nature plus faible qui, étant plus subtile et plus libre, rend possible le progrès quel qu’il soit. Un peuple qui commence à se gangrener et s’affaiblir en quelque point, mais reste fort et sain dans l’ensemble, est capable de soutenir l’infection de la nouveauté et de la tourner à son avantage en l’absorbant. Pour l’individu, telle sera la tâche de l’éducation : lui procurer une assiette si sûre et si ferme qu’il ne puisse absolument plus, dans l’ensemble, être détourné de sa voie.
Seule une durée très grande, aux fondements aussi sûr que ses garanties, rend de toute façon possible une évolution constante de l’inoculation du raffinement. Il est vrai que le plus souvent, la dangereuse compagne de toute durée, l’autorité, y opposera sa résistance.
225. L’esprit libre, notion relative.
On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps.
Ce qui compte dans la connaissance de la vérité, c’est qu’on la possède, et non pas sous quelle impulsion on l’a recherchée, par quelle voie à l’a trouvée.
Au demeurant, il n’entre pas dans la nature de l’esprit libre d’avoir des vues plus justes, mais bien plutôt de s’être affranchi des traditions, que ce soit avec bonheur ou avec insuccès. Mais d’ordinaire, il aura tout de même la vérité de son côté, ou tout au moins l’esprit de recherche de la vérité : il veut, lui, des raisons, les autres des croyances.
226. Origine de la croyance.
Plus tard, une fois devenu chrétien et anglais, il aurait peut-être réussi à trouver aussi quelques raisons en faveur de son accoutumance ; on aura beau renverser ces raisons, on ne le renversera pas, lui, ni le moins du monde sa position.
Mais l’accoutumance à des principes intellectuels dépourvus de raisons est justement ce que l’on appelle croyance.
227. Le vrai et le faux déduits à posteriori de leurs conséquences.
Tous les Etats et tous les ordres de la société : les classes, le mariage, l’éducation, tout cela ne tient sa force et sa durée que de la croyance des esprits asservis, - dans de l’absence de raisons, tout au moins du refus de s’enquérir des raisons. C’est ce que les esprits asservis n’aiment guère reconnaître, ils sentent bien que c’est un pudendum. Le christianisme, qui fut très innocent dans ses fantaisies intellectuelles, ne voulut rien voir de ce pudendum, exigea la foi et rien que la foi, repoussa avec passion la demande de raisons ; il mettait l’accent sur les succès de la foi : vous le sentirez, l’avantage de la foi, suggérait-il, c’est par elle que vous aurez la félicité. En fait, l’Etat procède de même, et chaque père élève son fils de pareille façon : tiens seulement cela pour vrai, lui dit-il, et tu sentiras comme cela fait du bien. Or, cela signifie que le profit personnel que procure une opinion est censé en démontrer la vérité, l’utilité d’une doctrine en garantir la certitude et le bien-fondé intellectuels. C’est comme si l’accusé déclarait au tribunal : mon défenseur dit toute la vérité, car voyez un peu ce qui suit de sa plaidoirie : je serai acquitté. – Du fait que les esprits asservis n’ont de principes que pour leur utilité, ils supposent que chez l’esprit libre les opinions sont aussi un moyen de chercher son avantage et qu’il ne tient pour vrai que tout juste ce qui lui est profitable. Mais comme ce qui paraît lui être utile est tout l’opposé de ce qui est utile à ces compatriotes ou à ses confrères, ceux-ci admettent que ces principes sont pour eux un danger : s’ils ne le disent, ils le sentent bien : il ne doit pas avoir raison puisqu’il nous est nuisible.
228. Le caractère fort et bon.
Des motifs peu nombreux, une conduite énergique et une bonne conscience, voilà qui constitue ce que l’on appelle force de caractère. La connaissance des possibilités et directions multiples de l’action fait défaut à ce caractère fort ; son intelligence manque de liberté, elle est asservie, parce qu’elle ne lui montrera, dans un cas donné, disons que deux possibilités ; c’est alors entre elles qu’il est obligé de choisir, nécessairement et conformément à sa nature toute entière, et il le fera facilement et rapidement, n’ayant pas à choisir entre cinquante possibilités.
Si l’homme apparaît d’abord comme une nouveauté sans précédent dans l’existence, il ne s’agit pas moins de le réduire à quelque chose de connu, de déjà existant.
229. La mesure des choses chez les esprits asservis.
Il est quatre sortes de choses dont les esprits asservis disent qu’elles sont justifiées. Premièrement : toutes les choses qui ont de la durée sont justifiées ; deuxièmement : toutes les choses qui ne nous importunent pas sont justifiées ; troisièmement : toutes les choses qui nous valent quelque avantage sont justifiées ; quatrièmement : toutes les choses pour lesquelles nous avons fait des sacrifices sont justifiées. Ce dernier point explique par exemple pourquoi une guerre commencée contre la volonté du peuple se poursuit dans l’enthousiasme dès les premiers sacrifices faits.
230. Esprit fort.
Comparé à celui qui à la tradition de son côté et n’a pas besoin de raisons pour fonder ses actes, l’esprit libre est toujours faible, surtout dans ses actes ; car il connaît trop de motifs et de points de vue, et en a la main hésitante, mal exercée.
231. La genèse du génie.
L’ingéniosité avec laquelle le prisonnier cherche les moyens de s’évader, le sang-froid et la patience extrêmes avec lesquels il met à profit le moindre avantage, peuvent aider à comprendre de quel procédé se sert parfois la nature pour produire le génie – mot que je prie d’entendre sans aucune arrière-pensée mythologique ou religieuse : elle l’enferme dans un cachot et exaspère son désir de s’évader.
Nous avons déjà mentionné qu’une mutilation ou atrophie, qu’un défaut notable de quelque organe fournit souvent l’occasion à un autre organe de développer des qualités exceptionnelles du fait qu’il a à assurer une autre fonction en plus de la sienne propre. C’est à partir de là que l’on pourra découvrir l’origine de maint talent brillant.
232. Conjecture sur l’origine de la libre pensée.
233. La voix de l’histoire. |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 04 Nov 2006 à 19:31:16 Sujet du message: |
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234. Valeur du mi-chemin.
Peut-être la production du génie est-elle exclusivement réservée à une période limitée de l’humanité. Car on ne doit pas attendre de son avenir tout ce que n’ont pu produire que certaines conditions bien déterminées d’un moment quelconque du passé…
L’humanité, arrivée à mi-chemin, au milieu de son existence, est peut-être plus près de son but propre qu’elle ne le sera à sa fin. Il se pourrait que certaines forces, celles, par exemple, dont l’art découle, fussent vouées à l’épuisement total ; le plaisir du mensonge, du vague, du symbolisme, de l’ivresse, de l’extase, pourrait bien tomber en discrédit. Bien mieux, s’il arrive que la vie s’ordonne dans un Etat parfait, il n’y aura plus à tirer du présent aucun motif de poésie, et il ne resterait plus alors que les êtres arriérée pour réclamer la fiction poétique.
235. Le génie et l’Etat idéal en contradiction.
Les socialistes aspirent à créer un état de bien-être pour le plus grand nombre possible. Si le foyer permanent de ce bien-être, l’Etat parfait, était réellement atteint, ce bien-être même détruirait le terrain sur lequel se développent la grande intelligence et, d’une manière générale, la forte individualité : j’entends toute énergie puissante. L’humanité serait par trop épuisée, une fois cet Etat fondé, pour pouvoir encore produire le génie. Ne faudrait-il donc pas souhaiter que la vie conserve son caractère de violence, que l’on ne cesse d’en susciter et d’en renouveler les forces et les énergies sauvages ? Or, le cœur ardent, compatissant, veut justement l’abolition de ce caractère violent et sauvage, et le cœur le plus ardent que l’on puisse imaginer serait précisément le plus passionné à l’exiger ; et c’est pourtant de ce caractère sauvage et violent de la vie que sa passion a tiré son feu, son ardeur, son existence même ; le cœur le plus ardent veut donc l’abolition de son propre fondement, l’anéantissement de soi-même, c’est-à-dire qu’il veut bel et bien quelque chose d’illogique, il n’est pas intelligent. La plus haute intelligence et le cœur le plus ardent ne peuvent pas coexister dans une seule et même personne, et le sage qui juge la vie se met au-dessus même de la bonté et considère tout au plus celle-ci comme quelque chose qu’il n’y a pas à faire entrer en ligne de compte dans l’évaluation totale de la vie.
Le Christ, au contraire, que nous imaginerons ici comme le cœur le plus ardent, a favorisé l’abêtissement des hommes, s’est mis du côté des pauvres d’esprit et a freiné la production du plus haut degré d’intelligence : et c’était logique. Son pendant, le sage parfait, s’opposera tout aussi nécessairement – on peut bien le prédire – à la production d’un Christ.
236. Les zones de civilisation.
237. Renaissance et Réforme.
238. Justice envers le dieu en devenir.
La déification du devenir est une perspective métaphysique – comme du haut d’un phare bordant la mer de l’histoire – dans laquelle une génération de savants trop férus d’histoire a trouvé sa consolation ; il ne faut pas s’en irriter, quelque erronée que puisse être cette conception. Seul celui qui, comme Schopenhauer, nie l’évolution, ne sent rien non plus de la misère de ce déferlement historique et par suite, ne sachant, ne sentant rien de ce dieu en devenir et du besoin d’en admettre l’existence, peut équitablement laisser libre cours à sa raillerie.
239. Les fruits selon la saison.
Ce qui est né de la religion et a prospéré à son voisinage ne saurait renaître une fois celle-ci détruite ; quelque illusion à ce sujet, tout comme le souvenir intermittent de l’art du passé : état qui trahit bien un sentiment de perte, de frustration, mais ne prouve pas l’existence d’une force capable d’engendrer un art nouveau.
240. Gravité croissante du monde.
Plus la culture d’un homme s’élève, plus nombreux sont ses domaines qui se soustraient à sa moquerie, à sa raillerie.
Plus un homme comprend la vie à fond, moins il se raillera, à moins qu’il ne finisse quand même par se railler de la « profondeur de sa compréhension ».
241. Génie de la civilisation.
242. Education miraculeuse.
Mais pour l’instant tout le monde croît encore à l’éducation miraculeuse, puisque l’on a vu le plus grand désordre, la confusion des buts, l’hostilité des circonstances, donner naissance aux hommes les plus puissants, les plus féconds : comment serait-ce donc possible naturellement ? – Désormais, on va y regarder de plus près, soumettre bientôt même ces cas-là à un examen plus serré : de miracles, on n’y en découvrira jamais. Les conditions étant identiques, des quantités d’êtres périssent continuellement, tandis qu’au contraire l’unique individu sauvé en a d’ordinaire tiré un surcroît d’énergie, ayant supporté ces circonstances défavorables grâce à quelque indomptable force innée, et même encore exercé et accru cette force : ce qui explique le miracle. Une éducation qui ne croit plus au miracle aura trois points à considérer : premièrement, quelle est la quantité d’énergie héritée ? deuxièmement, comment est-il encore possible de susciter de nouvelles énergies ? troisièmement, comment adapter l’individu à ces exigences si nombreuses et diverses de la civilisation sans que celles-ci le troublent et détruisent l’unité de son être, - bref, comment introduire l’individu à sa place dans le contre-point de la culture personnelle et de la vie publique, comment pourra-t-il être à la fois la mélodie dominante et son accompagnement ?
243. L’avenir du médecin.
… un bon médecin a aujourd’hui besoin dans son art des procédés et privilèges de tous les autres corps de métiers : c’est ainsi armé qu’il sera en mesure de devenir le bienfaiteur de la société entière, en multipliant les bonnes œuvres, le plaisir et la fécondité de l’esprit, en prévenant les mauvaises pensées et intentions, les bassesses (dont la source nauséabonde est si souvent le bas-ventre), en instaurant une aristocratie de corps et d’esprit (grâce aux mariages qu’il fera et empêchera), en coupant court, par bienveillance, à tous les prétendus tourments moraux et remords de conscience ; c’est ainsi que, de « medicine-man », il se transformera en Sauveur, sans avoir pour autant besoin de faire des miracles, non plus que de monter sur la croix.
244. Aux confins de la folie.
La somme de nos sentiments, connaissances, expériences, c’est-à-dire tout le poids de la civilisation, s’est tellement accrue qu’il en est résulté une surexcitation des facultés nerveuses et intellectuelles, danger universel : les classes cultivées des pays européens sont même entièrement névrosées, et il n’est presque pas une de leurs grandes familles dont un des membres n’ait frôlé de près la folie.
Au christianisme, aux philosophes, aux poètes, aux musiciens, nous sommes redevables d’une foison d’émotions et de sentiments profonds ; si nous ne voulons pas qu’ils nous étouffent sous leur prolifération, il nous faudra conjurer l’esprit de la science, lequel, à tout prendre, rend un peu plus froid, un peu plus sceptique, et refroidit en particulier ce fleuve ardent de la foi en des vérités dernières et définitives ; c’est surtout le christianisme qui en a fait un torrent si impétueux.
