NOUVELLE ADRESSE : Index du Forum NOUVELLE ADRESSE :
http://sensenfriche.forumactif.com/
 
 FAQFAQ   RechercherRechercher   Liste des MembresListe des Membres   Groupes d'utilisateursGroupes d'utilisateurs   S'enregistrerS'enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

Nietzsche - Vérité et mensonge au sens extra-moral

 
Poster un nouveau sujet   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.    NOUVELLE ADRESSE : Index du Forum -> Oeuvres
Voir le sujet précédent :: Voir le sujet suivant  
Auteur Message
Erwann Bleu



Inscrit le: 01 Jan 1970
Messages: 282
Localisation: Reims / Jura

MessagePosté le: 17 Oct 2006 à 21:38:41    Sujet du message: Nietzsche - Vérité et mensonge au sens extra-moral Répondre en citant

Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l’univers répandu en d’innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de « l’histoire universelle » : une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l’astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir. – Une fable de ce genre, quelqu’un pourrait l’inventer, mais cette illustration resterait bien en dessous du fantôme misérable éphémère, insensé et fortuit que l’intellect humain figure au sein de la nature. Des éternités durant il n’a pas existé ; et lorsque c’en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus. Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l’humaine vie. Il n’est qu’humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s’il renfermait le pivot du monde. Or, si nous pouvions comprendre la mouche, nous saurions qu’elle aussi nage à travers l’air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde. Il n’y a rien de si abject et de si minuscule dans la nature qu’une légère bouffée de cette force du connaître ne puisse aussitôt gonfler comme une outre ; et de même que tout portefaix aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée.
Il est remarquable que cet état de fait soit l’œuvre de l’intellect, lui qui ne sert justement aux être les plus malchanceux, les plus délicats et les plus éphémères qu’à se maintenir une minute dans l’existence, cette existence qu’ils auraient toutes les raisons de fuir aussi vite que le fils de Lessing sans le secours d’un pareil expédient. L’espèce d’orgueil lié au connaître et au sentir, et qui amasse d’aveuglantes nuées sur les yeux et les sens des hommes, les illusionne quant à la valeur de l’existence parce qu’il véhicule la plus flagorneuse évaluation du connaître. Son effet général est l’illusion – mais ce caractère se retrouve aussi dans ses effets les plus particuliers.
L’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu, déploie ses principales forces dans le travestissement ; car c’est le moyen par lequel se maintiennent les individus plus faibles, moins robustes, qui ne peuvent pas se permettre de lutter pour l’existence à coups de cornes ou avec la mâchoire affilée des bêtes de proie. C’est chez l’homme que cet art du travestissement atteint son sommet : illusion, flagornerie, mensonge et tromperie, commérage, parade, éclat d’emprunt, masques, convention hypocrite, comédie donnée aux autres et à soi-même, bref le sempiternel voltigement autour de cette flamme unique : la vanité – tout cela impose si bien sa règle et sa loi que presque rien n’est plus inconcevable que la naissance parmi les hommes d’un pur et noble instinct de vérité. Ils sont profondément immergés dans des illusions et des images de rêve, leur œil ne fait que glisser vaguement à la surface des choses et voit des « Formes », leur sensation ne conduit nulle part à la vérité, mais se contente de recevoir des excitations et de pianoter pour ainsi dire à l’aveuglette sur le dos des choses.

La nature ne lui [à l’homme ; NDM] cache-t-elle pas l’immense majorité des choses, même sur son corps, afin de l’enfermer dans la fascination d’une conscience superbe et fantasmagorique, bien loin des replis de ses entrailles, du fleuve rapide de son sang, du frémissement compliqué de ses fibres ? Elle a jeté la clef : et malheur à la funeste curiosité qui voudrait jeter un œil par une fente hors de la chambre de la conscience et qui, dirigeant ses regards vers le bas, devinerait sur quel fond de cruauté, de convoitise, d’inassouvissement et de désir de meurtre l’homme repose, indifférent à sa propre ignorance, et se tenant en équilibre dans des rêves pour ainsi dire comme sur le dos d’un tigre. D’où diable viendrait donc, dans cette configuration, l’instinct de vérité !

… étant donné que l’homme, à la fois par nécessité et par ennui, veut vivre dans une société et dans un troupeau, il a besoin d’un accord de paix et cherche du moins à faire disparaître de son univers le plus grossier bellum omnium contra omnes. Cet accord de paix ressemble à un premier pas dans l’acquisition de notre énigmatique instinct de vérité. Maintenant en effet se trouve fixé cela qui désormais sera de droit « la vérité », c’est-à-dire qu’on invente une désignation constamment valable et obligatoire des choses, et la législation du langage donne aussi les premières lois de la vérité : car le contraste entre vérité et mensonge se produit ici pour la première fois.

