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Nietzsche - Considérations inactuelles III et IV

 
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Erwann Bleu



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MessagePosté le: 15 Oct 2006 à 15:28:19    Sujet du message: Nietzsche - Considérations inactuelles III et IV Répondre en citant

Schopenhauer éducateur

Si le grand penseur méprise les hommes, c’est leur paresse qu’il méprise, car c’est elle qui leur donne l’allure indifférente des marchandises fabriquées en série, indignes de commerce et d’enseignement. L’homme qui ne veut pas appartenir à la masse n’a qu’à cesser d’être indulgent à son propre égard ; qu’il suive sa conscience qui lui crie : « Sois toi-même ! Tu n’es pas tout ce que maintenant tu fais, penses et désires. »
Tout âme jeune entend cet appel jour et nuit, et tressaille ; car elle pressent la mesure de bonheur qui lui est destinée de toute éternité quand elle pense à sa véritable émancipation : bonheur auquel d’aucune manière elle ne parviendra aussi longtemps qu’elle restera dans les chaînes de l’opinion courante et de la peur. Et quelle vie sans espoir et dépourvue de sens peut s’ouvrir sans cette libération ! Il n’existe pas dans la nature de créature plus sinistre et plus répugnante que l’homme qui s’est dérobé à son propre génie et qui louche maintenant à droite et à gauche, en arrière et de tous les côtés.

Quelle ne sera pas la répugnance des générations futures quand elles auront à s’occuper de l’héritage de cette période où ce n’étaient pas les hommes vivants qui gouvernaient, mais des semblants d’hommes, interprètes de l’opinion.

Mais même si l’avenir ne nous laissait aucun espoir, la singularité de notre existence en ce moment précis est ce qui nous encourage le plus fortement à vivre selon notre propre loi et selon notre propre mesure : je veux dire ce fait inexplicable que nous vivions justement aujourd’hui alors que nous disposions pour naître de l’étendue infinie du temps, que nous ne possédons que le court laps de temps d’un aujourd’hui et qu’il nous faut montrer en lui pour quelles raisons et à quelles fins nous sommes apparus précisément ce jour.

Je vais tenter de parvenir à la liberté, se dit la jeune âme. Et parce que le hasard veut que deux nations se haïssent et se fassent la guerre, ou qu’une mer sépare deux continents, ou qu’on enseigne alentour une religion qui n’existait pourtant pas il y a quelques milliers d’années, faudra-t-il qu’elle en soit empêchée ? Tu n’es pas toi-même tout cela, se dit-elle. Personne ne peut bâtir à ta place le pont qu’il te faudra toi-même franchir sur le fleuve de la vie – personne, hormis toi. Certes, il existe des sentiers, et des ponts et des demi-dieux sans nombre qui t’offriront à te porter de l’autre côté du fleuve, mais seulement au prix de toi-même : tu te mettrais en gage et tu te perdrais. Il n’existe au monde qu’un seul chemin sur lequel nul autre que toi puisse passer. Où mène-t-il ? Ne le demande pas, suis-le. Qui donc énonçait ce principe : « Un homme ne s’élève jamais plus haut que lorsqu’il ne sait pas où son chemin peut encore le mener » ?

C’est de surcroît un commencement pénible et dangereux que de creuser ainsi en soi-même et de descendre de force, par le plus court chemin, dans le puit de son être. Avec quelle facilité alors il risque de se blesser, si grièvement qu’aucun médecin ne peut plus le guérir. Et de plus serait-ce bien nécessaire quand tout porte témoignage de ce que nous sommes, nos amitiés comme nos haines, notre regard comme la pression de notre main, notre mémoire et ce que nous oublions, nos livres et les traits de notre plume ? Mais c’est un moyen d’engager l’interrogatoire essentiel. Que la jeune âme se retourne vers sa vie antérieure et se demande : « Qu’as-tu vraiment aimé jusqu’à ce jour, quelles choses t’ont attirée, par quoi t’es-tu sentie dominée et tout à la fois comblée ? Fais repasser sous tes yeux la série entière de ces objets vénérés et peut-être te livreront-ils, par leur nature et leur succession, une loi, la loi fondamentale de ton vrai moi. Compare ces objets, vois comme ils se complètent, s’élargissent, se surpassent, se transfigurent mutuellement, comme ils forment une échelle graduée sur laquelle jusqu’à présent tu as grimpé jusqu’à ton moi. Car ton essence vraie n’est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi ou du moins de ce que tu prends communément pour ton moi. Tes vrais éducateurs, ceux qui te formeront, te trahiront ce qui est vraiment le sens originel et la substance fondamentale de ton essence, ce qui résiste absolument à toute éducation et à toute formation, quelque chose en tout cas d’accès difficile, comme un faisceau lié et rigide : tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs ».

Certes, il existe bien d’autres moyens de se trouver, d’échapper à l’étourdissement dans lequel on se meut d’ordinaire comme dans un sombre nuage, et de venir à soi, mais je n’en connais pas de meilleur que de se souvenir de ses maîtres et de ses éducateurs. C’est pourquoi je songe aujourd’hui au seul professeur, au seul maître dont j’ai à m’enorgueillir, Arthur Schopenhauer, pour me souvenir d’autres plus tard.

L’une exige que l’éducateur ait tôt fait de reconnaître le point fort de ses élèves et dirige alors toutes les énergies, toutes les sèves et tout l’éclat du soleil sur celui-ci afin d’amener à maturité et à fécondité cette unique vertu. L’autre maxime veut au contraire que l’éducateur tire parti de toutes les forces existantes, les cultive et fasse régner entre elles un rapport harmonieux.
[…]
Et peut-être même ne faudrait-il appliquer cette maxime de développement harmonieux que pour les natures un peu faibles qui recèlent, il est vrai, toute une nichée de besoins et de penchants, qui pourtant, pris ensemble et séparément, n’ont pas grande importance. Mais où trouvons-nous cette totalité harmonique, cet accord à plusieurs voix au sein d’une même nature, où admirons-nous davantage l’harmonie, si ce n’est précisément chez des hommes semblables à Cellini, chez lesquels tout, la connaissance, le désir, l’amour, la haine, procède d’un même centre, vise à une même racine, et chez qui justement la prépondérance impérieuse et souveraine de ce centre vivant produit un système harmonieux de mouvements alternants tant latéraux que verticaux ? Et peut-être qu’ainsi ces deux maximes ne sont nullement contradictoires ? Peut-être l’une dit-elle simplement que l’homme doit avoir un centre, et l’autre, qu’il doit aussi avoir une périphérie ? Cet éducateur philosophe dont je rêvais saurait, à n’en pas douter, non seulement découvrir la force centrale, mais aussi empêcher qu’elle agît de manière destructrice à l’égard des autres forces ; je m’imaginais que sa tâche éducative consisterait plutôt à transformer tout l’homme en un système solaire et planétaire que m’ouvrait la vie, et à découvrir la loi de sa mécanique supérieure.

On semble ne pas avoir encore seulement pensé ici que l’éloquence et l’écriture sont des art qui ne peuvent être acquis sans la direction la plus minutieuse et l’apprentissage le plus pénible.

… où sont à vrai dire pour nous tous, savants et ignorants, grands et petits, nos célébrités et nos modèles moraux parmi nos contemporains, visible incarnation de toute morale créatrice en ce temps ?

On vit en fait du capital de moralité accumulé par nos ancêtres et hérité d’eux, et que nous ne savons plus augmenter mais seulement dissiper.