245. La civilisation se fond comme une cloche ?
La civilisation a pris forme comme une cloche, dans un moule de matière plutôt grossière et commune : hypocrisie, violence, expansion illimitée de tous les individus et de tous les peuples chacun pour soi, voilà ce moule. Le temps est-il venu de l’ôter ? La coulée s’est-elle solidifiée, les bons instincts utiles, les habitudes nobles de l’âme se sont-ils tellement affermis et répandus partout qu’il n’y ait plus besoin de recourir à la métaphysique et aux erreurs de la religion, plus besoin d’aucun de ces duretés et de ces violences qui sont le lien le plus puissant d’homme à homme, de peuple à peuple ?
246. Les cyclopes de la civilisation.
247. L’humanité tourne en rond.
248. Consolation d’un progrès désespéré.
Notre époque donne une impression d’état intérimaire ; les anciennes conceptions du monde, les vieilles civilisations subsistent encore en partie ; les nouvelles ne sont pas encore affermies par l’habitude, manquent par suite d’unité et de cohérence.
Nous balançons, mais il est nécessaire de ne pas tomber pour autant dans une inquiétude qui pourrait nous faire renoncer au nouvel acquis. Du reste, il nous est impossible de revenir à l’ancien, nous avons brûlé nos vaisseaux sans retour ; il ne nous reste qu’à être braves, quoi qu’il puisse sortir de là. – Mettons-nous en marche, bougeons de place, c’est tout ce qu’il faut !
249. Souffrir du passé de la civilisation.
250. Manières.
Les bonnes manières se perdent à mesure que l’influence de la cour et d’une aristocratie fermée perd du terrain ; on peut nettement observer ce déclin de décennie en décennie quand on sait regarder les actes publics, lesquels se font manifestement de jour en jour plus populaciers. Personne ne sait plus rendre hommage et flatter avec esprit ; il s’ensuit ce fait ridicule que, dans des cas où rendre ses devoirs (par exemple à un grand homme d’Etat ou à un grand artiste) est actuellement une obligation, on emprunte le langage du sentiment le plus profond, du loyalisme le plus pur et indéfectible – par embarras, par manque d’esprit et de grâce. Aussi les rencontres publiques et cérémonieuses paraissent-elles de plus en plus gauches, quoique plus cordiales et sincères, mais sans l’être.
Dès le moment où la société se sera assez affermie dans ses vues et ses principes pour que ceux-ci puissent exercer une action formatrice (alors qu’aujourd’hui les manières apprises, formes résultant d’anciennes situations, s’apprennent et se transmettent en s’affaiblissant toujours davantage), il y aura dans les relations des manières, dans le commerce des gestes et des expressions qui paraîtront forcément aussi nécessaires et naturels dans leur simplicité que le sont ces vues et ces principes.
251. L’avenir de la science.
La science donne beaucoup de satisfaction à celui qui y consacre son travail et ses recherches, mais fort peu à celui qui en apprend les résultats. Mais comme toutes les vérités importantes de la science ne peuvent que devenir peu à peu banales et communes, même ce peu de satisfaction disparaît…
Aussi une civilisation supérieure devra-t-elle donner un cerveau double à l’homme, quelque chose comme deux compartiments cérébraux, l’un pour être sensible à la science, l’autre à ce qui n’est pas la science : juxtaposés, sans empiètement, séparables, étanches ; c’est là ce qu’exige la santé. La source d’énergie se trouve dans une sphère, dans l’autre le régulateur : il faut chauffer aux illusions, aux idées bornées, aux passions, et se servir de la science clairvoyante pour prévenir les suites malignes et dangereuses d’une chauffe trop poussée.
252. Le plaisir de la connaissance.
Toutes choses humaines méritent d’être considérées, quant à leur genèse, ironiquement : c’est pourquoi l’ironie est dans le monde si superflue.
253. La fidélité, preuve de solidité.
254. Extension de l’intéressant.
Au fur et à mesure que sa culture s’élève, tout devient intéressant pour l’homme, il sait trouver rapidement le côté instructif d’une chose et discerner le point où elle peut combler une lacune de sa pensée, confirmer une de ses idées. L’ennui disparaît ainsi un peu plus chaque jour, mais en même temps la sensibilité excessive de l’âme. L’homme finit par passer au milieu de ses semblables comme un naturaliste parmi les plantes et par se prendre lui-même pour un phénomène à observer, qui n’excite fortement que son instinct de connaissance.
255. Superstition du simultané.
256. Où on s’exerce par la science au pouvoir, non au savoir.
257. Charme juvénile de la science.
258. La statue de l’humanité.
259. Une civilisation virile.
260. Le préjugé en faveur de la grandeur.
Les hommes se soumettent par habitude à tout ce qui prétend à la puissance.
261. Les tyrans de l’esprit.
Ces philosophes [Grecs ; NDM] avaient solidement foi en eux-mêmes comme en leur « vérité », et ils en écrasaient tous leurs voisins et devanciers ; chacun d’eux était, belliqueux et violent, un tyran. Il se peut que ce bonheur donné par la croyance en la possession de la vérité n’ait jamais été plus grand dans le monde, mais jamais non plus la dureté, l’arrogance, le côté tyrannique et mauvais de pareille croyance. Ils étaient des tyrans, autant dire que cela même que tout Grec voulait être, et que chacun était dès qu’il le pouvait.
Chez les Grecs, on avance vite, mais on décline aussi vite ; le mouvement de toute la machine est tellement accéléré qu’il suffit d’un caillou jeté dans ses rouages pour la faire sauter. Un de ces cailloux fut par exemple Socrate ; en une nuit fut anéantie l’évolution jusqu’alors si merveilleusement régulière, mais certes trop rapide, de la science philosophique. Ce n’est pas une question oiseuse que de se demander si Platon, ayant échappé à l’envoûtement socratique, n’aurait pas trouvé un type plus élevé encore d’humanité philosophique, maintenant perdu pour nous à jamais.
Et pourtant il n’est guère de perte plus lourde que celle d’un type, d’une possibilité de vie philosophique nouvelle et supérieure, ignorée jusqu’alors. Des types anciens, la plupart même sont mal connus de la tradition ; tous les philosophes de Thalès à Démocrite me semble extraordinairement difficiles à caractériser ; mais réussir à recréer ces figures, c’est passez en revue les formes du type le plus pur et le plus puissant. Cette aptitude est rare, à vrai dire, elle faisait même défaut aux Grecs de l’époque tardive qui s’occupaient de connaître l’ancienne philosophie ; Aristote surtout semble n’avoir pas d’yeux pour voir quand il se trouve devant ces personnalités. Et il semble ainsi que ces magnifiques philosophes aient vécu en vain, ou que tout leur destin n’ait été que de préparer les bataillons disputeurs et loquaces des écoles socratiques. Il y a là, je l’ai dit, une lacune, une rupture de l’évolution ; il a dû arriver quelque grand malheur, et la seule statue qui nous aurait donné à connaître le sens et le but de ces exercices de grande plastique aura été brisée ou manquée : ce qui s’est réellement produit est resté pour toujours le secret des ateliers.
262. Homère.
263. Dons naturels.
Chacun a un talent inné, mais rare est celui auquel la nature et l’éducation confèrent ce degré de ténacité, d’endurance, d’énergie, qui lui permettra de devenir réellement un talent, donc de devenir ce qu’il est, c’est-à-dire de s’en décharger en œuvres et en actes.
264. L’homme d’esprit ou surfait ou déprécié.
Les natures scientifiques savent au contraire que le don de pétiller d’idées doit être on ne peut plus sévèrement bridé par l’esprit de la science.
265. La raison dans l’enseignement.
L’école n’a pas de tâche plus importante que d’enseigner la rigueur de la pensée, la prudence du jugement, la logique du raisonnement : aussi doit-elle faire abstraction de tout ce qui ne saurait servir à ces opérations, la religion par exemple.
266. Que l’on sous-estime les résultats de l’enseignement du lycée.
Telle qu’elle est pratiquée partout – cela, tout esprit cultivé l’accordera -, la lecture des classiques est une routine monstrueuse : devant des jeunes gens qui ne sont mûrs sous aucun rapport pour l’entendre, elle est faite par des professeurs dont chaque parole, dont la figure même suffit à noyer un bon auteur sous la poussière. Mais là est justement la valeur que l’on méconnaît arbitrairement, - c’est que ces professeurs parlent la langue abstraite de la grande culture, lourde et ardue à comprendre telle quelle, mais gymnastique supérieure du cerveau ; c’est que dans cette langue paraissent constamment des notions, des termes techniques, des méthodes, des allusions que ces jeunes gens n’entendent presque jamais dans la conversation de leurs famille ni dans la rue. Quand les écoliers ne feraient qu’entendre, leur intelligence s’en trouve automatiquement préadaptée à une forme scientifique de pensée. Il n’est pas possible de sortir de cette discipline en pur enfant de la nature, entièrement vierge d’abstraction.
267. Apprendre plusieurs langues.
… l’étude de plusieurs langues est un mal nécessaire ; mais un mal qui finira, arrivant au paroxysme, par forcer l’humanité à trouver un remède ; et dans un avenir lointain, indéterminé, il y aura pour tout le monde une langue nouvelle, langue commerciale d’abord, ensuite langue généralisée du commerce intellectuel.
268. Sur l’histoire guerrière de l’individu.
269. Avec un quart d’heure d’avance.
270. L’art de lire.
271. L’art de raisonner.
272. Phases de la culture individuelle.
La force et la faiblesse de la productivité intellectuelle ne dépendent pas tellement, il s’en faut, des dons naturels hérités que de la quantité d’énergie reçue à la naissance.
Des hommes très riches d’énergie, comme par exemple Goethe, parcourent à eux seuls autant de chemin qu’en pourront tout juste faire quatre générations à la suite ; mais aussi ils avancent trop vite, tant et si bien que les autres ne les rejoindront qu’au siècle suivant, peut-être même pas complètement, du fait que ces fréquentes interruptions ont affaibli l’unité de la culture, la continuité de son évolution.
273. Revenir, mais non pas rester en arrière.
274. Ube section de notre Moi traitée en objet d’art.
275. Cyniques et épicuriens.
L’épicurien a le même point de vue que le cynique ; il n’y a d’ordinaire entre eux qu’une différence de tempérament. Puis, l’épicurien se sert de sa grande culture pour se rendre indépendant des opinions régnantes ; il s’élève au-dessus de celles-ci tandis que le cynique se cantonne dans la négation.
276. Microcosme et macrocosme de la civilisation.
A supposer que quelqu’un vive aussi intensément pour l’amour des arts plastiques et de la musique qu’il est transporté par l’esprit de la science, et qu’il se rende compte de l’impossibilité de lever cette contradiction par l’anéantissement de l’une de ces puissances et le libre et plein épanouissement de l’autre, il ne lui restera plus qu’à faire de lui-même un monument de culture assez vaste pour que ces deux puissances puissent y habiter, ne serait-ce qu’à des extrémités opposées, cependant que seront logées entre elles d’autres puissances, médiatrices et conciliatrices, disposant d’une force prépondérante pour aplanir en cas de nécessité le conflit venu à éclater.
Car, partout où s’est développé la grande architecture de la civilisation, sa tâche fut de contraindre à s’accorder les puissances en conflit, en regroupant de manière à leur assurer la suprématie les autres puissances moins irréconciliables, sans pour autant opprimer ni enchaîner les premières.
277. Bonheur et culture.
278. Analogie de la danse.
Il faut actuellement considérer comme un indice capital de grande culture la possession de cette force et de cette souplesse qui permettent aussi bien d’être honnête et rigoureux dans la connaissance que capable, à d’autres moments, de donner pour ainsi dire cent pas d’avance à la poésie, à la religion, à la métaphysique, et d’en ressentir la puissance et la beauté.
279. De l’allégement de la vie.
Quiconque veut idéaliser sa vie devra donc ne pas chercher à la voir trop en détail, et forcer toujours son regard à reculer à une certaine distance.
280. Où ce qui accable soulage, et inversement.
281. La haute culture est nécessairement incomprise.
Qui n’a tendu que deux cordes sur son instrument, comme les savants qui n’ont, en plus de l’instinct de la connaissance, qu’un instinct religieux acquis, celui-là ne comprend pas les hommes qui savent jouer sur d’autres cordes encore.
282. Lamentation.
L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiels ou faux, et tout le monde ressemble aux voyageurs qui font connaissance avec les pays et les gens sans quitter le chemin de fer.