Une restriction analogue vaut pour l’homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie, mais il reste indifférent face à la connaissance pure et sans effets et ressent même de l’hostilité à l’égard des vérités éventuellement nuisibles et destructrices. Et puis surtout : qu’en est-il de ces fameuses conventions du langage ? Seraient-elles des produits de la connaissance, du sens de la vérité, est-ce que les désignations et les choses se recouvrent ? Le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?
Seule sa faculté d’oubli peut conduire l’homme à s’imaginer qu’il possède une « vérité » au degré que je viens de dire. S’il ne veut pas se contenter d’une vérité en forme de tautologie, autant dire de cosses vides, il se prépare à empocher éternellement des illusions en échange de vérités.

Les différentes langues, posées les unes à côté des autres, montrent qu’en matière de mots ce n’est jamais de la vérité, jamais de l’expression adéquate qu’il retourne : autrement il n’y aurait pas autant de langues. La « chose en soi » (ce qui serait précisément la vérité toute pure et sans effets) reste entièrement insaisissable même pour le créateur de langue et ne lui paraît nullement désirable. Il désigne uniquement les relations des choses aux hommes et pour les exprimer il en appelle aux métaphores les plus téméraires. Une excitation nerveuse d’abord transposée en une image ! Première métaphore. L’image à son tour remodelée en un son ! Deuxième métaphore. Et chaque fois, saut périlleux d’une sphère au beau milieu d’une autre toute nouvelle et différente.

Nous croyons avoir quelque accès aux choses elles-mêmes lorsque nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs, et cependant nous ne possédons rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent aucunement aux entités originelles. Comme le son en tant que figure de sable, l’énigmatique X de la chose en soi prend successivement l’aspect d’une excitation nerveuse, puis d’une image, enfin d’un son articulé. En tout cas ce n’est pas logiquement que se produit la naissance du langage, et tout le matériel dans et avec lequel, plus tard, travaille et bâtit l’homme de la vérité, le chercheur, le philosophe, provient, sinon de Coucouville-les-Nuées, du moins pas, à coup sûr, de l’essence des choses.

Chaque mot devient immédiatement un concept par le fait que, justement, il ne doit pas servir comme souvenir pour l’expérience originelle, unique et complètement singulière à laquelle il doit sa naissance, mais qu’il doit s’adapter également à d’innombrables cas plus ou moins semblables, autrement dit, en toute rigueur, jamais identiques, donc à une multitude de cas différents. Tout concept naît de l’identification du non-identique. Aussi sûr que jamais une feuille n’est entièrement identique à une autre feuille, aussi sûrement le concept de feuille est-il formé par abandon délibéré de ces différences individuelles, par oubli du distinctif, et il éveille alors la représentation, comme s’il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose comme « la feuille », une sorte de forme originelle sur le modèle de quoi toutes les feuilles seraient tissées, dessinées, mesurées, colorées, frisées, peintes, mais par des mains inexpertes au point qu’aucun exemplaire correct et fiable n’en serait tombé comme la transposition fidèle de la forme originelle.

Mais nous ne savons absolument rien sur une qualité essentielle qui s’appellerait « l’honnêteté », nous n’avons affaire qu’à un grand nombre d’actions individualisées et par conséquent dissemblables, que nous assimilons par abandon de la dissemblance et désignons dorénavant comme des actions honnêtes ; en fin de compte nous extrayons d’elles la formule d’une qualitas occultas portant le nom de « l’honnêteté ». L’omission de l’élément individuel et réel nous fournit le concept, comme elle nous donne aussi la forme, tandis que la nature au contraire ne connaît ni formes ni concepts, et donc pas non plus de genres, mais seulement un X qui reste pour nous inaccessible et indéfinissable. Car notre opposition entre individu et genre est elle aussi anthropomorphique et ne provient pas de l’essence des choses, même si nous ne nous risquons pas non plus à dire qu’elle ne lui correspond pas : ce serait en effet une affirmation dogmatique et, comme telle, tout aussi indémontrable que son contraire.
Qu’est-ce donc que la vérité ? Une armée mobile de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de corrélations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement amplifiées, transposées, enjolivées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple stables, canoniques et obligatoires : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et vidées de leur force sensible, des pièces de monnaie dont l’effigie s’est effacée et qui ne comptent plus comme monnaie mais comme métal.
Nous ne savons toujours pas d’où vient l’instinct de vérité ; car jusqu’ici nous n’avons entendu parler que du devoir imposé par la société pour exister – être véridique, c’est-à-dire employer les métaphores usuelles –, et donc, moralement parlant, du devoir de mentir en suivant une solide convention, de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous. Certes l’homme oublie que tel est son lot ; il ment donc inconsciemment de la manière désignée ci-dessus et selon un habitus séculaire ; et précisément à travers cette inconscience, précisément à travers cet oubli, il arrive au sentiment de la vérité.
A force de devoir désigner une chose comme « rouge », une autre comme « froide », une troisième comme « muette », s’éveille une propension morale à la vérité : de l’opposition au menteur, à qui personne ne fait confiance, que tous excluent, l’homme tire pour lui-même la démonstration du caractères respectable, rassurant et utile de la vérité. Il place maintenant son action en tant qu’être « raisonnable » sous la domination des abstractions…