Par la hauteur de son idéal, le christianisme a si bien dépassé les systèmes de morale antiques et le sentiment naturel qui règne uniformément en eux que l’on est devenu sourd à ce naturel et qu’on l’a trouvé répugnant ; mais ultérieurement, quand on était encore capable de reconnaître, mais non de réaliser, ce qui est le meilleur et le plus élevé, on ne fut plus en mesure de retourner, si fort qu’on le voulût, à ce qui est bon et haut, je veux dire à cette vertu antique. L’homme moderne vit dans ce va-et-vient entre christianisme et antiquité, entre un christianisme de mœurs timoré ou menteur et une pensée selon le style antique, également sans courage et embarrassée d’elle-même ; il s’y trouve mal. La crainte héréditaire de ce qui est naturel et d’autre part l’attrait renouvelé pour ce même naturel, le désir de trouver un point d’appui quelque part, l’impuissance de sa connaissance qui titube entre le bien et le meilleur, tout cela engendre une inquiétude, une confusion dans l’âme moderne qui la condamne à être stérile et sans joie.

C’était donc véritablement prendre mes désirs pour des réalités quand je m’imaginais pouvoir trouver comme éducateur un vrai philosophe capable d’élever quelqu’un au-dessus de la déficience du temps présent et d’enseigner de nouveau à être simple et honnête dans la pensée et dans la vie, et donc inactuel, au sens le plus profond du mot ; car les hommes sont maintenant devenus si complexes et si compliqués qu’il leur faut devenir malhonnêtes dès qu’ils parlent, dès qu’ils posent des affirmations et veulent agir en conséquence.

Nous le sentons, il y a là un air toujours égal et fortifiant, ici règnent une certaine désinvolture, un certain naturel inimitables comme en possèdent les hommes qui se trouvent chez eux à l’intérieur d’eux-mêmes, et qui plus est maîtres d’une riche demeure : à l’opposé de ces écrivains qui sont les premiers étonnés quand d’aventure ils se montrent spirituels et dont le discours contracte de ce fait quelque chose d’inquiet et de forcé.

Je ne connais qu’un seul écrivain que, pour l’honnêteté, je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c’est Montaigne. En vérité, du fait qu’un tel homme a écrit, le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté.

Outre l’honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.

Le vrai penseur réjouit ou rassérène toujours, qu’il parle sérieusement ou qu’il plaisante, qu’il exprime sa perspicacité humaine ou sa divine indulgence ; cela, sans gestes chagrins, sans mains qui tremblent, sans regards noyés, mais avec sûreté et simplicité, avec courage et vigueur, peut-être avec quelque chose de chevaleresque et de dur, mais toujours en vainqueur. Et c’est précisément cela qui réjouit au plus profond et au plus intime de l’être : voir le dieu triomphant debout à côté de tous les monstres qu’il a combattus.

Je ne décris rien d’autre que la première impression, pour ainsi dire physiologique, que Schopenhauer suscita en moi, cette magique effusion de l’énergie la plus intime qui se communique d’un être de la nature à l’autre et qui survient au premier et au plus léger contact ; et si j’analyse après coup cette impression, je la trouve composée de trois éléments, l’impression de son honnêteté, de sa sérénité et de sa constance. Il est honnête parce qu’il parle et écrit pour lui-même et à lui-même ; serein, parce qu’il a vaincu par la pensée ce qu’il y a de plus difficile, et constant parce que ainsi il doit être. Sa force montre droite et légère comme une flamme dans l’air tranquille, sûre d’elle, sans tremblement, sans inquiétude. Dans chaque cas il trouve son chemin sans même que nous remarquions qu’il l’ait cherché ; au contraire, comme mû par une loi de pesanteur, il s’y élance, ferme et agile, inexorable.

J’estime un philosophe dans la mesure où il est en état de donner un exemple. Nul doute que par l’exemple il puisse entraîner à sa suite des peuples entiers ; l’histoire des Indes qui est presque l’histoire de la philosophie indienne le prouve. Mais l’exemple doit être donné par la vie visible et non pas seulement par les livres ; il doit donc être donné, comme l’enseignaient les philosophes de la Grèce, par l’expression du visage, l’attitude, le vêtement, le régime alimentaire, les mœurs, plus encore que par les paroles et surtout que par l’écriture.

Les corps ne se libèrent ici que très lentement, quand les esprits semblent depuis bien longtemps libérés ; et pourtant ce n’est qu’illusion de croire qu’un esprit soit libre et indépendant, quand cette autonomie acquise – qui est au fond une limitation créatrice que l’on s’impose – ne se manifeste pas du matin au soir dans chaque pas et dans chaque regard.

… le génie n’a pas le droit de craindre d’entrer dans la contradiction la plus hostile avec les formes et les ordres existants, s’il veut manifester au jour la vérité et l’ordre supérieurs qu’il porte en lui.

Nos Hölderlin, nos Kleist, et combien d’autres, ont dépéri du fait de leur caractère insolite et ils n’ont pu supporter le climat de la prétendue culture allemande.

C’était véritablement un solitaire [Schopenhauer ; NDM] ; aucun ami vraiment de la même humeur que lui n’était là pour le consoler – et entre un seul et aucun, il y a, comme entre quelque chose et rien, un infini.

De tels solitaires ont justement besoin d’amour, ils ont besoin de compagnons avec qui ils puissent se montrer ouverts et francs comme envers eux-mêmes, et en présence de qui cesse la crispation du silence et de la dissimulation. Ôtez-leur ces compagnons et vous provoquerez un péril croissant ; Heinrich von Kleist est mort de cette absence d’amour et le plus terrible remède à appliquer aux hommes d’exception est de les refouler si profondément en eux-mêmes que chacune de leurs échappées prend l’allure d’une éruption volcanique. Il est pourtant toujours un demi-dieu qui supporte de vivre dans des conditions aussi effroyables, et de vivre en vainqueur…

Tel fut le premier danger à l’ombre duquel Schopenhauer a grandi : l’isolement. Le second s’appelle : désespérer de la vérité. Ce danger accompagne tout penseur qui a commencé son chemin à partir de la philosophie de Kant…

C’était la sa [à Schopenhauer ; NDM] sa grandeur, de se placer face à l’image de la vie comme devant une totalité pour l’interpréter comme totalité.

Il faut deviner le peintre si l’on veut comprendre le tableau – Schopenhauer le savait. Or à présent l’entière corporation de toutes les sciences ne vise qu’à comprendre cette toile et ses couleurs, et non le tableau. On peut même dire que seul celui qui a fermement embrassé du regard la peinture générale de la vie et de l’existence se servira des sciences particulières sans se nuire à lui-même, car sans cette image régulative d’ensemble, elles ne sont que des ficelles qui, à la fin, ne mènent nulle part et rendent le cours de notre vie encore plus confus et plus labyrinthique.

L’étude de tous les quarts de philosophes n’a d’autre attrait que de montrer que ceux-ci se portent d’emblée, dans l’édifice des grandes philosophies, aux passages où il est permis de débattre avec pédanterie du pour et du contre, où il est permis de ruminer, de douter, de contredire, et qu’ils échappent partant à l’exigence de toute grande philosophie, qui, comme totalité ne dit jamais toujours que : « Telle est l’image de toute vie, déduis-en le sens de la tienne ».

Tout homme trouve d’ordinaire en lui une limite à ses dons comme à son vouloir moral, et cette limite le remplit de nostalgie et de mélancolie. Et de même que du fond du sentiment de son péché il aspire à la sainteté, il porte en lui, en tant qu’être intellectuel, une aspiration profonde au génie. Là réside la racine de toute vraie culture, et si j’entends par ce mot la nostalgie de l’homme à renaître comme saint et comme génie, je sais qu’il n’est nul besoin d’être bouddhiste pour comprendre ce mythe. Quand, dans le cercle des savants ou même de ceux que l’on appelle les gens cultivés, nous rencontrons des dons sans cette nostalgie, ces dons nous inspirent de la répulsion et du dégoût, parce que nous pressentons que ces hommes, avec tout leur esprit, loin de faire progresser une culture en gestation et l’enfantement du génie – ce qui est le but de toute culture –, y font obstacle. Il y a là un état d’endurcissement qui équivaut à cette vertu froide et fière d’elle-même, façonnée par l’habitude, et qui est aussi le plus loin de la véritable sainteté et en écarte.