283. Le grand défaut des hommes d’action.
C’est le malheur des hommes d’action que leur activité soit presque toujours quelque peu déraisonnable. On ne saurait demander, par exemple, au banquier qui thésaurise, le but de son activité acharnée : elle est dénuée de raison. Les hommes d’action roulent comme roule la pierre, conformément à l’absurdité de la mécanique. – Tous les hommes, c’est vrai de nos jours comme ce le fut de tout temps, se divisent en esclaves et êtres libres ; car celui qui, de sa journée, n’a pas les deux tiers à soi est un esclave, qu’il soit au demeurant ce qu’il voudra…
284. En faveur des oisifs.
Les savants ont honte de l’otium. C’est pourtant une noble chose que loisir et musardise. – S’il est vrai que l’oisiveté est mère de tous les vices, elle se trouve au moins ainsi au plus près de toutes les vertus ; le désoeuvré, toujours, l’emporte comme homme sur l’affairé. – Mais par loisir et oisiveté, ce n’est tout de même pas vous qui allez vous visés, ô paresseux ?…
285. L’inquiétude moderne.
A aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif. Mais d’ores et déjà, tout individu qui possède le calme et la fermeté du cœur et de l’esprit a le droit de croire qu’il a non seulement un bon tempérament, mais bien une vertu d’intérêt général, et qu’il remplit même une noble tâche en sauvegardant cette vertu.
286. En quoi l’homme d’action est paresseux.
Il en va de la liberté des opinions comme de la santé : individuelles toutes deux, on ne saurait pour aucune établie de règle générale.
287. Censor vitae.
288. Coup double.
Qui veut sérieusement se libérer y perdra du même coup, sans la moindre contrainte, ses penchants défectueux et vicieux ; ses accès de colère et de dépit se feront aussi de plus en plus rares.
289. Vertu de la maladie.
Il peut arriver au malade couché dans son lit de découvrir que, le reste du temps, il est malade de son emploi, de ses affaires ou de sa société, et qu’il y a perdu toute conscience claire de soi : il tire cette sagesse du loisir même où le contraint sa maladie.
290. Impression champêtre.
Quand on n’a pas de lignes nettes et paisibles à l’horizon de sa vie, comme en ont montagnes et forêts, la volonté de l’homme se fait inquiète au plus profond d’elle-même, distraite et avide comme une âme de citadin : il n’a ni ne donne le bonheur.
291. Prudence des esprits libres.
292. En avant.
Qui que tu sois, sers-toi de cette source d’expérience que tu es à toi-même ! Jette par-dessus bord le mécontentement qui te vient de ton être, pardonne-toi ton propre Moi, car tu tiens en toi-même, dans tous les cas, une échelle à cent degrés par lesquels tu peux t’élever à la connaissance. Le siècle dans lequel tu t’affliges de te sentir jeté te proclame heureux d’avoir cette chance ; il te crie qu’il t’échoit encore une part d’expériences dont les hommes d’autres temps devront sans doute se passer.
Il faut avoir aimé la religion et l’art comme on fait une mère et une nourrice, - il n’est point sinon de sagesse. Mais il faut voir plus loin qu’eux, pouvoir leur échapper par le haut ; rester sous leur charme envoûtant serait ne pas les comprendre.
Tu détiens le pouvoir d’obtenir que tous les moments de ta vie : tentatives, erreurs, fautes, illusions, passions, ton amour et ton espérance s’intègrent parfaitement au but que tu lui as fixé. Ce but est de devenir toi-même une chaîne nécessaire d’anneaux de civilisation, et de conclure de cette nécessité à celle de la marche de la civilisation universelle. Quand ton regard sera assez vigoureux pour plonger au fond du puit ténébreux de ton être et de ta connaissance, il se peut aussi que t’apparaissent dans sa nappe miroitante les constellations lointaines des civilisations à venir. Crois-tu qu’une telle vie orientée vers un tel but soit trop pénible, trop dénuée de tout agrément ? C’est qu’alors tu n’as pas encore appris qu’il n’est de miel plus doux que celui de la connaissance, et que le jour se lèvera où les nuées traînantes de l’affliction seront aussi la mamelle d’où tu tireras le lait de ton réconfort. Que l’âge vienne, et alors tu saisiras vraiment que tu as écouté la voix de la nature, de cette nature qui gouverne le monde entier par le plaisir : la même vie qui culmine dans la vieillesse culmine aussi dans la sagesse, dans la douce clarté de ce soleil, la joie constante de l’esprit ; l’âge et la sagesse, c’est sur une seule et même crête de la vie que tu les rencontreras ensemble, ainsi l’a voulu la nature. Alors il sera temps, mais non point pour t’en courroucer, que s’approchent les brouillards de la mort. Un élan vers la lumière – ton dernier geste ; une ovation à la connaissance – ton dernier souffle.
VI – L’homme en société.
293. Dissimulation bienveillante.
294. Copies.
295. L’orateur.
On peut tenir des discours plus que pertinents, et tels pourtant que tout le monde se récrie comme s’ils ne l’étaient pas : c’est le cas chaque fois que l’on ne s’adresse pas à tout le monde.
296. Manque d’intimité.
Le manque d’intimité entre amis est un défaut que l’on ne peut blâmer sans le rendre inguérissable.
297. Sur l’art de donner.
Être obligé de refuser un don, simplement parce qu’il n’a pas été offert de la bonne raison, aigrit contre le donneur.
298. Le partisan le plus dangereux.
299. Le malade et ses conseilleurs.
300. Les deux espèces d’égalité.
301. Contre l’embarras.
Le meilleur moyen de venir en aide aux gens très embarrassés, et de les rassurer, consiste à les louer durablement.
302. Prédilection pour certaines vertus.
303. Pourquoi l’on contredit.
304. Confiance et familiarité.
Qui est assuré de la confiance attache peu de prix à la familiarité.
305. Equilibre de l’amitié.
306. Les médecins les plus dangereux.
307. Où les paradoxes sont à leur place.
308. Le moyen de convaincre le courage.
309. Gentillesses.
310. Faire attendre.
311. Contre les trop familiers.
Les gens qui nous donnent leur confiance pleine et entière croient de ce fait avoir droit à la nôtre. C’est mal raisonner ; les présents que l’on fait ne confèrent aucun droit.
312. Compensation.
313. Vanité de la langue.
314. Les égards.
315. Indispensable à la dispute.
Qui ne sait mettre ses idées à la glace ne doit pas s’engager dans le feu de la discussion.
316. Société et arrogance.
317. Motif d’attaque.
On n’attaque pas seulement pour faire mal à quelqu’un, pour le vaincre, mais peut-être aussi tout simplement pour prendre conscience de sa force.
318. Flatterie.
319. Le bon épistolier.
320. On ne peut plus laid.
321. Les compatissants.
.Les natures compatissantes, toujours prêtes à porter secours dans le malheur, savent rarement communier aussi bien dans la joie : le bonheur des autres ne leur laisse rien à faire, elles y sont de trop, s’y sentent frustrées de leur supériorité, et en montrent facilement quelque dépit.
322. La famille du suicidé.
323. Prévoir l’ingratitude.
Celui qui fait quelque grand don ne trouvera pas de gratitude ; car c’est déjà pour le bénéficiaire un trop lourd fardeau que l’accepter.
324. Dans une société sans esprit.
325. Présence de témoins.
326. Mutisme.
327. Le secret de l’ami.
Bien rares seront ceux qui, embarrassés pour trouver un sujet de conversation, ne prostitueront pas les plus graves secrets de leurs amis.
328. Humanité.
329. Par embarras.
330. Reconnaissance.
Une âme délicate est gênée de savoir quelqu’un son obligé ; une âme grossière, de se savoir l’obligée de quelqu’un.
331. Marque de divergence.
332. La prétention alliée au mérite.
333. Danger de la voix.
334. Dans la conversation.
335. Crainte du prochain.
336. Le blâme qui distingue.
Certaines personnes jouissant d’une grande considération ont une manière de décerner même leur blâme, qui entend être une distinction. Leur intention est de nous faire remarquer avec quelle sollicitude elles s’intéressent à nous.
337. Dépit de la bienveillance d’autrui.
338. Vanités qui se croisent.
Après une rencontre, deux personnes dont la vanité est également grande gardent une mauvaise impression l’une de l’autre, parce que chacune était si préoccupée de l’impression qu’elle voulait produire sur l’autre que celle-ci ne lui en a laissé aucune…
339. Mauvaises manières, bon signes.
340. Quand il est opportun d’avoir tort.
341. Trop peu honoré.
342. Echos d’états archaïques dans le langage.
343. Le narrateur.
Celui qui narre une histoire laisse facilement voir s’il raconte parce que le fait l’intéresse ou bien parce qu’il veut intéresser par son récit. Dans ce dernier cas, il exagérera, usera de superlatifs et autres procédés semblables. D’ordinaire, il racontera alors plus mal, parce qu’il ne pensera pas tellement à son sujet mais à lui-même.
344. Lecture à haute voix.
Qui lit des poèmes dramatiques à haute voix fait des découvertes sur son caractère ; il trouve sa voix, pour certains accents, certaines scènes, plus naturelle que pour d’autres, pour le pathétique ou pour le bouffon, par exemple, alors que dans la vie courante il ne lui manquait que l’occasion de montrer de la passion ou de la bouffonnerie.
345. Une scène de comédie qui se voit dans la vie.
346. Impoli sans le vouloir.
347. Chef-d’œuvre de traîtrise.
Exprimer à l’endroit d’un conjuré le soupçon blessant qu’il ne vienne à vous trahir, et ce au moment même où m’on commet de son côté une trahison, voilà un chef-d’œuvre de malice, qui est d’occuper l’autre de sa personne et de le forcer à se conduire un certain temps avec une franchise irréprochable, tant et si bien que le traître véritable y trouve ses coudées franches.
348. Offenser et être offensé.
349. Dans la discussion.
350. Artifice.
351. Remords quand on été dans le monde.
352. On est jugé à faux.
Mais si nous venons à nous apercevoir qu’une personne qui nous est hostile nous connaît aussi bien, sur un point tenu secret, que nous nous connaissons, la voilà, la grande contrariété !
353. Tyrannie du portrait.
354. Le parent assimilé au meilleur ami.
355. Probité méconnue.
356. Le parasite.
357. Sur l’autel de la réconciliation.
358. Réclamer la pitié, signe de prétention.
359. L’appât.
360. Attitude devant l’éloge.
361. L’expérience de Socrate.
Est-on passé maître en quelque matière qu’on est resté de ce fait même, dans la plupart des autres, un novice fort ignare ; mais on en juge à l’inverse, tout juste, comme déjà le savait Socrate par expérience.
362. Moyen d’abêtissement.
A lutter contre la bêtise, les plus justes et les plus doux des hommes finissent par devenir brutaux.
363. Curiosité.
C’est la curiosité qui, sous le nom de devoir ou de pitié, se glisse dans la maison du malheureux et de l’indigent. – Il y a peut-être même une bonne part de curiosité dans le fameux amour maternel.
364. Mauvais calcul en société.
365.Duel.
366. Distinction et gratitude.
367. Les heures d’éloquence.
… chacun ne parle bien que s’il parle sans gêne, l’un parce que, devant un esprit supérieur, il ne sent pas l’aiguillon de la rivalité, de la concurrence, l’autre ne le sentant pas en présence de l’inférieur.
368. Le talent de l’amitié.
369. Tactique de la conversation.
On pourrait imaginer une conversation amusante entre deux malins qui voudraient chacun gagner les bonnes grâces de l’autre et, pour ce faire, se renverraient durant l’entretien les occasions de briller, mais sans qu’aucun les saisît : tant et si bien que la conversation tout entière en prendrait un cours dénué d’esprit autant que d’amabilité, par cela même que chacun ne laisserait qu’à l’autre l’occasion de se montrer spirituel et aimable.
370. Soupape de l’humeur.
371. Où l’on prend la couleur de son entourage.
372. Ironie.
373. Prétention.
On devrait même ne se permettre une attitude fière que là où l’on peut être absolument sûr de n’être pas compris de travers et regardé comme un prétentieux…
374. Dialogue.
Mais qu’en est-il avec deux, trois interlocuteurs et davantage ? La conversation ne peut alors que fatalement perdre en finesse critique individuelle, les références diverses se croisent, s’annulent ; le tour qui satisfait l’un ne répond pas aux sentiments de l’autre. Aussi l’homme est-il forcé, en compagnie de plusieurs personnes, de se rabattre sur lui-même, de présenter les faits tels qu’ils sont, mais aussi de priver les choses de cette atmosphère enjouée d’humanité qui fait d’un entretien un des plus grands agréments de ce monde.
375. Gloire posthume.
Espérer être reconnu à sa valeur dans un avenir lointain n’a de sens que si l’on admet que l’humanité est immuable dans son essence et que toute grandeur doit être sentie telle non pas à un seul moment, mais dans tous les temps. Or, c’est là une erreur ; l’humanité évolue fortement en tout ce que sa sensibilité et son jugement lui font trouver beau et bon ; c’est une chimère de se croire soi-même en avance d’une lieue de route, et l’humanité tout entière lancée sur notre voie à nous.
376. Des amis.
Une bonne fois, considère donc à part toi combien sont divers les sentiments, partagées les opinions, même entre tes relations les plus proches ; combien des opinions même pareilles se trouvent avoir, dans la tête de tes amis, une orientation ou une force tout autres que dans la tienne ; combien il se présente de si différentes occasions de malentendu, de séparation dans une fuite hostile. Après quoi tu te diras : Que le sol est incertain sur lequel reposent toutes nos liaisons et amitiés, que les froides averses sont proches ou les intempéries, que tout homme est solitaire !