Tandis que chaque métaphore de l’intuition est individuelle et sans égale, et par conséquent s’arrange toujours pour échapper à toute classification, le vaste édifice des concepts affiche l’abrupte uniformité d’un colombarium romain et exhale dans la logique cette rigueur et cet air froid qui sont le propre de la mathématique.

… l’illusion de la transposition artificielle d’une excitation nerveuse en images est, sinon la mère, du moins la grand-mère de tout concept.

Il est permis d’admirer ici ce puissant génie architecte qu’est l’homme, réussissant à empiler sur des fondations mobiles et pour ainsi dire sur une eau courante une cathédrale conceptuelle infiniment compliquée : pour tenir bon sur de pareilles fondations, l’édifice doit certes consister à sa manière en fils d’araignée assez souples pour suivre la vague et assez solides pour éviter la dislocation au premier vent venu.

Si quelqu’un cache une chose derrière un buisson, qu’il la recherche au même endroit et la trouve en effet, on ne va pas spécialement célébrer cette recherche et cette trouvaille : pourtant c’est bien ainsi que les choses se passent avec la recherche et la découverte de la « vérité » dans le secteur de la raison. Quand je procède à la définition du mammifère et que j’explique ensuite, ayant examiné un chameau : « regardez, un mammifère » - une vérité à certes été mise au jour, mais sa valeur est limitée, je veux dire qu’elle est de part en part anthropomorphique et ne contient pas le moindre point qui soit « vrai en soi », effectif et valable universellement, indépendamment de l’homme. Celui qui recherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde dans les hommes, il se bat pour une compréhension du monde en tant que chose humaine, et conquiert dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation.

Son procédé [à l’astrologue, au scientifique ; NDM] consiste à prendre l’homme comme mesure de toutes choses ; en quoi il s’appuie cependant sur l’erreur de croire qu’il tient ces choses devant lui comme de purs objets. Il oublie donc les métaphores originales de l’intuition sensible en tant que métaphores et les confond avec les choses mêmes.

… seule l’invincible croyance dans la vérité en soi de ce soleil, de cette fenêtre, de cette table, bref seul l’oubli par soi de l’homme en tant que sujet, et qui plus est, sujet créateur et artiste – seules ces conditions lui permettent de vivre avec un minimum de calme, de sécurité et de conséquence : s’il pouvait sortir un seul instant du cachot de cette croyance, c’en serait immédiatement fini de sa « conscience de soi ».

Mais surtout, la « perception correcte » - ce qui voudrait dire : l’expression adéquate d’un objet dans le sujet – me semble une absurdité contradictoire : car entre deux sphères absolument différentes, comme le sujet et l’objet, il n’y a aucune causalité, aucune conformité, aucune expression, mais tout au plus un rapport esthétique, je veux dire l’esquisse d’une transposition, la traduction balbutiante dans une langue complètement étrangère : ce qui nécessiterait en tout cas la médiation d’une sphère et d’une force de libre poésie, de libre invention. Le mot « phénomène » contient des séductions nombreuses, et c’est pourquoi je l’évite autant que possible : car il n’est pas vrai que l’essence des choses apparaisse dans le monde empirique.

Même la relation entre une excitation nerveuse et l’image produite n’est pas en soi une relation nécessaire : mais quand la même image est produite des millions de fois et reçue en héritage par de nombreuses générations successives, et que finalement elle apparaît dans tout le genre humain chaque fois à la même occasion, elle acquiert enfin pour l’homme la même signification que si elle était l’unique image nécessaire et que si cette relation entre l’excitation nerveuse originelle et l’image produite était une rigoureuse relation de causalité ; comme un rêve éternellement recommencé serait ressenti et jugé tout à fait comme la réalité. Mais le durcissement et la sclérose d’une métaphore ne garantit aucunement la nécessité et la légitimité exclusive de cette métaphore.