Chacun porte en soi comme noyau de son être une unicité productive ; et lorsqu’il prend conscience de cette unicité, un halo étranger se forme autour de lui, le halo de l’insolite. Pour la plupart, c’est là quelque chose d’insupportable parce que, ainsi que je l’ai dit, ils sont paresseux et parce qu’à cette unicité s’attache toute une chaîne de peines et de fardeaux. Nul doute que pour l’être insolite qui se charge de cette chaîne la vie perde presque tout ce que l’on espère d’elle dans la jeunesse : gaieté, sécurité, facilité, honneur.

Il y a çà et là un homme naturellement doué de perspicacité, ses pensées suivent volontiers le double chemin dialectique ; s’il lâche imprudemment la bride à son talent, comme il est facile qu’il succombe comme homme et ne mène plus guère que dans la « science pure » une vie de fantôme ; ou que, habitué à chercher dans les choses le pour et le contre, il perde absolument le sens de la vérité et qu’il doive vivre ainsi sans courage ni confiance, niant, doutant, rongeur et mécontent, dans une demi-espérance, attendant d’être déçu : « Une vie pareille, un chien n’en voudrait pas ! » Le troisième danger, c’est l’endurcissement, moral et intellectuel ; l’homme déchire le lien qui le rattachait à son idéal ; dans tel ou tel domaine, il cesse d’être fécond, de procréer, au sens de la culture, il devient nuisible ou inutile. L’unicité de son être est devenue un atome insécable, incommunicable, une pierre figée. Et c’est ainsi que l’on peut dépérir par cette unicité comme par peur de celle-ci, dépérir d’être soi et du renoncement à soi, dépérir par nostalgie et par endurcissement : et vivre en général, c’est être en danger.

C’est pourquoi le philosophe doit estimer exactement son époque par comparaison avec d’autres et, tout en triomphant pour lui-même du présent, il doit aussi en triompher dans son image qu’il donne de la vie, c’est-à-dire le rendre imperceptible et en quelque sorte peindre sur lui.

Comme on l’a dit, un penseur moderne souffrira toujours d’un désir inassouvi : il exigera qu’on lui montre d’abord de la vie, une vraie, rouge, saine, afin qu’il puisse à son sujet se prononcer en juge. Tout au moins pour lui-même, il considérera comme nécessaire d’être un homme vivant avant de se croire un juge équitable. Telle est la raison pour laquelle les philosophes modernes appartiennent aux promoteurs les plus puissants de la vie, de la volonté de vivre, et du fond de leur époque anémiée aspirent à une culture, à une transfiguration de la physis. Mais cette aspiration est aussi leur péril : le réformateur de la vie et le philosophe – c’est-à-dire : le juge de la vie – s’affrontent en eux. De quelque côté que penche la victoire, c’est une victoire qui inclut une perte. Comment donc Schopenhauer a-t-il échappé à ce danger aussi ?
Si l’on aime précisément à considérer tout grand homme comme le véritable fils de son temps et qu’il souffre en tout cas de toutes les infirmités de celui-ci de manière plus forte et plus sensible que tous les hommes plus médiocres, le combat de ce grand homme contre son temps n’est en apparence qu’un combat insensé et destructeur contre lui-même. Mais ce n’est là qu’une apparence car, dans le temps, il combat ce qui l’empêche d’être grand, ce qui chez lui ne signifie jamais que : être libre et tout à fait lui-même. Il s’ensuit que son hostilité est au fond dirigée contre ce qui est en lui-même, certes, mais n’est pas véritablement lui-même, dirigée contre le mélange impur et confus d’éléments incompatibles à jamais inconciliables, contre la fausse soudure de l’actuel à son propre caractère inactuel ; et à la fin, il se révèle que le prétendu fils de son temps n’en est que le bâtard. Ainsi, dès sa plus tendre jeunesse, Schopenhauer s’est-il dressé contre cette mère fausse, vaniteuse et indigne, son époque, et en l’expulsant pour ainsi dire de lui il a purifié et guéri son être et il s’est retrouvé dans la santé et la pureté qui lui appartiennent. C’est pourquoi il faut se servir des écrits de Schopenhauer comme d’un miroir de l’époque, et ce n’est évidemment pas faute au miroir si tout ce qui est actuel n’apparaît en lui que comme une maladie qui défigure, sous forme de maigreur et de pâleur, d’yeux creux et de mines affaissées, de souffrances reconnaissables de cette enfance bâtarde. La nostalgie d’une nature forte, d’une humanité simple et saine, était chez lui une nostalgie de lui-même. Et dès qu’il eut en lui vaincu le temps, il lui fallut aussi, d’un œil étonné, apercevoir en lui-même le génie. Le secret de son être lui fut désormais révélé, et déjouée l’intention de cette marâtre époque qui voulait lui dissimuler ce génie.

Non, c’est au génie lui-même qu’on en appelle à présent, pour entendre si lui, qui est le fruit suprême de la vie, ne pourrait pas d’aventure justifier la vie absolument parlant ; l’homme magnifique et créateur doit répondre à la question : « Au plus profond de ton cœur, dis-tu oui à cette existence ? Te suffit-elle ? Veux-tu être son porte-parole, son rédempteur ? Car il ne faut qu’un seul véritable oui de ta bouche – et la vie si lourdement accusée sera acquittée. » - Que répondra-t-il ? – La réponse d’Empédocle.

Je me plais à imaginer que les hommes seront un jour prochain rassasiés de lecture, et rassasiés des écrivains ; qu’un jour le savant réfléchira, fera son testament et prescrira que son cadavre soit brûlé au milieu de ses livres et surtout de ses propres écrits. Et s’il est vrai que les forêts doivent se faire de plus en plus rares, ne faudra-t-il pas en venir un jour à traiter les bibliothèques comme autant de bois, de paille et de brindilles ? La plupart des livres sont bien nés de la fumée et de la vapeur des têtes : qu’ils redeviennent donc vapeur et fumée ! S’ils n’avaient pas de feu en eux, le feu les en châtiera !

Si en effet cela a le moindre sens de s’occuper de son temps, c’est un bonheur en tout cas de s’en occuper le plus à fond possible, de manière à ne plus garder le moindre doute à son sujet…

Toute philosophie qui croit qu’un événement politique puisse écarter, ou qui plus est résoudre, le problème de l’existence est une plaisanterie de philosophie, une pseudo-philosophie. Depuis que le monde existe, on a vu souvent se fonder des Etats ; c’est une vieille histoire. Comment une innovation politique suffirait-elle à faire des hommes, une fois pour toutes, les heureux habitants de la terre ?

Il se peut que l’homme en question qui voit dans le service de l’Etat son devoir suprême ne connaisse effectivement pas de devoirs plus hauts ; il est pourtant des hommes et des devoirs au-delà, et l’un de ces devoirs, qui me paraît à moi du moins supérieur au service de l’Etat, exige de détruire la bêtise sous toutes ses formes, y compris donc celle-ci. C’est pourquoi je m’occupe ici d’une espèce d’hommes dont la téléologie va un peu au-delà du bien d’un Etat, je veux dire les philosophes ; et d’eux je ne m’occupe aussi qu’en considération d’un monde qui est derechef plutôt indépendant du bien de l’Etat, la culture.

Au Moyen Âge, les forces antagonistes étaient à peu près contenues par l’Eglise, et dans une certaine mesure assimilées les unes aux autres par la forte pression qu’elle exerçait. Quand le lien se déchire, que la pression se relâche, l’un se dresse contre l’autre. La Réforme proclama qu’il y avait beaucoup d’adiaphora, de choses qui appartenaient à des domaines qui ne relevaient pas de la pensée religieuse. Tel fut le prix qu’elle dut acquitter pour acquérir elle-même le droit de vivre, comme le christianisme avait dû déjà payer un prix équivalent pour affirmer son existence face à l’Antiquité bien plus religieuse que lui. Dès lors cette séparation gagna de proche en proche. Presque tout sur terre n’est plus maintenant défini que par les forces les plus grossières et les plus maléfiques, par l’égoïsme des possédants et par les despotes militaires.