« Amis, il n’y a point d’amis ! » Voici plutôt ce qu’il s’avouera : Oui, il y a des amis, mais c’est l’erreur, c’est l’illusion sur ta personne qui te les a amenés ; et il aura fallu qu’ils apprennent à garder le silence pour rester tes amis ; car ce qui assied presque toujours à pareilles relations humaines, c’est qu’il y a un certain nombre de choses que l’on ne dit, que l’on n’effleure même jamais ; mais ces cailloux se mettent-ils à rouler, l’amitié s’en va derrière eux et se brise.
Et ainsi, supportons-nous les uns les autres, puisque aussi bien nous nous supportons nous-mêmes ; peut-être alors l’heure de joie viendra-t-elle un jour elle aussi où chacun dira :
« Amis, il n’y a point d’amis ! » s’écriait le sage mourant ; « Ennemis, il n’y a point d’ennemis ! » s’écrie le fou vivant que je suis.
VII – Femme et enfant.
377. La femme parfaite.
La femme parfaite est un type d’humanité supérieur à l’homme parfait : quelque chose de beaucoup plus rare aussi.
378. Amitié et mariage.
Le meilleur ami aura probablement aussi la meilleure épouse, parce qu’un bon mariage est fondé sur le talent de l’amitié.
379. Survie des parents.
380. Legs maternel.
381. Corriger la nature.
382. Pères et fils.
383. Erreur des femmes distinguées.
384. Une maladie masculine.
385. Une espèce de jalousie.
386. Déraison raisonnable.
387. Bonté maternelle.
388. Il y a soupirs et soupirs.
389. Mariages d’amour.
390. Amitié féminine.
Des femmes peuvent très bien nouer amitié avec un homme, mais il faut certes, pour entretenir cette amitié, que joue un rien d’antipathie physique.
391. Ennui.
392. Un élément de l’amour.
393. L’unité de lieu et le drame.
394. Suites ordinaires du mariage.
395. Enseigner à commander.
396. Le désir de tomber amoureux.
397. Pas de répit en amour.
398. Pudeur.
399. Un bon ménage.
400. Nature de Protée.
401. Amour et possession.
402. La marque d’un bon ménage.
403. Le moyen d’amener n’importe qui à n’importe quoi.
404. Honorabilité et honnêteté.
405. Masques.
Il y a des femmes qui n’ont pas, où qu’on la cherche chez elles, de réalité intérieure, mais ne sont que masques. L’homme est à plaindre qui se lie avec de ces êtres quasi fantomatiques, nécessairement décevants, mais capables, justement, d’éveiller le plus fortement le désir de l’homme : il part en quête de leur âme… et jamais ne cesse de la chercher.
406. Le mariage, cette longue conversation.
Il faut, au moment de contracter mariage, se poser cette question : crois-tu pouvoir tenir agréablement conversation avec cette femme jusqu’à la vieillesse ? Tout le reste est transitoire dans le mariage, mais presque tout le temps de l’échange revient à la conversation.
407. Rêves virginaux.
408. Disparition de Faust et de Marguerite.
409. Les jeunes filles au lycée.
410. Sans rivales.
411. L’intelligence féminine.
Les femmes s’étonnent souvent en secret de la grande vénération que les hommes portent à leur sensibilité. Pour autant que, lors du choix d’un conjoint, les hommes cherchent avant tout un être doué de profondeur et d’âme, mais les femmes un être brillant, doué de présence et de sagacité d’esprit, on voit nettement, au fond, que l’homme recherche l’homme idéal, et la femme, la femme idéale, c’est-à-dire chacun non pas le complément, mais bien l’achèvement de ses propres qualités.
412. Un jugement d’Hésiode confirmé.
413. Ce sont myopes qui s’éprennent.
414. Les femmes dans la haine.
415. Amour.
416. A propos de l’émancipation des femmes.
417. L’inspiration dans le jugement des femmes.
418. Se faire aimer.
419. Les contradictions sous les crânes féminins.
Les femmes ayant l’esprit tourné beaucoup plus vers les personnes que vers les choses mêmes, leur pensée concilie dans ses limites des tendances qui, logiquement, sont contradictoires entre elles.
420. Qui souffre le plus ?
421. Une occasion de générosité féminine.
422. Tragédie de l’enfance.
423. Aveuglement des parents.
Les erreurs capitales de jugement à propos d’un individu sont commises par ses parents : c’est un fait, mais comment l’expliquer ?
… l’habitude fait que les hommes, cessant de réfléchir à ce qui les entoure de très près, se contentent de l’accepter. Ce manque de réflexion dû à l’habitude est peut-être cause que les parents, obligés de juger leurs enfants, les jugent si faussement.
424. Vues sur l’esprit du mariage.
425. Une période de Sturm und Drang pour les femmes.
426. Esprit libre et mariage.
427. Le bonheur du mariage.
Toute accoutumance nous enveloppe d’un réseau de plus en plus solide de fils arachnéens ; et nous nous apercevons sans tarder que ces fils sont devenus des lacs et que nous en occupons nous-mêmes le centre, araignée qui s’y est prise et n’y a que son sang à dévorer. C’est pourquoi l’esprit libre hait toutes règles et habitudes, toutes choses durables et définitives, pourquoi il se remet toujours, avec douleur, à déchirer la toile qui l’enserre : encore qu’il lui faille en conséquence souffrir de nombreuses blessures, grandes et petites, - car ces fils, c’est à lui-même, à son corps, à son âme, qu’il doit les arracher. Il lui faut apprendre à aimer ce qu’il haïssait jusqu’alors, et inversement.
428. Trop près.
A vivre trop près de quelqu’un, il en va comme d’une bonne gravure que nous prendrions et reprendrions sans cesse avec les doigts nus : un beau jour, nous n’avons plus entre les mains qu’un chiffon de papier maculé.
On perd toujours à un commerce trop familier avec les femmes et ses amis ; et c’est parfois la perte de sa vie que l’on y perd.
429. Le berceau doré.
Toujours l’esprit libre respirera qui se sera enfin décidé à secouer cette sollicitude et cette vigilance maternelles dont les femmes l’entourent si tyranniquement.
430. Victime volontaire.
431. Aimables adversaires.
Sans s’en douter, les femmes font ce que l’on ferait en ôtant les pierres sous les pas du minéralogiste cheminant, pour que son pied ne s’y heurte point, - alors que lui s’est justement mis en route à seule fin de s’y heurter.
432. Où deux consonances dissonent.
433. Xanthippe.
Socrate trouva la femme qu’il lui fallait, - mais aussi il ne l’aurait pas recherchée s’il l’avait assez bien connue : même l’héroïsme de cet esprit libre ne serait pas allé jusque-là. Le fait est que Xanthippe le poussa toujours plus avant dans sa vocation originale en lui rendant son foyer inhabitable, sa maison inhospitalière : c’est elle qui lui apprit à vivre dans les rues et en tous lieux où l’on pouvait bavarder et muser, faisant ainsi de lui le plus grand dialecticien des rues d’Athènes ; lequel ne put finalement s’empêcher de se comparer lui-même à un taon qu’un dieu aurait posé sur le col de cette belle cavale d’Athènes pour l’empêcher de demeurer en repos.
434. Aveugles aux lointains.
435. Puissance et liberté.
Si haut que les femmes puissent estimer leurs maris, elles respectent plus encore les pouvoirs et les idées reconnus par la société.
Aussi, sans même le vouloir délibérément, et plutôt comme par instinct, s’accrochent-elles aux roues de la libre pensée, sorte de sabot freinant son élan d’indépendance…
436. Cetrum censeo.
… avoir famille à nourrir, à protéger, femme et enfants à ménager, et déploie devant son télescope ce voile opaque qu'arrivent à peine à percer quelques rayons de l’univers lointain des astres. Ainsi, j’en arrive moi aussi à poser que, dans l’ordre des plus hautes spéculations philosophiques, tous les gens mariés sont suspects.
437. Pour finir.
Il y a bien des sortes de ciguë, et le destin trouve presque toujours une occasion de porter une coupe de ce poison aux lèvres du libre penseur, - pour le « punir », comme dit ensuite tout le monde. Que font alors les femmes autour de lui ? Elles vont crier, se lamenter et probablement troubler le repos du penseur au coucher de son soleil : ce qu’elles firent dans la prison d’Athènes. « O Criton, commande donc à quelqu’un de faire sortir ces femmes ! » finit par dire Socrate… |
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Erwann Bleu

Inscrit le: 01 Jan 1970 Messages: 282 Localisation: Reims / Jura
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Posté le: 04 Nov 2006 à 19:32:53 Sujet du message: |
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VIII – Coup d’œil sur l’Etat.
438. Demander la parole.
Ils veulent, c’est dit, être les artisans de leur bonheur, de leur malheur ; et si ce sentiment de disposer d’eux-mêmes, cet orgueil des cinq ou six idées qu’abrite leur tête et qu’elle met au jour, leur rendent en fait la vie si agréable qu’ils en supportent allègrement les conséquences fatales de leur étroitesse d’esprit, il n’y a plus grand-chose à objecter, pourvu que cette étroitesse n’aille pas jusqu’à exiger que toutes choses soient en ce sens, tournées à la politique, que tout le monde ait à vivre et à agir selon ce critère.
439. Culture et caste.
Il ne peut naître de culture supérieure que là où il existe deux castes tranchées de la société : celle des travailleurs et celle des oisifs, aptes au vrais loisirs ; ou, en termes plus forts : la caste du travail forcé et la caste du travail libre.
Si maintenant il se produit un échange entre les deux castes, en sorte que les familles et les individus les plus obtus, les plus inintelligents de la caste supérieure soient relégués dans la caste inférieure, et qu’en retour les êtres les plus libres de celle-ci aient accès à l’autre : voilà atteint un état au-delà duquel on ne voit plus que la pleine mer des vagues aspirations.
440. Sang noble.
441. Subordination.
Or, elle doit nécessairement disparaître, car son fondement disparaît : c’est la foi en l’autorité absolue, en la vérité définitive…
Dans un état social plus libre, on ne se soumet qu’à certaines conditions, en vertu d’un contrat réciproque, c’est-à-dire avec toutes les réserves de l’intérêt personnel.
442. Armées nationales.
443. L’espérance, forme de prétention.
444. Guerre.
445. Au service du prince.
446. Question de force, non de droit.
Pour ceux qui, en toute chose, envisagent l’utilité supérieure, le socialisme, à supposer qu’il soit réellement le soulèvement des hommes opprimés, écrasés durant des millénaires, contre leurs oppresseurs, ne présente aucun problème de droit (avec cette ridicule et lâche question : « Jusqu’à quel point doit-on céder à ses revendications ? »), mais seulement un problème de puissance (« Jusqu’à quel point peut-on se servir de ces revendications ? »).
En présence de toute grande force (et quand ce serait la plus dangereuse), l’humanité doit penser à en faire un instrument de ses desseins. – De droits, le socialisme n’en obtiendra que si la guerre semble déclarée entre les deux puissances, entre les représentants de l’ordre ancien et du nouveau, mais qu’alors la sage supputation des chances de conservation et de conciliation fasse naître en chacun des deux partis le désir de traiter. Sans traité, pas de droit.
447. Exploitation de la moindre malhonnêteté.
La puissance de la presse réside en ce que chaque individu à son service ne se sent que fort peu de liens et d’obligations.
Comme, moralement, il semble à peu près indifférent d’écrire ou de ne pas écrire une ligne de plus ou de moins, probablement non signée par-dessus le marché, quiconque a de l’argent et de l’influence peut, de toute opinion, faire une opinion publique. Dès lors, celui qui sait que la plupart des gens sont faibles dans les petites choses et veut les faire servir à ses propres fins est toujours un homme dangereux.
448. Un ton trop haut dans le réquisitoire.
449. Ceux qui semblent faire la pluie et le beau temps en politique.
450. L’ancienne et la nouvelle conception du gouvernement.
Distinguer entre le gouvernement et le peuple comme s’il s’agissait de deux sphères de puissance séparées négociant avant de se mettre d’accord, l’une forte et haute, l’autre faible et basse, voilà qui relève d’un sentiment politique hérité d’autrefois et qui de nos jours, dans la plupart des Etats, correspond encore exactement à la réalité historique des rapports de puissance.
A l’opposé, on veut maintenant nous enseigner – conformément à un principe sorti tel quel du cerveau et censé faire l’histoire à lui seul – que le gouvernement n’est rien qu’un organe du peuple, et non pas un « haut » prévoyant et vénérable par rapport à un « bas » accoutumé à la modestie.
Actuellement, sous l’influence de la forme constitutionnelle de gouvernement, qui l’emporte, toutes ces relations se transforment quelque peu : elles deviennent des compromis.