Il convient de dire au contraire : si chacun de nous avait encore une sensibilité perceptive distincte, nous pourrions percevoir tantôt comme seul l’oiseau perçoit, tantôt comme le ver, tantôt comme la plante, ou bien si l’un de nous voyait la même excitation comme rouge, l’autre comme bleu, si un troisième l’entendait même comme un son, personne ne parlerait alors d’une telle légalité de la nature, mais on la concevrait seulement comme une formation hautement subjective.

Mais tout le merveilleux qui justement nous étonne dans les lois de la nature, qui requiert notre explication et pourrait nous inspirer la tentation de nous défier de l’idéalisme, repose justement tout entier dans la rigueur mathématique et dans le caractère inviolable des représentations spatio-temporelles. Or c’est nous qui produisons celles-ci à l’intérieur et en dehors de nous avec la même nécessité que l’araignée qui tisse sa toile ; si nous sommes contraints de concevoir toutes choses exclusivement selon ces formes, alors il n’y a plus rien de merveilleux à ce que nous ne concevions en fait dans toutes choses précisément que ces formes : car elles doivent toutes porter en soi les lois du nombre, et le nombre est précisément ce qu’il y a de plus étonnant dans les choses. Toute la légalité qui nous impressionne tellement dans le cours des astres et dans le processus chimique coïncide au fond avec ces propriétés que nous-mêmes apportons aux choses, de sorte que nous nous impressionnons nous-mêmes. D’où le résultat : cette formation artistique de métaphores par laquelle commence en nous toute sensation, présuppose déjà des formes et donc s’effectue en elles ; seule la persistance tenace de ces formes originelles permet d’expliquer comment il a été possible par la suite qu’un édifice de concepts se constituât réciproquement à partir des métaphores elles-mêmes. Cet édifice est en effet une réplique des relations spatio-numérico-temporelles sur le terrain des métaphores.

C’est le langage, nous l’avons vu, qui travaille originellement à l’édification des concepts, et, plus tardivement, la science. De même que l’abeille construit les alvéoles et simultanément les emplit de miel, de même la science travaille-t-elle incessamment à ce grand colombarium des concepts, au sépulcre des intuitions sensibles, construit des étages supplémentaires et toujours plus élevés, étaie, nettoie, rénove les anciennes alvéoles et s’ingénie surtout à remplir ce colombage monstrueusement surélevé et à y caser l’ensemble du monde empirique, autrement dit le monde anthropomorphique. Déjà l’homme d’action, ne serait-ce que lui, attache sa vie à la raison et à ses concepts afin de ne pas être emporté à la dérive et de ne pas se perdre lui-même ; a fortiori le chercheur construit-il sa cabane tout contre la tour de la science afin de pouvoir y collaborer, et de trouver refuge sous le rempart déjà existant. Et ce refuge est un besoin : car des puissances terribles le menacent sans relâche, brandissant face à la « vérité » scientifique des « vérités » d’un genre tout autre sur les panneaux les plus disparates.
Cet instinct qui pousse l’homme à forger des métaphores est fondamental en lui et on ne peut l’ignorer un seul instant sans ignorer l’homme lui-même. Mais à vrai dire il n’est ni contraint ni entravé par le nouveau monde rigide et fige comme un château fort qui se construit pour lui dans l’atmosphère évanescente des concepts. Il cherche un nouveau domaine pour son activité, le lit d’un autre fleuve, et il les trouve dans le mythe et dans l’art en général. Sans cesse il confond les rubriques et les alvéoles des concepts en introduisant de nouvelles transpositions, métaphores, métonymies, sans cesse il manifeste le désir de donner au monde présent de l’homme éveillé une forme aussi charmante et éternellement nouvelle, aussi colorée, décousue, irrégulière et inconséquente que le monde du rêve. Au fond l’homme éveillé n’est certain de veiller que grâce à la toile d’araignée fixe et régulière des concepts, et s’il lui arrive de croire qu’il rêve, c’est que l’art a déchiré cette toile.

Le jour lucide d’un peuple excité par le mythe, celui des anciens Grecs par exemple, qui admet l’action incessante du prodige, ce jour ressemble davantage au rêve qu’au jour du penseur désenchanté par la science.