Nul doute qu’à l’approche de telles périodes ce qui est humain est presque plus en danger que durant l’effondrement et le tourbillon chaotique eux-mêmes, et que l’attente anxieuse et l’avide exploitation de la minute font surgir toutes les lâchetés, toutes les pulsions égoïstes de l’âme : alors que la détresse réelle et en particulier l’universalité d’une grande détresse d’ordinaire améliorent les hommes et les réchauffent. Au milieu de ces périls de notre période, qui donc désormais consacrera ses services de veilleur et de chevalier à l’idée d’humanité, au trésor du temple sacré et intangible que les générations les plus diverses ont peu à peu accumulé ? Qui dressera l’image de l’homme, quand tous ne sentent en eux que le ver de l’égoïsme et une terreur immonde et sont tellement déchus de cette image, tombés dans l’animalité, voire dans une rigidité mécanique.

L’homme de Goethe est une force conservatrice et conciliante – mais il risque, on l’a dit, de dégénérer en philistin, comme l’homme de Rousseau peut se faire facilement personnage catilinaire.

Donc, pour parler sans détours : il est nécessaire que nous nous fâchions vraiment pour que tout soit mieux. Et c’est là que l’image de l’homme de Schopenhauer doit nous encourager. L’homme de Schopenhauer prend sur lui la souffrance volontaire de la véracité et cette souffrance lui sert à tuer sa volonté propre et à préparer le bouleversement, la totale conversion de son être, où résident le but et le sens véritable de la vie.

Toute existence qui peut être niée mérite aussi de l’être ; et être véridique signifie croire à une existence qui ne pourrait absolument pas être niée, croire à une existence qui est elle-même vraie et sans mensonge. C’est pourquoi l’homme véridique éprouve que son activité à un sens métaphysique, explicable selon les lois d’une vie supérieure et autre, un sens affirmatif dans l’acception la plus profonde, même si tout ce qu’il fait semble destiné à détruire et à briser les lois de la vie présente. De ce fait, son activité devient une souffrance constante…

Tous les agencements de l’homme ne sont-ils pas ordonnés pour que dans une distraction constante des pensées la vie ne soit pas sentie ? Pourquoi veut-il si fort le contraire, c’est-à-dire justement sentir la vie, c’est-à-dire souffrir de la vie ? Parce qu’il remarque qu’on veut le tromper sur lui-même et qu’il existe une sorte de consensus pour le tirer hors de sa propre caverne. Alors il se rebiffe, dresse l’oreille et décide : « Je veux rester mien ! » Résolution terrible, il ne le comprend que peu à peu. Car il lui faut maintenant plonger dans les profondeurs de l’existence, avec sur les lèvres une série de questions insolites : pourquoi est-ce que je vis ? Quelle leçon dois-je apprendre de la vie ? Comment suis-je devenu ce que je suis et pourquoi faut-il que je souffre d’être ainsi ? Il se tourmente et il voit que personne ne se tourmente ainsi, combien au contraire les mains de ses contemporains se tendent avec passion vers les évènements fantastiques du théâtre politique, à moins qu’eux-mêmes sous cent masques divers ne paradent en jeunes gens, en hommes, en vieillards, en pères, en citoyens, en prêtres, en fonctionnaires, en commerçants, préoccupés ardemment de leur commune comédie et nullement d’eux-mêmes. A la question « Pourquoi vis-tu ? », il répondraient tous vite et fièrement – « pour devenir un bon citoyen, un savant, un homme d’Etat » - et pourtant ils sont quelque chose qui ne pourra jamais devenir autre chose, et pourquoi sont-ils justement cela ? Hélas, et rien de mieux ? Celui qui ne comprend sa vie que comme un point dans le développement d’une race, d’un Etat ou d’une science et veut donc pleinement s’intégrer à l’histoire du devenir, partant à l’histoire tout court, n’a pas compris la leçon que l’existence lui donne et il lui faudra l’apprendre une nouvelle fois. Cet éternel devenir est un jeu de marionnettes menteur où l’homme s’oublie lui-même, c’est la véritable dispersion qui éparpille l’individu à tous les vents, c’est le jeu stupide et sans fin que devant nous et avec nous joue le temps, ce grand enfant. L’héroïsme de la véracité consiste à cesser un jour d’être son jouet. Dans le devenir, tout est creux, mensonger et plat et digne de notre mépris ; l’énigme qu’il doit résoudre, l’homme ne peut la résoudre qu’à partir de l’être, dans le fait d’être ainsi et non autre, dans l’impérissable. Il commence alors à examiner à quel point sa croissance est liée à celle du devenir, à celle de l’être – une tâche énorme se présente à son âme : détruire tout ce qui appartient au devenir, mettre en lumière tout le faux des choses. Il veut également tout connaître, mais il le veut autrement que l’homme de Goethe, non pas au nom d’une noble mollesse, pour se conserver lui-même et se réjouir de la multiplicité des choses ; il est au contraire lui-même la première victime qu’il apporte. L’homme héroïque méprise son bien-être ou son mal-être, ses vertus et ses vices et il méprise en général de mesurer les choses selon sa mesure, il n’espère plus rien de soi et il veut voir en toutes choses jusqu’à ce fond désespéré. Sa force réside dans son oubli de soi, et s’il pense à lui, il appréhende la distance qu’il y a de lui à son but élevé et il a le sentiment de voir derrière lui et sous lui un petit tas misérable de scories. Les anciens penseurs cherchaient de toutes leurs forces le bonheur et la vérité – et nul ne trouvera jamais ce qu’il lui faut chercher, dit le cruel principe de la nature. Mais celui qui cherche en tout la non-vérité, et s’associe volontairement au malheur, rencontrera peut-être un autre miracle de déception : quelque chose d’indicible dont le bonheur et la vérité ne sont que des images nocturnes et idolâtres s’approche de lui, la terre perd sa pesanteur, les événements et les puissances de la terre deviennent un songe, une transfiguration pareille à celle des soirs d’été se répand autour de lui. Il semble au visionnaire qu’il vienne seulement de s’éveiller et que seuls jouent encore les nuages d’un rêve qui s’évanouit. Mais eux aussi, à un moment, se dissiperont : alors il fera jour.

Les périls sont toujours grands quand il est trop exigé de l’homme et qu’il ne peut accomplir aucun devoir ; il arrive que les natures les plus fortes en soient brisées, les plus faibles, les plus nombreuses sombrent dans une paresse contemplative et, par nonchalance, finissent par perdre jusqu’à cette contemplation même.

… la souffrance dépourvue de sens a au plus profond quelque chose de révoltant.

Tenir à la vie avec cet aveuglement, cette folie, y tenir sans autre ambition, loin de savoir que l’on est ainsi puni et pourquoi on l’est, mais au contraire dans la stupidité d’un effroyable désir, aspirer à ce châtiment comme à un bonheur – c’est cela être animal ; et si la nature entière s’empresse vers l’homme, elle donne ainsi à entendre qu’il lui est nécessaire pour la délivrer de la malédiction de la vie animale et qu’enfin en lui l’existence se présente à elle-même un miroir sur le fond duquel la vie n’apparaît plus insensée mais au contraire dans sa signification métaphysique. Pourtant, que l’on y réfléchisse bien : où cesse l’animal, où commence l’homme ? Cet homme qui importe seul à la nature ! Aussi longtemps que quelqu’un réclame la vie comme un bonheur, il n’a pas encore élevé son regard au-dessus de l’horizon de l’animal, si ce n’est qu’il veut avec davantage de conscience ce que l’animal cherche dans une pulsion aveugle. Mais c’est ainsi qu’il en va pour nous tous durant la plus grande partie de notre vie : nous ne sortons pas d’ordinaire de l’animalité, nous sommes nous-mêmes ces animaux qui semblent souffrir sans raison.