451. La justice servant d’appeau aux partis.
« Nous allons traiter les hommes en égaux, leur connaître des droits égaux » ; une orientation d’esprit socialiste, reposant sur la justice, est possible en ce sens, mais seulement, on l’a dit, au sein de la classe dirigeante, qui, dans ce cas, pratique la justice en même temps que sacrifices et abnégation. Au contraire, revendiquer l’égalité des droits, comme font les socialistes de la caste assujettie, n’est plus du tout l’émanation de la justice, mais bien de la convoitise.
452. Possession et justice.
Quand les socialistes démontrent que, dans l’humanité actuelle, le partage de la propriété est la conséquence d’injustices et de violences sans nombre, et qu’ils déclinent en bloc toute obligation à l’égard de cette chose au fondement si injuste, ils ne voient qu’un détail. Tout le passé de l’ancienne civilisation est fondé sur la violence, l’esclavage, la tromperie, l’erreur ; mais nous, héritiers de toutes ces situations, concrétions de ce passé tout entier, nous ne pouvons nous en désolidariser par décret, ni même nous permettre d’en distraire une seule parcelle. L’esprit d’injustice est chevillé aussi dans l’âme des non-possédants, ils ne sont pas meilleurs que les possédants et n’ont aucun privilège moral, car leurs ancêtres ont été à quelque moment des possédants aussi. Ce ne sont pas des partages nouveaux et violents, mais des changements d’esprit progressifs qui nous font besoin, c’est chez tous la justice qui doit grandir, l’esprit de violence s’affaiblir.
453. Le timonier des passions.
454. Les esprits dangereux parmi les révolutionnaires.
On distinguera, parmi les esprits rêvant d’un bouleversement de la société, ceux qui veulent obtenir quelque chose pour eux-mêmes et ceux qui le veulent pour leurs enfants et petits-enfants. Ce sont ces derniers qui sont dangereux ; car ils ont la foi et la bonne conscience du désintéressement.
455. Valeur politique de la paternité.
… il faut se préoccuper du bonheur de ses descendants, donc avant tout avoir des descendants, pour prendre un intérêt juste et naturel à toutes les institutions et à leur transformation. Avoir des fils, le développement de la morale supérieure en dépend…
456. Fier de ses ancêtres.
457. Esclaves et ouvriers.
… mais tout le monde doit pourtant bien se dire que les esclaves mènent à tous égards une existence plus sûre et plus heureuse que l’ouvrier moderne, que le travail servile est peu de chose comparé à celui du « travailleur ».
458. Les meneurs d’hommes et leurs instruments.
459. Nécessité d’un droit arbitraire.
Cependant, là où le droit n’est plus, comme chez nous, une tradition, il ne peut être qu’un impératif, une contrainte ; tous tant que nous sommes, nous n’avons plus aucun sentiment traditionnel du droit, aussi nous faut-il nous contenter de droits arbitraires, expression de la nécessité qui exige absolument l’existence d’un droit.
460. Le grand homme de la masse.
La recette pour faire ce que la masse appelle un grand homme est facile à donner. En toutes circonstances, procurez-lui quelque chose qui lui soit très agréable, ou alors mettez-lui dans la tête que ceci ou cela lui serait très agréable, puis donnez-le lui. Mais à aucun prix tout de suite : sans épargner votre peine, luttez de toutes vos forces pour l’obtenir, ou faites semblant. La masse doit avoir l’impression qu’une volonté puissante, voire indomptable, est à l’œuvre ; il faut tout au moins qu’elle paraisse y être.
461. Prince et Dieu.
Le culte du génie est une survivance de cette vénération des dieux et des princes. Partout où l’on s’efforce de hausser les hommes, simples individus, jusqu’au surhumain, le penchant se fait jour aussi de se représenter des couches entières du peuple plus grossières et plus viles qu’elles ne sont en réalité.
462. Mon utopie.
Dans un ordre meilleur de la société, on devra attribuer les lourdes peines et les travaux ardus de la vie à celui qui en souffrira le moins, c’est-à-dire au plus apathique, et en remontant ainsi graduellement jusqu’à l’homme le plus sensible aux espérances les plus nobles, les plus sublimées de la souffrance, celui qu’une vie allégée à l’extrême n’empêchera donc pas de continuer à souffrir.
463. Une chimère dans la théorie de la révolution.
Malheureusement, on sait, à la suite d’expériences historiques, que tout bouleversement de ce genre fait chaque fois revivre les énergies les plus sauvages, ressuscitant les horreurs et les excès depuis longtemps enterrés d’époques reculées ; qu’un bouleversement peut donc bien être une source d’énergie pour une humanité exténuée, mais jamais, pour la nature humaine, un architecte qui l’ordonne, un artiste qui la parachève. – Ce n’est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l’appel : « Ecrasez l’infâme ! » C’est lui qui a chassé pour longtemps l’esprit des lumières et de l’évolution progressive : à nous de voir – chacun pour son compte – s’il est possible de le rappeler.
464. Mesure.
465. Résurrection de l’esprit.
C’est quand il est tombé politiquement malade qu’en général un peuple reprend vie spontanément et retrouve son esprit, qu’il perdait petit à petit dans la recherche et le maintien de la puissance.
466. Les idées nouvelles dans la vieille maison.
467. L’enseignement.
468. Innocente corruption.
469. Le savant devenu politique.
470. Le loup caché derrière le mouton.
471. Temps heureux.
Une ère de bonheur est tout à fait impossible parce que les hommes se contentent de la souhaiter sans la vouloir vraiment, et que tout individu, quand lui échoient des jours heureux, apprend littéralement à appeler sur lui l’inquiétude et la misère. Le destin des hommes est réglé en vue d’instants heureux – toute vie en a –, mais non d’époques entières de bonheur.
C’est par un sophisme que l’homme, conformément à cette vieille habitude, s’imagine pouvoir maintenant, après des siècles entiers de détresse et de vicissitudes, entrer en possession de cet état de bonheur, mais intensifié et prolongé en proportion.
472. Religion et gouvernement.
Aussi longtemps que l’Etat ou, plus exactement, le gouvernement se saura commis à la tutelle d’une masse mineure et pèsera la question de savoir s’il faut, à son usage, maintenir ou éliminer la religion, il est infiniment probable qu’il se décidera toujours pour le maintien de la religion.
La puissance qui réside dans l’unité de sentiments du peuple, dans des opinions identiques et des buts pareils pour tous, la religion la protège et la scelle, hormis les rares cas où le clergé n’arrive pas à se mettre d’accord sur le prix avec l’autorité publique et entre en lutte avec elle. D’ordinaire, l’Etat saura se concilier les prêtres parce qu’il a besoin de leur art très privé et secret d’éduquer les âmes, et qu’il sait apprécier des serviteurs qui agissent en apparence et extérieurement au nom de tout autres intérêts. Sans le concours des prêtres, aucune puissance, même de nos jours, ne peut devenir « légitime » : ce qu’a bien compris Napoléon. – Ainsi, gouvernement absolu tutélaire et maintien vigilant de la religion vont nécessairement de pair.
Mais si l’Etat n’a plus lui-même licence de tirer profit de la religion, ou si le peuple nourrit des opinions trop diverses sur la religion pour permettre au gouvernement, quand il prend des mesures en la matière, d’appliquer un procédé homogène et uniforme, - l’issue qui se présentera nécessairement sera de traiter la religion en affaire privée et d’en laisser la responsabilité à la conscience et à la coutume de chacun en particulier.
Mais alors, cet enthousiasme pour l’Etat se relâchera chez eux aussi : il apparaîtra de plus en plus clairement qu’avec cette adoration religieuse, pour laquelle il est un mystère, une institution surnaturelle, se trouve en même temps ébranlé tout ce que l’on avait de vénération et de piété à son égard. Dorénavant, les individus ne verront plus que le côté par où il peut leur être utile ou nuisible, et lui livreront assaut par tous les moyens pour prendre barre sur lui. Mais cette concurrence sera bientôt trop forte, les hommes et les partis changeront trop vite, se précipiteront mutuellement au bas de la montagne, à peine parvenus au sommet, dans un désordre sauvage. A toutes les mesures qu’imposera un gouvernement manquera toute garantie de durée ; on reculera devant des entreprises auxquelles il faudrait des dizaines, des centaines d’années de croissance tranquille pour mûrir leurs fruits à point. Personne ne se sentira plus d’autre obligation envers la loi que de s’incliner devant la force qui l’aura introduite : mais aussitôt on se mettra à œuvrer pour la saper par une force nouvelle, une nouvelle majorité à constituer. Enfin – on peut l’affirmer avec certitude – la méfiance à l’endroit de tout ce qui tient au gouvernement, la révélation de ce qu’ont d’inutile et d’exténuant ces luttes haletantes, ne pourront que pousser les hommes à une résolution radicalement neuve : supprimer la notion d’Etat, abolir l’opposition « privé et public ». Les sociétés privées absorberont progressivement les affaires d’Etat : même le reste le plus coriace qui subsistera de ce vieux travail du gouvernement (cette fonction, par exemple, destinée à garantir les particuliers contre les particuliers), ce seront finalement des entrepreneurs privés qui s’en chargeront un jour. Le mépris, la décadence et la mort de l’Etat, l’affranchissement du particulier (je n’ai garde de dire : de l’individu), sont la conséquence de la conception démocratique de l’Etat ; là est sa mission.
La croyance à un ordre divin des choses politiques, à un mystère dans l’existence de l’Etat, est d’origine religieuse : que la religion vienne à disparaître, et l’Etat y perdra inévitablement son antique voile d’Isis, cessera d’inspirer la vénération. La souveraineté du peuple, vue de près, servira à dissiper aussi les derniers restes de magie et de superstition dans ce domaine de sentiments ; la démocratie moderne sera la forme historique de la décadence de l’Etat. – La perspective résultant de cette décadence certaine n’est pourtant pas catastrophique sous tous les rapports : le bon sens et l’égoïsme des hommes sont, de toutes leurs qualités, les mieux développées ; quand l’Etat ne répondra plus aux exigences de ces forces, ce n’est pas le chaos qui lui succédera le moins du monde, mais une invention plus efficace encore que ne l’était l’Etat arrivera à triompher de celui-ci.
C’est ainsi qu’une génération future verra l’Etat lui aussi perdre toute importance, - idée à laquelle beaucoup de contemporains ne sauraient guère penser sans crainte et sans horreur. Certes, travailler à la propagation et à la réalisation de cette idée est déjà autre chose : il faut nourrir une opinion fort prétentieuse de sa raison et ne guère comprendre l’histoire qu’à demi pour mettre d’ores et déjà la main à la charrue.
Faisons donc confiance « au bon sens et à l’égoïsme des hommes » pour laisser subsister l’Etat encore un bon bout de temps et parer aux tentatives destructrices de certains, trop zélés et trop pressés avec leur demi-savoir !
473. Le socialisme au point de vue de ses moyens d’action.
Le socialisme est le frère cadet et fantasque du despotisme agonisant, dont il veut recueillir l’héritage ; ses aspirations sont donc réactionnaires au sens le plus profond. Car il désire la puissance étatique à ce degré de plénitude que seul le despotisme a jamais possédé, il surenchérit même sur le passé en visant à l’anéantissement pur et simple de l’individu : lequel lui apparaît comme un luxe injustifié de la nature qu’il se croit appelé à corriger pour en faire un organe utile de la communauté.
… ce qu’il lui faut, c’est la soumission la plus servile de tous les citoyens à l’Etat absolu, à un degré dont il n’a jamais existé l’équivalent…
Le socialisme peut servir à enseigner de façon bien brutale et frappante le danger de toutes les accumulations de puissance étatique, et à inspirer une méfiance correspondante envers l’Etat lui-même.
474. Le développement de l’esprit, sujet de crainte pour l’Etat.
La polis grecque, comme toute puissance politique organisatrice, était exclusive et pleine de méfiance envers l’accroissement de la culture ; son instinct foncier de violence n’avait guère sur celle-ci d’effets que paralysants et inhibiteurs. Elle ne voulait admettre dans la culture ni histoire ni devenir ; l’éducation arrêtée dans la constitution était faite pour tenir toutes les générations et les fixer à un seul et même niveau. Platon, plus tard, ne voulait encore rien d’autre pour son Etat idéal. C’est donc en dépit de la polis que la culture se développa.
475. L’homme européen et la destruction des nations.
Le commerce et l’industrie, l’échange de lettres et de livres, la mise en commun de toute la culture supérieure, le changement rapide de lieu et de site, la vie nomade propre actuellement à tous ceux qui ne possèdent pas de terres, - ces circonstances entraînent un affaiblissement fatal des nations, s’achevant en destruction, tout au moins des nations européennes : tant et si bien qu’elles donneront nécessairement naissance, par suite de croisements continuels, à une race mêlée, celle de l’homme européen. La fermeture des nations sur elles-mêmes, résultant de la formation de haines nationales, œuvre sciemment ou non à l’encontre de ce but, mais ce métissage n’en poursuit pas moins sa lente progression, en dépit de ces courants contraires du moment ; ce nationalisme artificiel est du reste aussi dangereux que l’a été le catholicisme artificiel, car il est par essence un état violent de siège et d’urgence, décrété par une minorité, subi par la majorité, et il a besoin de ruse, de mensonge et de violence pour se maintenir en crédit.