Mais l’homme lui-même a une tendance invincible à se laisser tromper, et il est comme ensorcelé par le bonheur lorsque le rhapsode lui raconte des légendes épiques comme si elles étaient vraies, ou que le comédien joue le roi plus royalement que la réalité ne le montre. L’intellect, ce maître du travestissement, est libre et déchargé de son esclavage ordinaire aussi longtemps qu’il peut tromper sans nuire, et il célèbre alors ses saturnales. Jamais il n’est plus exubérant, plus riche, plus fier, plus agile et plus audacieux : tout au plaisir de créer, il jette les métaphores pêle-mêle et dérange les bornes des abstractions, de façon par exemple à désigner le courant comme un chemin mobile qui porte l’homme là où il va. Il a maintenant rejeté de soi la marque de la servitude : ordinairement sombre, affairé et soucieux de montrer le chemin et les outils à un pauvre individu avide d’existence et qui prélève, comme un serviteur pour son maître, une part de la proie et du butin, il est maintenant devenu maître lui-même et peut se permettre d’effacer sur son visage la grimace de l’indigence. Tout ce qu’il fait désormais porte le sceau du travestissement, tandis que son action antérieure, par comparaison, portait celui de la distorsion. Il copie la vie humaine, la prend cependant pour une bonne chose et paraît se trouver fort bien avec elle. Cette charpente et ce chantier monstrueux des concepts à quoi l’homme nécessiteux s’agrippe sa vie durant pour se sauver ne sont plus pour l’intellect libéré qu’un échafaudage et un jouet au service de ses œuvres les plus audacieuses : et quand il le casse, le jette en morceaux et puis le reconstruit ironiquement en accouplant les parties les plus étrangères et en disjoignant les plus proches, il révèle ainsi qu’il se passe très bien des expédients auxquels on a recours dans la nécessité et qu’il n’est plus guidé par des concepts, mais par des intuitions. A partir de ces institutions, aucun chemin régulier ne mène au pays fantomatique des schémas, des abstractions : le mot n’est pas fait pour elles, l’homme devient muet lorsqu’il les voit ou bien il se lance dans une série de métaphores proscrites et d’agencements conceptuels inouïs pour la destruction et la dérision des vieilles barrières conceptuelles, à la puissante intuition présente.
Il y a des époques où l’homme raisonnable et l’homme intuitif vont de pair, le premier plein d’angoisse devant l’intuition, et l’autre méprisant l’abstraction ; celui-ci déraisonnable autant que le premier est réfractaire à l’art. Tous deux désirent dominer la vie : celui-ci en sachant parer par astuce, prévoyance et régularité aux principales urgences ; celui-là, le « jubilant héros », en ignorant ces urgences et en n’admettant comme réelle que la vie travestie en apparence et en beauté. Là où l’homme intuitif, mettons comme dans la Grèce ancienne, a manié ses armes plus vigoureusement et plus victorieusement que son adversaire, une civilisation peut favorablement s’organiser et la domination de l’art sur la vie se fonder : ce travestissement, ce déni de l’indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques et surtout cette immédiateté de l’illusion accompagnent toutes les manifestations extérieures d’une telle vie. Ni la maison, ni la démarche, ni le vêtement, ni la cruche d’argile ne trahissent que la nécessité les inventa : apparemment ils devaient servir à exprimer un bonheur sublime et un ciel olympien sans nuages, une certaine façon de jouer avec le sérieux. Tandis que l’homme guidé par les concepts et les abstractions ne fait que se défendre contre le malheur sans pouvoir leur arracher le moindre bonheur, tandis qu’il aspire à être libéré le plus possible des souffrances, l’homme intuitif, lui, bien d’aplomb au milieu d’une civilisation, récolte déjà, venant de ses intuitions, en plus de l’immunité au mal, un afflux permanent de lumière, de gaieté, de rédemption. Certes, il souffre plus violemment, quand il souffre : il souffre même plus souvent, parce qu’il ne sait pas tirer les leçons de l’expérience et retombe toujours dans la même ornière. Dans la douleur il est alors aussi déraisonnable que dans le bonheur, il crie fort et rien ne le console. Quelle différence avec le stoïcien instruit par l’expérience qui, dans la même infortune, se maîtrise au moyen de concepts ! Lui qui d’habitude ne cherche que la droiture, la vérité et la liberté face aux illusions et à se protéger contre l’agression du charme, il pond maintenant dans le malheur le chef-d’œuvre du travestissement, comme l’autre posait le sien dans le bonheur ; il n’affiche pas un visage mobile et capricieux, mais une espèce de masque au dessin digne et symétrique, il ne crie pas et il ne change même pas de voix : quand un orage sérieux éclate au-dessus de sa tête et l’inonde, il se pelotonne dans son manteau et s’éloigne à pas lents.
Revenir en haut
Voir le profil de l'utilisateur Envoyer un message privé Visiter le site web du posteur MSN Messenger
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.    NOUVELLE ADRESSE : Index du Forum -> Oeuvres Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas voter dans les sondages de ce forum


Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com