La monstrueuse mobilité des hommes sur le grand désert terrestre, les villes et les Etats qu’ils fondent, leurs guerres, leur activité sans répit d’accumulation et de dépense, leur cohue, leur façon d’apprendre les uns des autres, de se tromper et de se piétiner mutuellement, leurs cris dans la détresse, leurs clameurs de victoire – tout cela est le prolongement de l’animalité ; comme si l’homme devait être à dessein rétrogradé dans son éducation et frustré par tromperie de sa disposition métaphysique, et pour tout dire comme si la nature après avoir si longtemps désiré l’homme et travaillé à lui, tremblait maintenant devant lui et préférait retourner à l’inconscience de l’instinct. Hélas, elle a besoin de la connaissance, et elle frémit de la connaissance qui lui est si nécessaire ; ainsi la flamme danse-t-elle inquiète de-ci, de-là, en quelque sorte effrayée d’elle-même, et saisit mille choses avant de s’emparer de cela pourquoi la nature a en général besoin de la connaissance. Nous savons tous, à de certains moments, que les institutions les plus vastes de notre vie ne sont faits que pour esquiver notre authentique tâche, que nous aimerions nous cacher la tête quelque part, comme si notre conscience aux cent yeux n’allait pouvoir nous y surprendre, nous savons que nous donnons précipitamment notre cœur à l’Etat, au gain, à la vie de société ou à la science simplement pour ne plus le posséder, tout comme nous nous assujettissons à une lourde tâche journalière avec plus d’ardeur et plus d’inconscience qu’il n’est besoin pour vivre, parce qu’il nous semble nécessaire de ne pas parvenir à la réflexion. La hâte est générale parce que chacun se fuit lui-même ; générale aussi, la dissimulation timide de cette hâte, parce que l’on veut paraître satisfait et que l’on aimerait donner le changer sur sa misère aux observateurs plus perspicaces ; général, le besoin de nouveaux grelots de paroles qui, accrochés à la vie, lui donneront un peu d’une bruyante fête. Chacun connaît ce bizarre état, quand surgissent soudain des souvenirs désagréables et que nous nous efforçons par des mouvements violents et des cris de les chasser de notre esprit : mais les mouvements et les cris de la vie universelle laissent deviner que nous nous trouvons tous et toujours dans un tel état, craignant le souvenir et l’intériorisation. Qu’est-ce donc qui nous harcèle si souvent, quel moustique nous empêche de dormir ? Les spectres rôdent autour de nous, chaque instant de la vie veut nous dire quelque chose, mais nous ne voulons pas entendre cette voix des esprits. Lorsque nous sommes seuls et silencieux, nous craignons que l’on ne nous souffle quelque chose à l’oreille, aussi haïssons-nous le silence et nous étourdissons-nous dans la vie de société.
Tout cela, je l’ai dit, nous le comprenons de temps à autre et nous nous étonnons beaucoup de tout ce vertige d’angoisse et de précipitation, et de tout ce qu’il y a de rêve dans notre vie, qui semble redouter le réveil, et rêve avec d’autant plus de vivacité et d’inquiétude qu’elle approche de celui-ci. Mais nous sentons en même temps que nous sommes trop faibles pour supporter longtemps ces instants de repliement au plus profond et que nous ne sommes pas les hommes vers lesquels la nature aspire pour sa délivrance : ce nous est déjà beaucoup de pouvoir, un instant, dégager notre tête et remarquer dans quel fleuve nous sommes plongés. Et même à cette émergence, à cet éveil d’un instant vite évanoui, nous n’y parvenons pas de notre propre force, il faut que nous soyons soulevés – et quels sont ceux qui nous soulèvent ?
Ce sont ces hommes véritables, ceux qui ne sont plus des animaux, les philosophes, les artistes et les saints ; dès qu’ils paraissent – et avec cette apparition – la nature qui ne bondit jamais fait son unique bond, et c’est un bond de joie, car pour la première fois elle se sent arrivée au but, là où elle comprend qu’elle doit désapprendre à se chercher des fins et qu’elle a misé trop haut dans le jeu de la vie et du devenir. Elle se transfigure avec cette connaissance, et sur son visage s’épand une douce lassitude du soir, cela que les hommes appellent « beauté ». Ce qu’elle exprime maintenant par ces mines transfigurées, c’est la grande lumière jetée sur l’existence ; et le vœu suprême que puissent formuler les mortels, c’est de participer durablement, les oreilles grandes ouvertes, à cette lumière.

Se savoir comme le fruit sur l’arbre qu’un excès d’ombre empêchera de jamais mûrir, et voir tout à côté de soi le rayon de soleil qui fait tant défaut !

C’est la pensée fondamentale de la culture dans la mesure où celle-ci ne sait assigner qu’une seule tâche à chacun d’entre nous : favoriser la naissance du philosophe, de l’artiste et du saint en nous et en dehors de nous et travailler ainsi à l’achèvement de la nature. Car de même que la nature a besoin du philosophe, elle a besoin de l’artiste, pour une fin métaphysique, sa propre illumination, pour que lui soit enfin présenté en une image pure et achevée ce que dans l’agitation de son devenir elle ne parviendra jamais à voir distinctement – partant pour sa propre connaissance de soi.

Elle [la nature ; NDM] a besoin du saint en qui survient ce miracle de métamorphose, auquel n’aboutit jamais le jeu du devenir, cette humanisation finale et suprême à laquelle toute la nature aspire et conspire pour se délivrer elle-même. Nul doute, nous sommes tous apparentés et liés au saint, tout comme nous sommes apparentés au philosophe et à l’artiste. Il est des moments, comme des étincelles du plus clair et du plus adorable des feux, à la lumière desquelles nous ne comprenons plus le mot « moi ». Il y a au-delà de notre être quelque chose qui dans ces moments devient un en deçà, et c’est pourquoi nous aspirons du plus profond du cœur à ces ponts entre ici et là. Dans notre constitution ordinaire, nous ne pouvons assurément en rien contribuer à la naissance de cet homme libérateur, aussi nous haïssons-nous dans cet état, d’une haine qui est la racine de ce pessimisme que Schopenhauer a dû réenseigner à notre époque, mais qui est aussi vieux que la nostalgie de la culture.

… pour l’heure nous avons notre tâche et notre cycle de devoirs, notre haine et notre amour. Car nous savons ce qu’est la culture. Si on l’applique à l’homme de Schopenhauer, elle veut que nous préparions et que nous favorisions l’engendrement toujours nouveau de celui-ci, en faisant connaissance avec ce qui lui est hostile et en l’ôtant de son chemin – bref, elle veut qu’infatigables nous luttions contre tout ce qui nous a privés, nous, de l’accomplissement suprême de notre existence, en nous empêchant de devenir en personne de ces hommes selon Schopenhauer.

Il est parfois plus difficile d’admettre une chose que d’en saisir la raison…

« L’humanité doit constamment travailler à engendrer de grands hommes – c’est là sa tâche et nulle autre. » Comme on aimerait appliquer à la société et à ses fins un enseignement que l’on peut tirer de la considération de toutes les espèces du règne animal et végétal – pour elles, seul importe l’exemplaire individuel supérieur, le plus inhabituel, le plus puissant, le plus complexe, le plus fécond –, quel plaisir ce serait, si des préjugés enracinés par l’éducation quant à la finalité de la société n’offraient une opiniâtre résistance ! Il est somme toute aisé de comprendre que le but du développement d’une espèce réside là où elle parvient à sa limite et se transforme en une espèce supérieure, et non dans la masse des exemplaires et leur prospérité ou même dans les exemplaires qui se trouvent selon la chronologie être les tout derniers, que ce but est bien plutôt dans les existences apparemment dispersées et contingentes qui surgissent ici et là lors de circonstances favorables…

… comment ta vie, qui est vie individuelle, acquiert-elle la plus haute valeur, la plus profonde signification ? Comment est-elle le moins gaspillée ? Ce n’est sûrement que dans la mesure où tu vis au profit de l’exemplaire le plus rare et le plus précieux, et non au profit du plus grand nombre, c’est-à-dire de ceux qui, pris isolément, sont les exemplaires de la moindre valeur. Et l’état d’esprit qu’il faut justement implanter et cultiver chez un jeune homme, c’est qu’il se comprenne somme toute lui-même comme une œuvre manquée de la nature, mais en même temps comme un témoignage des intentions les plus grandes et les plus merveilleuses de cette artiste : elle a échoué, devrait-il se dire ; mais je veux honorer sa grande intention en me mettant à son service, afin qu’une autre fois elle réussisse mieux.