Soit dit en passant : le problème des Juifs n’existe à tout prendre que dans les limites des Etats nationaux, car c’est là que leur énergie et leur intelligence supérieures, ce capital d’esprit et de volonté longuement accumulé de génération en génération à l’école du malheur, doivent en arriver à un degré de prédominance qui suscite l’envie et la haine, si bien que dans presque toutes les nations actuelles – et cela d’autant plus qu’elles adoptent à leur tour une attitude plus nationaliste – se propage cette odieuse littérature qui entend mener les Juifs à l’abattoir, en boucs émissaires de tout ce qui peut aller mal dans les affaires publiques et intérieures. Dès lors qu’il ne s’agit plus de maintien des nations, mais de la production d’une race européenne mêlée et aussi forte que possible, le Juif en est un élément aussi utilisable et souhaitable que n’importe quel autre vestige national. Toute nation, tout homme a des traits déplaisants, voire dangereux ; il est barbare d’exiger que le Juif fasse exception.
Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a essentiellement contribué à l’occidentaliser derechef et sans trêve : ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.
476 Supériorité apparente du moyen âge.
Le moyen âge nous montre dans l’Eglise une institution poursuivant un but universel qui englobe l’ensemble de l’humanité, et un but, qui plus est, concernant les intérêts prétendus les plus élevés de celle-ci ; en regard, les buts dont l’histoire moderne montre les Etats et les nations préoccupés font une impression d’étroitesse accablante ; ils ont une apparence mesquine, basse, matérielle, d’étendue bornée. Seulement, cette impression différente sur notre imagination ne doit pas déterminer notre jugement ; car cette institution universelle répondait à des besoins artificiels, reposant sur des fictions, qu’elle était obligée de produire là où ils n’existaient pas encore (besoin de rédemption).
… le temps vient où prendront naissance des institutions propres à servir les besoins véritables et communs de tous les hommes et à rejeter dans l’ombre et l’oubli leur chimérique modèle, l’Eglise catholique.
477. La guerre indispensable.
La civilisation ne saurait du tout se passer des passions, des vices et des cruautés.
On arrivera encore à découvrir quantité de ces succédanés de la guerre, mais peut-être, grâce à eux, se rendra-t-on de mieux en mieux compte qu’une humanité aussi supérieurement civilisée, et par suite aussi fatalement exténuée que celle des Européens d’aujourd’hui, a besoin, non seulement de guerres, mais des plus grandes et des plus terribles qui soient (a besoin, donc, de rechutes momentanées dans la barbarie) pour éviter de se voir frustrée par les moyens de la civilisation de sa civilisation et de son existence mêmes.
478. L’activité du Midi et celle du Nord.
479. La richesse à l’origine d’une noblesse de race.
La richesse engendre nécessairement une aristocratie de race, car elle permet de choisir les femmes les plus belles, de payer les meilleurs précepteurs, elle confère la propreté, le temps d’exercer son corps et surtout la possibilité d’échapper à l’abrutissement du travail physique. Elle fournit par là même toutes les conditions assurant, au bout de quelques générations, la distinction et la beauté du maintien, mieux même, de la conduire : liberté accrue de l’âme, absence de pitoyable mesquinerie, d’abaissement devant les patrons, d’épargne sou à sou. – Ces qualités négatives sont justement le plus riche présent de la fortune pour un jeune homme ; qui est vraiment pauvre, la noblesse des sentiment l’entraîne d’habitude à sa perte, il n’avance pas et ne gagne rien, sa race n’est pas viable. – Mais il faut là-dessus considérer que la richesse produit à peu près les mêmes effets, que l’on ait trois cents ou trente mille thalers à dépenser par an ; à partir de là, il n’y a plus aucune progression réelle des circonstances favorables.
480. Envie et paresse différemment orientées.
Les deux partis adverses, le parti socialiste et le parti national (quelque nom qu’ils puissent d’ailleurs avoir dans les divers pays d’Europe), sont dignes l’un de l’autre : l’envie et la paresse sont les puissances motrices de l’un comme de l’autre. Dans l’un des camps, on veut travailler aussi peu que possible de ses mains, dans l’autre aussi peu que possible de la tête ; dans ce dernier, on hait et on envie les individus éminents qui ne doivent leur grandeur qu’à eux-mêmes, et ne se laissent pas enrôler de bon gré en vue d’une action de masse ; dans le premier, on déteste et on jalouse la meilleure caste de la société, jouissant extérieurement d’une situation privilégiée, mais dont la tâche propre, la production des biens supérieurs de la civilisation, rend la vie d’autant plus pénible et douloureuse intérieurement.
481. La grand politique et ses inconvénients.
Mais à côté de ces hécatombes publiques se déroule, au fond beaucoup plus atroce encore, un spectacle au cent mille actes simultanés qui se jouent sans interruption : chaque individu capable, travailleur, intelligent, actif, qui appartient à un de ces peuples avides de lauriers politiques, est pris de cette même avidité et cesse d’être à son affaire aussi entièrement qu’autrefois ; les questions et les préoccupations d’intérêt public, chaque jour renouvelées, engloutissent un impôt quotidien prélevé sur le capital d’esprit et de cœur de chaque citoyen ; la somme de tous ces sacrifices, de toutes ces pertes d’énergie et de travail individuels est si énorme que l’épanouissement politique d’un peuple entraîne presque nécessairement un appauvrissement, un épuisement de l’intelligence, une diminution de puissance créatrice pour des œuvres qui exigent beaucoup de concentration et d’attention exclusive. On peut finalement se poser la question : en vaut-elle la peine, cette superbe floraison d’ensemble…
482. Et redisons-le.
Opinions publiques – veuleries privées.
IX – L’homme seul avec lui-même.
483. Ennemis de la vérité.
484. Le monde renversé.
485. Avoir du caractère.
486. Le seule chose nécessaire.
Une seule chose est nécessaire à avoir : ou bien un esprit léger de nature, ou bien un esprit allégé par l’art et le savoir.
487. La passion des causes.
488. Le calme dans l’action.
489. N’allez pas trop profond.
Les personnes qui conçoivent toute la profondeur d’une cause lui restent rarement fidèles à jamais. C’est qu’elles ont justement mis la profondeur au jour : et il y a toujours là beaucoup de laideur à voir.
490. Illusion des idéalistes.
491. Introspection.
L’homme est très bien défendu contre soi, contre ses propres opérations de reconnaissance et d’investissement de soi, il ne lui est guère possible en général de percevoir autre chose de soi que ses ouvrages extérieurs. La forteresse elle-même lui est inaccessible, et même invisible, à moins qu’amis et ennemis ne fassent les traîtres, l’introduisant par des chemins secrets.
492. La bonne profession.
493. Noblesse de sentiments.
La noblesse des sentiments consiste pour une bonne part en générosité et absence de méfiance, elle comporte donc précisément ce que les gens intéressés et amis du succès regardent si volontiers de haut en se moquant beaucoup.
494. La fin et les moyens.
496. Privilège de la grandeur.
497. Noble sans le vouloir.
498. Condition de l’héroïsme.
Quand on veut devenir un héros, il faut d’abord que le serpent se soit changé en dragon, sinon il vous manquera l’ennemi voulu.
499. L’ami.
C’est conjouir, et non point compatir, qui fait l’ami.
500. Usage du flux et du reflux.
501. Jouir de soi.
502. Le modeste.
503. Envie et jalousie.
504. Le plus distingué des hypocrites.
505. Humeur.
L’humeur est une maladie du corps qui ne disparaît nullement du seul fait que la cause de l’humeur se trouve après coup écartée.
506. Hérauts de la vérité.
507. Plus gênants qu’ennemis.
508. En pleine nature.
509. Chacun est supérieur en quelque chose.
510. Consolations.
511. Fidèles à leurs convictions.
Qui a beaucoup à faire conserve à peu près sans changement ses idées et opinions générales.
512. Moralité et quantité.
513. La vie, fruit de la vie.
514. La nécessité d’airain.
515. D’expérience.
516. Vérité.
517. Vue fondamentale.
Il n’y a pas d’harmonie préétablie entre l’avancement de la vérité et le bien de l’humanité.
518. Destinée humaine.
Qui pense assez profond comprend qu’il aura toujours tort, qu’il agisse et juge comme il voudra.
519. La vérité en Circé.
520. Danger de notre civilisation.
521. La grandeur : imposer une direction.
Ce qui compte exclusivement, c’est qu’un individu donne la direction que tant d’affluents seront alors obligés de suivre ; mais non pas qu’il soit au départ pauvrement ou richement doué.
522. Conscience peu exigeante.
523. Vouloir être aimé.
524. Mépris des hommes.
525. Partisans par contradiction.
Quelqu’un a-t-il mis les gens en fureur contre lui qu’il y aura toujours gagné aussi un parti en sa faveur.
526. Oublier ses expériences.
527. Tenir à son opinion.
528. La lumière qui effarouche.
529. La longueur des jours.
530. Tyrannique génie.
531. La vie de l’ennemi.
532. Degré d’importance.
533. Evaluation des services rendus.
Les services qu’un autre nous rend, nous les estimons selon la valeur qu’il y attache, non pas selon celle qu’ils ont pour nous.
534. Malheur.
535. Imagination de l’angoisse.
536. Vertu des adversaires ineptes.
537. Valeur du métier.
Un métier laisse la tête vide ; c’est là sa grande bénédiction. Car c’est un rempart derrière lequel on peut légitimement se retrancher quand vous assaillent doutes et soucis de l’espèce commune.
538. Talent.
539. Jeunesse.
540. Tâches excessives.
541. Dans le courant.
542. Dangers de la libération intellectuelle.
543. Incarnation de l’esprit.
Quand on pense beaucoup et avec intelligence, ce n’est pas seulement le visage, mais tout le corps qui prend un air d’intelligence.
544. Voir mal et mal entendre.
545. Délectation de soi-même dans la vanité.
546. Vaniteux par exception.
547. Les « gens d’esprits ».
548. Avis aux chefs de parti.
Quand on peut amener les gens à se déclarer publiquement pour une cause, on les aura la plupart du temps conduits aussi à se déclarer pour elle au fond d’eux-mêmes…
549. Mépris.
550. Le cordon de la gratitude.
551. Truc de prophète.
552. Le seul droit de l’homme.
Qui s’écarte de la tradition est victime de l’exception ; qui reste dans la tradition en est l’esclave. Dans les deux cas, c’est à sa perte que l’on va.
553. Au-dessous de l’animal.
554. Demi-savoir.
555. Serviabilité dangereuse.
Il y a des gens qui veulent rendre la vie pénible aux hommes sans autre raison que de leur offrir par après leurs recettes pour soulager la vie, par exemple le christianisme.
556. Zèle et conscience.
557. La suspicion.
558. Faute d’occasions.
Beaucoup de gens attendent toute leur vie une occasion d’être bons à leur manière.
559. Manque d’amis.
Le manque d’amis fait conclure à l’envie ou à la prétention. Plus d’un ne doit ses amis qu’à l’heureuse circonstance de n’avoir aucun motif d’envie.
560. Danger de la pluralité.
561. Donner l’exemple.
Qui veut donner le bon exemple doit ajouter un grain de folie à sa vertu : c’est là que l’on imite et à la fois se hausse au-dessus du modèle, - chose qui plaît aux gens.
562. Plastron.
563. Facile résignation.
564. En danger.
Le plus grand danger d’être écrasé, on le court juste au moment où l’on vient d’esquiver une voiture.
565. Selon la voix le rôle.
Plus d’un tourne au conspirateur, à la mauvaise langue, à l’intrigant, pour la seule raison que sa voix se prête surtout au chuchotement.
566. Amour et haine.
567. L’avantage d’être attaqué.
Les personnes incapables de mettre pleinement en lumière leurs mérites aux yeux du monde cherchent à susciter quelque robuste inimitié à leur égard. Elles ont alors la consolation de penser que celle-ci s’interpose entre leurs mérites et leur juste appréciation… et que beaucoup d’autres pensent la même chose : ce qui est très avantageux pour leur prestige.
568. Confession.
569. Suffisance.
570. L’ombre dans la flamme.
La flamme n’est pas si claire à soi-même qu’aux autres, qu’elle éclaire : ainsi le sage.
571. Opinions personnelles.
La première opinion qui nous vient quand on nous questionne à l’improviste sur quelque chose n’est pas d’ordinaire vraiment la nôtre, mais seulement celle, très répandue, qui tient à notre caste, notre situation, notre naissance ; les opinions personnelles flottent rarement à la surface.
572. Origine du courage.
573. Danger du médecin.
574. Miracle de vanité.
575. Profession.
576. Danger de l’influence personnelle.
577. Accepter son héritier.
578. Demi-savoir.
579. Inapte à militer.
Qui pense beaucoup n’a pas les aptitudes requises du partisan : sa pensée à trop vite fait, à travers le parti, de le porter au-delà.