… c’est dans l’amour que l’âme acquiert, non seulement une vue claire, analytique et méprisante de soi, mais aussi ce désir de regarder au-dessus d’elle et de chercher de toutes ses forces un moi supérieur encore caché je ne sais où. Ainsi seul celui qui a attaché son cœur à quelque grand homme reçoit de ce fait la première consécration de la culture ; le signe en est la honte de soi sans humeur ni haine envers sa propre étroitesse et sa mesquinerie, la compassion pour le génie qui a dû sans répit s’arracher à cette torpeur, à cette sécheresse qui sont nôtres, c’est le préjugé favorable envers tous ceux qui sont en devenir et en lutte, c’est l’intime conviction de trouver presque partout la nature en détresse, aspirant à l’homme, éprouvant avec douleur que l’œuvre est encore une fois manquée, et pourtant réussissant partout les ébauches, les traits, les formes les plus admirables…

… en définitive elle [la culture ; NDM] exige surtout l’action, c’est-à-dire le combat pour la culture, l’hostilité à l’égard des influences, des habitudes, des lois, des institutions dans lesquelles il [l’individu ; NDM] ne reconnaît pas son but : l’engendrement du génie.

Partout où l’on parle maintenant « d’Etat culturel », on lui voit assigner pour tâche de libérer assez les forces spirituelles d’une génération pour qu’elles puissent ainsi servir et être utiles aux institutions existantes : mais pas au-delà…

Le christianisme est assurément une des manifestations les plus pures de cette pulsion vers la culture, et notamment vers l’engendrement toujours renouvelé du saint ; mais comme il a été utilisé cent fois à mouvoir les moulins des puissances d’Etat, la maladie l’a pénétré peu à peu jusqu’à la moelle, il est devenu la proie de l’hypocrisie et du mensonge et il a dégénéré jusqu’à contredire son but originel.

Toutes ces puissances qui certes favorisent la culture, sans pour autant que l’on en reconnaisse le but, l’engendrement du génie, n’étaient point encore dénombrées ; j’en ai nommé trois : l’égoïsme des affairistes, l’égoïsme de l’Etat et l’égoïsme de tous ceux qui ont motif à se dissimuler et à se camoufler sous la forme. Je mentionnerai en quatrième lieu l’égoïsme de la science et l’essence particulière de ses serviteurs, les savants.

… la science ne voit partout que des problèmes de connaissance, et qu’à vrai dire, dans son monde, la souffrance est quelque chose de déplacé et d’incompréhensible, et n’est donc tout au plus qu’un problème.
Mais pour peu que l’on s’habitue à traduire toute expérience en un jeu dialectique de questions et de réponses et en une pure affaire d’intelligence, il est surprenant de voir avec quelle rapidité l’homme se dessèche en déployant semblable activité.

De nos jours, le maître, qui sait ouvrir un domaine où même les plus médiocres esprits peuvent travailler avec quelque succès, devient dans les plus brefs délais un homme célèbre, si nombreux est aussitôt l’essaim qui se presse autour de lui.

Celui qui sait observer remarque en effet que selon son essence le savant est infécond – c’est une conséquence de sa genèse ! – et qu’il éprouve une certaine haine naturelle envers l’homme qui est fécond ; c’est la raison pour laquelle de tout temps les génies et les savants se sont affrontés. Ces derniers en effet veulent tuer, disséquer, comprendre la nature, les premiers veulent accroître la nature par une nouvelle nature vivante ; aussi y a-t-il un conflit d’opinions et d’activités. Des époques vraiment heureuses n’eurent pas besoin du savant et ne le connurent pas, des époques profondément malades et moroses l’ont estimé comme l’homme supérieur et digne entre tous et lui ont donné le premier rang.

Lorsque ceux qui ont besoin de forme s’attribuent le véritable travail pour la culture et sont d’avis par exemple que tout art leur appartient et doit être au service de leur besoin, le seule chose claire est qu’ils disent oui à eux-mêmes en affirmant la culture : qu’eux non plus donc ne sont pas encore sortis d’un malentendu.
[…]
Autant donc ces quatre puissances s’empressent-elles de s’exciter l’une l’autre à réfléchir aux meilleurs moyens de faire servir la culture à leurs propres intérêts, autant sont-elles abattues et vides de pensées lorsque cet intérêt qui est le leur n’est pas stimulé. C’est pourquoi les conditions de la naissance du génie ne se sont pas améliorées à l’époque moderne, et l’animosité à l’endroit des hommes originaux s’est accrue au point que Socrate n’aurait pas pu vivre chez nous, et qu’en tout cas il n’aurait pas atteint soixante-dix ans.

La croyance à une signification métaphysique de la culture n’aurait encore à tout prendre rien de si effrayant ; mais bien peut-être quelques conséquences que l’on pourrait en tirer pour l’éducation et le système scolaire.

Que signifie une institution de culture pour les différents voyageurs de ces deux chemins ? L’immense essaim qui se presse vers son but par le premier chemin entend par là des dispositions et des lois grâce auxquelles il est lui-même ordonné et va de l’avant, et qui éliminent les rebelles et les solitaires, et tous ceux qui visent à des buts plus hauts et plus éloignés. Pour cette autre troupe moins nombreuse, une institution aurait certes une tout autre finalité à accomplir ; par une solide organisation de défense, elle entend empêcher qu’elle soit emportée et disloquée par le torrent de cet essaim, et que les individus qui la composent ne succombent à un épuisement prématuré, voire se dégoûtent de leur grande tâche. Ces individus doivent achever leur œuvre – tel est le sens de leur cohésion ; et tous ceux qui participent de l’institution doivent s’efforcer, par une épuration continuelle et une sollicitude mutuelle, de préparer la naissance du génie et la maturation de son œuvre, en lui et autour de lui. Beaucoup, même parmi les talents de second et de troisième ordre, sont appelés à cette collaboration et ne trouvent que dans le dévouement à une telle mission le sentiment de vivre pour un devoir, le but et le sens de leur vie. Mais de nos jours, ce sont ces talents justement qui sont dévoyés par les voix fallacieuses de la « culture » à la mode et rendus étrangers à leur instincts ; cette tentation s’adresse à leurs velléités égoïstes, à leurs faiblesses, à leurs vanités…


La nature se veut toujours d’utilité commune mais elle ne s’entend pas à trouver à cette fin les moyens et les procédés les meilleurs et les plus habiles : c’est là sa grande douleur et c’est pourquoi elle est mélancolique. Qu’en engendrant le philosophe et l’artiste elle veuille rendre l’existence intelligible et significative pour les hommes, c’est certain puisqu’elle-même aspire à sa propre rédemption ; mais que d’incertitude, de faiblesse et d’insignifiance dans l’effet auquel elle parvient le plus souvent par les philosophes et les artistes ! Combien il est rare déjà qu’elle produise seulement un effet ! A l’égard du philosophe en particulier, grand est son embarras pour le faire servir à l’intérêt commun.

La nature décoche le philosophe comme une flèche parmi les hommes, elle ne vise pas, mais elle espère que la flèche se fichera quelque part. Ce faisant, elle se trompe un nombre infini de fois et elle en est dépitée. Elle se comporte avec autant de prodigalité dans le domaine de la culture que dans celui des plantes et des semences. Elle accomplit ses fins de manière générale et lourde, en sacrifiant beaucoup trop de forces.

L’artiste et le philosophe témoignent contre le sens pratique de la nature dans le choix de ses moyens, quoiqu’ils soient la plus excellente preuve de la sagesse de ses fins. Ils ne touchent toujours que peu de gens quand ils devraient les toucher tous, et même ces quelques-uns ne sont pas touchés avec la force que le philosophe et l’artiste ont donnée à leur projectile. Il est triste de devoir porter des appréciations si différentes sur l’art considéré comme cause et l’art considéré comme effet : si prodigieux qu’il soit comme cause, comme il est paralysé, assourdi comme effet ! Selon la volonté de la nature, l’artiste crée son œuvre pour le bien des autres hommes, nul doute là-dessus : il sait malgré tout que jamais aucun de ces autres ne comprendra et n’aimera son œuvre comme lui la comprend et l’aime.

Le monde dans lequel ils entrent à présent est encombré de niaiseries ; nul besoin en vérité que ce soient uniquement des dogmes religieux, il y a aussi de ces notions creuses comme le « progrès », la « culture générale », le caractère « national », « l’Etat moderne », le « Kulturkampf ».

On sait que pour l’Etat, il [Schopenhauer ; NDM] considérait que ses uniques fins sont d’assurer la protection extérieure, la protection intérieure et la protection contre les protecteurs, et qu’en lui attribuant d’autres fins que de protection, on pouvait facilement mettre en péril son véritable but…

Désormais, il est probable que ce sera toujours davantage signe de supériorité intellectuelle que quelqu’un s’entende à traiter avec simplicité l’Etat et ses devoirs ; car celui qui a le furor phjlosophicus au corps n’aura absolument plus de temps pour le furor politicus et il se gardera sagement de lire des journaux chaque jour ou plus encore de servir un parti : cependant il n’hésitera pas un instant à prendre sa place si son pays est réellement menacé. Tous ces Etats où d’autres que les hommes d’Etat doivent se soucier de politique sont mal organisés, et ils méritent de périr par le nombre de leurs politiciens.

Un savant ne deviendra jamais un philosophe : car Kant lui-même ne l’a pu, en dépit de l’impulsion innée de son génie ; il est resté jusqu’à la fin dans une sorte d’état de chrysalide. Quiconque croit qu’avec ce mot je suis injuste envers Kant ne sait pas ce qu’est un philosophe : c’est-à-dire non seulement un grand penseur, mais aussi un homme réel ; et quand a-t-on jamais vu qu’un savant devînt un vrai homme ? Celui qui laisse s’interposer entre lui et les choses des notions, des opinions, des évènements du passé, des livres, celui donc qui, au sens le plus large, est né pour l’histoire, ne verra jamais les choses pour la première fois et ne sera jamais lui-même une de ces choses que l’on voit pour la première fois ; mais les deux s’appartiennent réciproquement chez le philosophe, parce qu’il lui faut tirer de lui-même le plus grand enseignement et parce qu’il se sert à lui-même d’image et d’abrégé de l’univers. Lorsque quelqu’un se regarde par l’intermédiaire d’opinions étrangères quoi d’étonnant s’il ne voit rien d’autre en lui que – des opinions étrangères ! Et c’est ainsi que sont, vivent et voient les savants.

Il n’y avait pour lui [Schopenhauer ; NDM] qu’une seule tâche et cent mille moyens de la résoudre : un seul sens et d’innombrables hiéroglyphes pour l’exprimer.

Nous venons d’énumérer quelques-unes des conditions qui rendent au moins possible à notre époque la naissance du génie philosophique, en dépit des néfastes influences contraires : liberté virile du caractère, connaissance précoce des hommes, éducation qui ne vise pas à la formation d’un savant, absence de toute étroitesse patriotique, de toute obligation de gagner son pain, d’allégeance à l’Etat – bref liberté et toujours liberté : ce même élément merveilleux et dangereux au sein duquel les philosophes grecs ont pu grandir.

Cette liberté est en réalité une lourde faute ; et elle ne peut s’expier que par de grandes actions. En vérité, tout fils ordinaire de la terre a le droit de regarder avec un dépit rageur un homme ainsi favorisé : mais qu’un dieu le garde d’être jamais lui-même ainsi favorisé, c’est-à-dire astreint à d’aussi redoutables devoirs. Il succomberait aussitôt à sa liberté et à sa solitude, et d’ennui il deviendrait fou, et fou furieux.

Il est probable que de tout temps ce sont les pères qui se sont le plus farouchement opposés à la vocation philosophique de leurs fils, comme à la plus grande des excentricités.

Parce que tout Etat les [les véritables philosophes ; NDM] redoute et qu’il ne favorisera jamais que des philosophes dont il n’a pas peur. Il arrive en effet que l’Etat ait peur de la philosophie, absolument parlant, et si c’est le cas, il cherche d’autant plus à attirer à soi le plus grand nombre de philosophes, qui lui donnent l’illusion d’avoir la philosophie de son côté – parce qu’il a dans son camp de ces hommes qui se réclament d’elle et n’inspirent pourtant nulle crainte.

Si donc quelqu’un supporte d’être philosophe par la grâce de l’Etat, il lui faut aussi supporter d’être considéré par celui-ci comme s’il avait renoncé à poursuivre la vérité jusque dans ses dernières retraites. Aussi longtemps du moins qu’il est favorisé et qu’il a un emploi, il lui faut reconnaître quelque chose de supérieur à la vérité, l’Etat. Et non simplement l’Etat, mais aussi en même temps tout ce que l’Etat réclame dans son propre intérêt.

Mais, m’objectera-t-on, il n’a absolument pas à être penseur, il a tout au plus à réfléchir sur la pensée d’un autre ou à la ressasser, et avant tout il doit être le connaisseur érudit de tous les penseurs qui l’ont précédé : il pourra toujours raconter d’eux quelque chose que ses élèves ne savent pas. – C’est là justement la troisième et très dangereuse concession que la philosophie fait à l’Etat lorsqu’elle s’inféode à lui : se manifester d’abord et principalement comme érudition.

Et enfin, en quoi au monde l’histoire de la philosophie occidentale concerne-t-elle nos jeunes gens ? Doivent-ils être découragés d’avoir des opinions par l’amas confus de toutes celles qui existent ? Doivent-ils être éduqués à entonner aussi des jubilations, comme nous l’avons déjà si magnifiquement fait ? Faut-il peut-être qu’ils apprennent à haïr la philosophie ou à la mépriser ? On serait presque tenté de penser cette dernière chose lorsqu’on sait comment à l’occasion de leurs examens de philosophie les étudiants doivent se martyriser pour imprimer dans leur pauvre cervelle les idées les plus folles et les plus saugrenues de l’esprit humain, en même temps que les plus grandes et les plus abstruses. L’unique critique possible d’une philosophie, et la seule aussi qui prouve quelque chose, c’est-à-dire celle qui consister à essayer si l’on peut vivre selon elle, n’a jamais été enseignée dans les universités : on n’y a toujours enseigné que la critique des mots par les mots.

Et si ce soupir était justement l’intention de l’Etat, et si « l’éducation à la philosophie » ne consistait jamais qu’à détourner d’elle ? C’est une question à se poser. – Mais s’il en était ainsi il n’y aurait qu’une chose à redouter : qu’un beau jour la jeunesse pénètre enfin pourquoi à proprement parler on abuse ainsi de la philosophie. La fin suprême, la création du génie philosophique, ne serait-elle qu’un prétexte ? Et le but peut-être, d’en empêcher justement la naissance ? Le sens aurait-il été retourné en contresens ? Alors – malheur à tout ce complexe de l’intelligence d’Etat et professorale !