580. Mauvaise mémoire.
581. Se faire mal.
L’intransigeance de la pensée est souvent le masque d’une profonde inquiétude d’esprit qui cherche à s’étourdir.
582. Martyr.
583. Vanité attardée.
584. Punctum saliens de la passion.
585. Idée noire.
L’humanité emploie chaque individu, sans ménagement, comme combustible pour chauffer ses grandes machines : mais à quoi bon ces machines si tous les individus (c’est-à-dire l’humanité) ne servent qu’à les entretenir ? Des machines qui n’ont d’autre fin qu’elles-mêmes, est-ce là l’umana commedia ?
586. La petite aiguille de la vie.
587. Attaque ou pénétration.
Il est vrai qu’il faut un regard plus puissant et une volonté meilleure pour aider à la genèse de quelque chose encore imparfaite que pour en pénétrer et renier l’imperfection.
588. Modestie.
589. La première pensée de la journée.
590. La prétention, ultime consolation.
591. La végétation du bonheur.
Tout à côté du malheur du monde, et souvent sur son sol volcanique, l’homme a planté son petit jardin de bonheur…
… d’autant plus de bonheur, même, que le sol était plus volcanique ; seulement, il serait ridicule de prétendre que la souffrance elle-même est justifiée par ce bonheur.
592. La route des ancêtres.
593. Vanité et ambition éducatrices.
594. Philosophes novices.
595. Plaire en déplaisant.
Le libre penseur, et tout autant le croyant, veulent eux aussi la puissance, pour y trouver quelque jour de quoi plaire ; si, à cause de leur doctrine, un mauvais sort vient à les menacer, persécution, cachot, supplice, ils se réjouissent à la pensée que le fer et le feu seront une manière pour leur doctrine de pénétrer dans l’humanité ; ils l’acceptent comme un moyen douloureux, mais énergique, malgré son efficacité à retardement, d’arriver quand même encore à la puissance.
596. Casus belli et cas similaires.
Le prince qui, une fois prise la décision de faire la guerre à son voisin, la complète en inventant quelque casus belli, ressemble au père qui impose à son enfant une autre mère que la sienne, mais désormais censée être la vraie. Et presque tous les motifs déclarés de nos actions ne sont-ils pas de ces mères supposées ?
597. Passion et droit.
Personne ne parle de son droit avec plus de passion que celui qui, au fond de son âme, conserve un doute sur ce droit. En tirant la passion de son côté, il veut étourdir sa raison et ses doutes : c’est sa manière de s’assurer une bonne conscience, et avec elle le succès auprès des autres.
598. Artifice dans le renoncement.
599. L’âge de la prétention.
C’est entre leur vingt-sixième et leur trentième année que se place proprement, chez les hommes doués, leur période de prétention…
Les hommes d’expérience plus mûre en sourient, et c’est avec émotion qu’ils évoquent ce bel âge de la vie où l’on en veut au sort d’être tant et de paraître si peu. Plus tard, on paraît réellement davantage, - mais on a perdu sa belle croyance d’être beaucoup : à moins de rester toute sa vie un incorrigible bouffon de vanité.
600. Illusoire et pourtant ferme appui.
De même que, pour côtoyer un précipice ou franchir un courant profond sur une poutre, on a besoin d’un garde-fou, non pour s’y retenir, car il s’écroulerait aussitôt avec vous, mais pour que l’œil en retire l’image de la sécurité, - ainsi, jeune homme, on a besoin de personnes qui nous rendent inconsciemment le service de ce garde-fou ; il est bien vrai qu’elles ne nous seraient d’aucun secours si, dans un grand danger, nous voulions réellement nous appuyer sur elles, mais elles donnent le sentiment rassurant d’une protection toute proche (par exemple pères, professeurs, amis, tels qu’ils sont d’ordinaire tous les trois).
601. Apprendre à aimer.
602. Une parure de ruines.
Tels qui passent par quantité de transformations intellectuelles conservent quelques vues et habitudes de leurs états antérieurs, qui se dressent alors comme un pan de murailles grises, vestige d’inexplicables antiquité dans leur pensée et leur comportement nouveaux : ce qui souvent fait l’ornement de tout le paysage.
603. Amour et respect.
L’amour désire, la crainte évite. A cela tient que l’on ne peut pas être à la fois aimé et respecté par la même personne, pas du moins au même moment. Car celui qui témoigne du respect reconnaît la puissance, c’est-à-dire qu’il la craint : ce qu’il éprouve est une crainte respectueuse. L’amour, lui, ne reconnaît aucune puissance, rien qui sépare, oppose, hiérarchise en supérieur et inférieur. Il ignore le respect, si bien que, secrètement ou manifestement, les personnes qui en sont avides répugnent à être aimées.
604. Préjugé en faveur des hommes froids.
605. Le danger des opinions libres.
… le moment vient où l’opinion libre commence à nous troubler, nous tourmenter dans notre attitude face à la vie, dans nos rapports humains.
606. Désir de souffrance.
La passion, quand elle est passée, laisse subsister une obscure nostalgie d’elle-même et jette en disparaissant un dernier regard enjôleur. Il faut bien que l’on ait trouvé une sorte de plaisir à être battu de ses verges. Les sentiments modérés paraissent fades en regard ; toujours, à ce qu’il semble, on préférera encore un déplaisir intense à un terne plaisir.
607. Mauvaise humeur contre les autres et le monde.
Chaque fois que, chose fréquente, nous déchargeons notre mauvaise humeur sur les autres alors que nous l’éprouvons à vrai dire contre nous-mêmes, ce que nous essayons au fond, c’est d’obnubiler et abuser notre jugement : nous cherchons à motiver notre mauvaise humeur a posteriori par les erreurs, les défauts d’autrui, et de la sorte à nous perdre nous-mêmes de vue. Ce sont les hommes sévères dans leur religion, juges impitoyables d’eux-mêmes, qui ont en même temps dit le plus de mal de l’humanité en général…
608. La cause et l’effet confondus.
Nous cherchons inconsciemment les principes et les doctrines accordés à notre tempérament, si bien que ces principes et doctrines semblent à la fin avoir formé notre caractère, lui avoir conféré assurance et fermeté : alors que ce qui s’est passé est tout juste l’inverse. Notre pensée, notre jugement, sont censés après coup, à ce qu’il paraît, devenir la cause de notre être : mais c’est en fait notre être qui est la cause que nous pensons et jugeons de telle ou telle façon. – Et qu’est-ce qui nous engage dans cette comédie presque inconsciente ? L’inertie, le goût du confort, et, en bonne place, ce souhait de notre vanité, être trouvé conséquent de bout en bout, unique dans son être et sa pensée : car c’est là ce qui nous vaut l’estime, donc la confiance et la puissance.
609. L’âge et la vérité.
Les jeunes gens aiment l’intéressant, le bizarre, peu importe s’il est plus ou moins vrai ou faux. Les esprits plus mûrs aiment dans la vérité ses côtés intéressants et bizarres. Enfin, les cerveaux à la maturité accomplie aiment la vérité même là où elle revêt une apparence toute simple et nue, qui inspire l’ennui au commun, parce qu’ils ont bien observé que la vérité ne dit guère ce qu’elle possède d’esprit sublime que sous un air de simplicité.
610. Les hommes, mauvais poètes.
De même que, dans la deuxième partie d’un vers, les mauvais poètes cherchent l’idée pour la rime, les hommes, pris d’une inquiétude croissante dans la deuxième moitié de leur vie, y cherchent couramment les actions, les attitudes, les situations qui cadrent avec celles de leur vie passée, de sorte qu’extérieurement tout rende un accord harmonieux ; mais leur vie n’est plus alors dominée et chaque fois derechef déterminée par une pensée puissante, qu’ils remplacent au contraire par l’intention de trouver la rime.
611. L’ennui et le jeu.
Le besoin nous contraint à un travail dont le produit sert à satisfaire le besoin ; la renaissance perpétuelle des besoins nous accoutume au travail. Mais dans les intervalles où les besoins sont satisfaits et pour ainsi dire endormis, c’est l’ennui qui nous prend. Qu’est-ce que l’ennui ? L’habitude du travail elle-même, qui se fait maintenant sentir sous forme de besoin nouveau et surajouté…
Pour échapper à l’ennui, l’homme, ou bien travaille au-delà de ce qu’exigent ses besoins normaux, ou bien il invente le jeu, c’est-à-dire le travail qui n’est plus destiné à satisfaire aucun autre besoin que celui du travail pour lui-même. Celui que le jeu finit par blaser et qui n’a aucune raison de travailler du fait de besoins nouveaux, il arrive que le désir le saisisse d’un troisième état qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, un état de félicité tranquille dans le mouvement : c’est la vision que se font artistes et philosophes du bonheur.
612. Leçon tirée des portraits.
Ainsi, la pensée et la sensibilité de l’homme fait paraissent, elles aussi, plus conformes à celles de sa période d’enfance, - et c’est cette réalité intérieure qui s’exprime dans le fait extérieur que je disais.
613. Les âges de la vie et leur son de voix.
614. Arriérés et anticipateurs.
Un autre caractère, qui est riche de sympathie, se fait partout des amis, éprouve un sentiment d’amour pour tout ce qui croît et se transforme, se plaît à partager tous les honneurs et les succès des autres, et ne prétend pas au privilège d’être le seul à connaître le vrai, mais est plein d’une modestie méfiante, - c’est, lui, un homme qui anticipe, qui tend de toutes ses forces à une civilisation supérieure de l’humanité.
615. Consolation pour les hypocondres.
Qu’un grand penseur soit temporairement sujet à se tourmenter lui-même par hypocondrie, il n’aura qu’à se dire en guise de consolation : « C’est de ta grande force personnelle que ce parasite se nourrit et s’accroît ; si elle était moindre, tu aurais moins à souffrir. »
616. Etranger au présent.
617. Semer et récolter sur des défauts personnels.
Des hommes comme Rousseau s’entendent à faire servir leurs faiblesses, leurs lacunes, leurs vices, de fumier à leur talent. Quand il déplore la corruption et la dégénération de la société comme conséquence funeste de la civilisation, il se fonde en fait sur une expérience personnelle ; c’est l’amertume de celle-ci qui donne cette causticité à sa condamnation générale et empoisonne les flèches qu’il décoche ; il commence par décharger sa bile d’individu et pense cherche un remède qui profiterait directement à la société, mais, indirectement et par le canal de celle-ci, aussi bien à lui-même.
618. Avoir l’esprit philosophique.
Il peut cependant être plus profitable à l’enrichissement de la connaissance de ne pas s’uniformiser de la sorte, mais de prêter plutôt l’oreille à la voix discrète des diverses situations de la vie ; celles-ci comportent leurs propres manières de voir. On participe alors par la connaissance à la vie et à la nature de beaucoup d’êtres, du moment que l’on ne se traite pas soi-même en individu figé, constant et un.
619. Au feu du mépris.
C’est un nouveau pas vers son indépendance que d’oser enfin exprimer des vues qui passent pour faire honte à qui les nourrit ; amis et connaissances commencent alors eux-mêmes à éprouver des craintes. Ce feu, une nature douée doit aussi le traverser, après quoi elle ne s’en appartient que mieux.
620. Sacrifice.
621. L’artifice de l’amour.
Qui veut réellement connaître quelque chose de nouveau (que ce soit un homme, un événement, un livre) fera bien d’accueillir cette nouveauté avec tout l’amour possible, de détourner promptement le regard de ce qui lui en paraît hostile, choquant, faux, voire même de l’oublier…
C’est en effet par ce procédé que l’on pénétrera jusqu’au cœur de la nouveauté, jusqu’à son point moteur : et c’est précisément ce qui s’appelle connaître. Une fois arrivé là, le raisonnement fera ses restrictions après coup ; cet excès d’estime, cette suspension du pendule critique, ce n’était justement qu’un artifice pour amener l’âme de la chose à se montrer.
622. Penser trop de bien ou trop de mal du monde.
623. Hommes profonds.
Ceux dont la force est dans l’approfondissement de leurs impressions – on les appelle d’habitude profonds – sont relativement calmes et résolus dans tous les cas de surprise ; car au premier moment leur impression était encore superficielle, elle ne s’approfondit qu’ensuite. Quant aux choses ou aux personnes depuis longtemps prévues et attendues, ce sont elles qui agitent de pareilles natures au plus haut degré et les rendent quasiment incapables de garder leur présence d’esprit lorsqu’elles finissent par arriver.
624. Relations avec le Moi supérieur.
Tout homme a ses beaux jours, où il trouve son Moi supérieur ; et la véritable humanité exige de n’apprécier chacun que d’après cet état et non d’après ses jours ouvrables de dépendance et de servilité.
Mais les hommes eux-mêmes ont des relations très diverses avec ce Moi supérieur, et sont souvent leurs propres comédiens pour autant qu’ils ne cessent plus, par la suite d’imiter ce qu’ils sont en ces instants. Certains, pleins d’humilité, vivent dans l’effroi de leur idéal et aimeraient bien le renier : ils ont peur de leur Moi supérieur parce que sa voix est exigeante quand il lui arrive de parler. En outre, il dispose d’une liberté fantômale de venir ou de ne pas paraître à sa guise ; aussi le dit-on souvent un don des dieux, alors que c’est tout le reste qui est proprement le don des dieux (du hasard) : quant à lui, il est l’homme même.
625. Solitaires.
Certains êtres sont si accoutumés à être seuls avec eux-mêmes que, ne se comparant du tout aux autres, ils filent continûment le monologue de leur vie, l’âme tranquille et joyeuse, s’entretenant au mieux avec eux-mêmes, sans oublier les ris. Mais si on les amène à se comparer aux autres, ils inclinent, alambiquant toujours, à se sous-estimer ; si bien qu’il faut les forcer à retourner apprendre chez les autres une idée favorable et juste de leur personne ; et même de cette idée apprise, ils n’auront de cesse qu’ils n’aient retiré et rabaissé quelque chose. – On doit donc, à certains hommes, concéder leur solitude, et se garder d’être assez sot pour les plaindre, comme il arrive souvent.
626. Sans mélodie.
Il est des hommes dont la qualité est de reposer si constamment en eux-mêmes, dans une disposition harmonique de toutes leurs facultés, qu’ils répugnent à toute activité se proposant quelque but. Ils ressemblent à une musique uniquement composée d’accord harmoniques longuement tenus, sans que s’y montre jamais ne serait-ce que l’amorce d’une mélodie lentement articulée. Tout mouvement venu du dehors ne sert qu’à redonner aussitôt à la barque un nouvel équilibre sur le lac de la consonance harmonique. Les hommes modernes sont d’habitudes pris d’une impatience extrême quand ils rencontrent de ces natures qui ignorent tout devenir, sans que l’on puisse dire qu’elles ne sont rien. Mais, dans certains états d’âme, on sent monter à leur vue cette insolite question : A quoi bon une mélodie après tout ? Pourquoi ne nous suffit-il pas que la vie se reflète calmement dans un lac profond ? – Le moyen âge était plus riche que notre époque en pareilles natures. Il est si rare de trouver encore quelqu’un qui, même dans la presse, sache vivre aussi continûment heureux et en paix avec soi-même, se disant comme Goethe : « Le mieux est ce calme profond dans lequel je vis et grandis au regard du monde, y gagnant ce que personne ne saurait me ravir ni par le fer ni par le feu ».
627. La vie et le vécu.
… on est finalement tenté de diviser l’humanité en une minorité (minimalité) d’être qui s’entendent à faire de peu beaucoup, et une majorité de ceux qui s’entendent à faire de beaucoup fort peu ; on rencontre même de ces sorciers à rebours qui, au lieu de tirer le monde du néant, tirent du monde un néant.
628. Le sérieux dans le jeu.
A Gênes, un soir à l’heure du crépuscule, j’entendis les cloches carillonner longuement à une tour ; elles n’en finissaient plus et, par-dessus les bruits de la rue, vibraient d’un son comme insatiable de lui-même qui s’en allait dans le ciel vespéral et la brise marine, si lugubre, si enfantin à la fois, d’une infinie mélancolie. Alors, il me ressouvint des paroles de Platon et je les sentis tout à coup dans mon cœur : Rien de ce qui est humain, rien, n’est digne du grand sérieux ; et pourtant… .
629. De la conviction et de la justice.
Nous ne passons point d’une période à l’autre de notre vie sans infliger les douleurs de la trahison et en souffrir aussi à notre tour. Faudrait-il, pour échapper à ces douleurs, nous garder absolument de l’effervescence de nos sentiments ? Le monde ne deviendrait-il pas alors pour nous trop désolé, trop spectral ?
Examinons un peu comment se forment les convictions, et voyons si on ne les surestime pas beaucoup, beaucoup trop : il en ressortira que le changement de convictions se mesure lui aussi à une échelle fausse dans tous les cas et que, par habitude, nous avons beaucoup trop souffert jusqu’ici de ce changement.
630.
Une conviction est la croyance d’être, sur un point quelconque de la connaissance, en possession de la vérité absolue. Cette croyance suppose donc qu’il existe des vérités absolues ; que l’on a également trouvé ces méthodes parfaites qui permettent d’y accéder ; enfin que quiconque a des convictions applique ces méthodes parfaites. Ces trois propositions montrent aussitôt que l’homme à convictions n’est pas l’homme de la pensée scientifique ; nous le voyons à l’âge de l’innocence théorique, c’est un enfant, tout adulte qu’il puisse être par ailleurs. Mais des millénaires entiers ont vécu de ces suppositions infantiles, et il en a jailli les plus puissantes sources d’énergie pour l’humanité. Ces hommes innombrables qui se sacrifiaient pour leurs convictions croyaient le faire pour la vérité absolue. Ils avaient tous tort en cela : il est vraisemblable que jamais encore un homme ne s’est sacrifié pour la vérité ; tout au moins, l’expression dogmatique de sa croyance n’aura rien eu, ou presque rien, de scientifique. Mais ce que l’on voulait vraiment, c’était avoir raison, parce que l’on se croyait obligé d’avoir raison.
Ce n’est pas la lutte des opinions qui a mis tant de violence dans l’histoire, mais la lutte de la foi dans les opinions, c’est-à-dire des convictions. Si tous ceux qui nourrissaient une si grande idée de leur conviction, lui faisaient des sacrifices de toute nature et ne ménageaient à son service ni leur honneur, ni leur vie, avaient plutôt consacré ne serait-ce que la moitié de leurs forces à rechercher à quel titre ils tenaient à telle ou telle conviction, par quelle voie ils y étaient arrivés, quel air pacifique aurait l’histoire de l’humanité !
631.
Mais l’esprit scientifique doit progressivement mûrir chez l’homme cette vertu d’abstention prudente, cette sage modération qui sont plus connues dans le domaine de la vie pratique que dans celui de la vie théorique, et qui, représentées par exemple par Goethe dans le personnage d’Antonio, sont un objet d’exaspération pour tous les Tasses, c’est-à-dire pour les natures à la fois ennemies de la science et passives.
632.
Qui n’est point passé par diverses convictions, mais s’en tient à la croyance qui l’a pris la première dans ses lacs, est dans tous les cas, à cause justement de cet immobilisme, le représentant de civilisations arriérées…
… il est peut-être, à cet égard, une source de force, et même salutaire dans des civilisations trop affranchies et relâchées, mais dans la seule mesure où il incite fortement à lui tenir tête : car, ce faisant, la délicate ébauche de civilisation nouvelle, obligée d’engager le combat avec lui, y puise elle-même des forces.
633.
Mais de nos jours, on n’accore plus aussi facilement à quelqu’un qu’il possède la vérité : les méthodes rigoureuses de la recherche ont assez largement répandu la méfiance et la circonspection pour que tout homme qui défend ses opinions par des paroles et des œuvres de violence soit considéré comme un ennemi de notre civilisation actuelle, ou du moins comme un arriéré.
634.
La recherche méthodique de la vérité est du reste elle-même le résultat de ces époques où les convictions se faisaient la guerre. Si l’individu n’avait pas tenu à sa « vérité » à lui, c’est-à-dire à avoir toujours raison, il n’existerait aucune méthode de recherche que ce soit ; mais de la sorte, dans ce combat perpétuel des prétentions de divers individus à la vérité absolue, on avança pas à pas à la découverte de principes irréfutables d’après lesquels pût s’examiner le bien-fondé de ces prétentions et s’apaiser leur conflit.
La lutte personnelle des penseurs a finalement si bien aiguisé les méthodes qu’il devint possible de découvrir réellement des vérités et de mettre en évidence aux yeux de tous les erreurs des méthodes antérieures.
635.
Des gens intelligents peuvent bien apprendre tout ce qu’ils veulent des résultats de la science, on n’en remarque pas moins à leur conversation, et notamment aux hypothèses qui y paraissent, que l’esprit scientifique leur fait toujours défaut : ils n’ont pas cette méfiance instinctive pour les aberrations de la pensée qui a pris racine dans l’âme de tout homme de science à la suite d’un long exercice.
C’est pourquoi tout le monde devrait aujourd’hui connaître à fond au moins une science ; on saurait tout de même alors ce que c’est que la méthode, et tout ce qu’il y faut d’extrême circonspection.
A y regarder de plus près, on s’aperçoit même que la grande majorité des gens cultivés demande encore au penseur des convictions et rien que des convictions, et que seule une infime minorité veut une certitude. Les premiers se veulent entraînés avec force, afin d’y puiser eux-mêmes un surcroît d’énergie ; ces quelques autres y apportent un intérêt objectif qui fait abstraction des avantages personnels, y compris celui d’un tel surcroît d’énergie. C’est sur la première catégorie, largement prédominante, que l’on compte partout où le penseur se prend et se donne pour un génie, tranche donc avec l’arrogance d’un être supérieur auquel l’autorité revient de droit. Dans la mesure où le génie de cette espèce entretient le feu des convictions et suscite la méfiance envers l’esprit prudent et modeste de la science, il est un ennemi de la vérité, quand bien même il s’en croirait tant et plus l’amant.
636.
Il y a aussi, il est vrai, une espèce toute différente de génie, celui de la justice ; et je ne peux du tout me résoudre à l’estimer inférieur à quelque autre forme de génie que ce soit, philosophique, politique ou artistique. Il est de sa nature de se détourner avec une franche répugnance de tout ce qui trouble et aveugle notre jugement sur les choses ; il est par suite ennemi des convictions, car il entend faire leur juste part à tous les êtres, vivants ou inanimés, réels ou imaginaires – et pour cela, il lui faut en acquérir une connaissance pure ; aussi met-il tout objet le mieux possible en lumière, et il en fait le tour avec des yeux attentifs. Pour finir, il rendra même à son ennemie, l’aveugle ou myope « conviction » (comme l’appellent les hommes ; pour les femmes, son nom est « la foi »), ce qui revient à la conviction – pour l’amour de la vérité.
637.
Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions. Mais qui se sent l’esprit libre et d’une infatigable vivacité peut empêcher ce figement par de constantes variations ; et s’il est à tout prendre une boule de neige pensante, ce ne sont pas du tout des opinions qu’il aura dans la tête, mais rien que des certitudes et des probabilités exactement mesurées. – Quant à nous, qui sommes de nature mixte, tantôt portés à incandescence par le feu, tantôt transis par le froid de l’esprit, nous plierons le genou devant la Justice, la seule déesse que nous reconnaissions au-dessus de nous.
C’est l’esprit qui nous sauvera d’être entièrement consumés et calcinés ; lui qui nous arrachera de temps en temps à l’autel de la Justice, ou nous enveloppera dans un tisse d’asbeste. Alors, délivrés du feu, nous nous avancerons, poussés par l’esprit d’opinion en opinion, traversant la variété des partis, en nobles traîtres de toutes choses susceptibles en fin de compte d’être trahies – et pourtant sans aucun sentiment de coulpe.
638. Le voyageur.
Qui est parvenu, ne serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur, - pour un voyage, toutefois, qui ne tend pas vers un but dernier : car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera, les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde ; aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son cœur à rien de particulier ; il faut qu’il y ait aussi en lui une part vagabonde, dont le plaisir soit dans le changement et le passage. Sans doute, cet homme connaîtra les nuits mauvaises…
Et que le soleil matinal se lève, ardent comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre, il verra peut-être sur les visages de ces habitants plus de désert encore, plus de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes – et le jour, à quelque chose près, sera pire que la nuit.
… mais pour le dédommager viennent ensuite les matins délicieux d’autres contrées, d’autres journées, où il voit dès la première lueur de l’aube les chœurs des Muses passer dans le brouillard des monts et le frôler de leurs danses, puis plus tard, serein, dans l’équilibre de son âme d’avant Midi, se promenant sous les arbres, tomber à ses pieds de leurs cimes et de leurs vertes cachettes une pluie de choses bonnes et claires, présents de tous ces libres esprits qui hantent la montagne, la forêt et la solitude, et qui sont comme lui, à leur façon tantôt joyeuse, tantôt méditative, voyageurs et philosophes. Nés des mystères du premier matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure : ils cherchent la Philosophie d’avant Midi.
Entre amis – Epilogue.
1.
2.
Point d’excuses ! Ni de pardon !
Vous les contents, libres de cœur
Veuillez, ce livre sans raison,
Lui ouvrir cœur, oreille et gîte !
Croyez, Amis, ma déraison
N’appelle point malédiction !
Ce que je trouve et cherche, moi -,
Livre jamais en parla-t-il ?
La gent des fous, en moi honorez-là !
Et ce livre de fou, apprenez-y
Comment Raison vient… à raison !
Cà, mes amis, l’aurez-vous bien ?…
Ainsi soit-il ! Et au revoir ! |
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