Mais une fois admis que cette troupe de mauvais philosophes est ridicule – et qui ne l’admettrait ? –, dans quelle mesure sont-ils aussi nuisibles ? Pour répondre brièvement : en ce qu’ils font de la philosophie une chose ridicule.

… il est facile de se débarrasser des mauvais philosophes, il suffit de cesser de les favoriser. Et c’est en tout cas davantage à conseiller que de patronner publiquement au nom de l’Etat une philosophie quelle qu’elle soit.

… autant de signes qui indiquent que l’esprit de l’université commence à se confondre avec l’esprit du temps. Aussi me semble-t-il de la plus haute importance que surgisse en dehors des universités un tribunal suprême qui contrôle et juge ces institutions eu égard aussi à la culture qu’elles développent ; et dès que la philosophie aura divorcé d’avec les Universités et partant se sera purifiée de toutes ces précautions et de toutes ces indignes obscurités, elle ne pourra plus être autre chose que ce tribunal même : sans pouvoir d’Etat, sans traitement et sans honneurs, elle saura remplir ses fonctions, libérée de l’esprit du siècle comme aussi bien de la crainte de celui-ci – bref, ainsi que Schopenhauer a vécu, en juge de la soi-disant culture qui l’environnait. De la sorte le philosophe peut profiter aussi à l’université, si loin de se confondre avec elle au contraire il la surveille d’une certaine et respectueuse distance.
Mais enfin – que nous importe l’existence d’un Etat, la promotion des universités, quand il s’agit avant tout de l’existence même de la philosophie sur terre ! ou – pour ne laisser planer aucun doute sur ce que je veux dire – quand la naissance sur terre d’un philosophe est indiciblement plus importante que la conservation d’un Etat ou d’une université ?

Si la philosophie n’est pas beaucoup estimée aujourd’hui, que l’on s’interroge seulement pourquoi de nos jours aucun grand chef de guerre, aucun grand homme d’Etat ne se réclame d’elle – pour cette seule raison qu’à l’époque où il s’est enquis d’elle, il a vu se présenter à lui sous le nom de philosophie un fantôme débile, cette érudite et prudente sagesse de chaire, bref, parce que de bonne heure la philosophie est devenue pour lui une chose ridicule. Elle devrait pourtant être pour lui une chose redoutable ; et les hommes qui sont appelés à chercher le pouvoir devraient savoir quelle source d’héroïsme coule en elle.

Mais s’il en est ainsi à notre époque, la dignité de la philosophie est foulée aux pieds ; il semble qu’elle soit elle-même devenue quelque chose de ridicule ou d’indifférent : de sorte que tous ses vrais amis ont le devoir de témoigner contre cette confusion et à tout le moins de montrer que seuls sont ridicules et indifférents ces faux serviteurs et ces indignitaires de la philosophie. Mieux encore, ils prouvent eux-mêmes par l’action que l’amour de la vérité est chose redoutable et puissante.


Richard Wagner à Bayreuth

Un événement n’a de grandeur que si deux conditions se trouvent réunies : que la grandeur inspire ceux qui l’accomplissent, et qu’elle inspire ceux qui le vivent.

Aussi celui qui voit venir un événement se demande-t-il, non sans quelque inquiétude, si ceux qui vont le vivre s’en montreront dignes. C’est sur cette correspondance entre l’acte et l’accueil qui lui sera fait que l’on compte, c’est elle que l’on vise lorsqu’on agit, dans les grandes entreprises comme les plus modestes ; et celui qui veut donner doit veiller à trouver preneurs à la hauteur du sens de son don. C’est pourquoi l’acte isolé d’un homme, fût-ce un grand homme, n’en est pas moins dépourvu de grandeur si c’est un acte bref, sans résonance et infructueux ; car à l’instant même où il l’a accompli, l’intuition profonde de son opportunité a dû lui faire défaut. Il n’avait pas visé assez juste, il n’avait pas discerné et choisi son moment avec assez de précision : il a été le jouet du hasard, alors que la grandeur et le sens de la nécessité sont étroitement solidaires.

Il m’est apparu de plus en plus nettement que l’homme « cultivé », dans la mesure où il est pleinement et entièrement le fruit du temps présent, ne peut aborder tout ce que Wagner fait et pense que de façon parodique…

« Faites silence et soyez purs ! Faites silence et soyez purs ! » Ce n’est qu’en étant ceux qui écoutent cette voix, et à ce titre seulement, que nous acquerrons cette ampleur du regard avec lequel il nous faut contempler l’événement de Bayreuth : et c’est seulement en ce regard que cet événement est promis à un grand avenir.

… nous pouvons le suivre avec lui, nous ses proches, jusqu’à un certain point : et seul ce regard wagnérien nous permettra de comprendre son haut fait – afin que forts de cette compréhension nous nous portions garants de sa fécondité.

Il serait bien étrange que ce que quelqu’un sait le mieux et fait le plus volontiers ne transparût pas aussi dans la configuration de sa vie ; bien plus, chez les hommes d’un talent exceptionnel, la vie n’est pas seulement, comme chez tout le monde, le reflet du caractère, elle reflète nécessairement aussi, et avant tout, son intellect et son aptitude la plus propre. La vie du poète épique tiendra de l’épopée…

On ne peut méconnaître ce que l’évolution de Wagner a de dramatique dès l’instant où la passion prédominante en lui prend conscience d’elle-même et s’empare de sa nature entière : dès lors, c’en est fini des tâtonnements, des errements, du foisonnement de pousses parasites, et dans les chemins et les détours les plus tortueux, dans la trajectoire souvent aventureuse de ses plans règne une seule et unique légalité intérieure, une volonté qui les explique, si surprenantes qu’en puissent paraître parfois les explications. Toutefois, il y a eu dans la vie de Wagner une première période non dramatique, son enfance et sa jeunesse, sur lesquelles on ne peut passer sans se heurter à des énigmes. Lui-même ne semble encore nullement s’annoncer ; et ce que l’on pourrait peut-être à présent interpréter rétrospectivement comme des présages n’apparaît de prime abord que comme une juxtaposition de qualités plus propres à inspirer des inquiétudes que de l’espoir : un esprit agité, susceptible, une hâte fébrile à toucher à cent choses à la fois, un goût passionné des émotions extrêmes et presque maladives, de brusques revirements de la plus profonde sérénité à des éclats de violence. Aucune stricte discipline artistique héréditaire ou familiale ne venait le contenir : la peinture, la poésie, le théâtre, la musique s’offraient à lui autant qu’une éducation ou un avenir érudit ; quiconque le regardait superficiellement pouvait penser qu’il était né pour être dilettante.

Or ce qui frappe avant tout celui qui s’y entend en comparaisons, c’est de voir à quel point il est rare que l’homme moderne, s’il a reçu de grands dons, possède dans sa jeunesse et dans son enfance des qualités de naïveté, de simple originalité et de personnalité, à quel point il est peu susceptible de les posséder ; bien plutôt, les rares hommes qui, comme Goethe et Wagner, parviennent à la naïveté, la possèdent toujours plutôt à l’âge adulte que dans l’enfance ou dans la jeunesse. L’artiste, surtout, qui possède de naissance à un rare degré le don d’imitation, sera atteint par l’éparpillement asthénique de la vie moderne comme par une violente maladie infantile ; enfant et jeune homme, il ressemblera davantage à un vieillard qu’à son propre moi.

… dans la nuit de cette course furibonde à demi souterraine, une étoile apparut au firmament, une étoile au triste éclat, et la reconnaissant [Wagner ; NDM] il l’appela : Fidélité, Fidélité désintéressée ! Pourquoi brillait-elle pour lui d’une lueur plus vive et plus pure que tout, quel secret le mot Fidélité renferme-t-il pour tout son être ?

C’est l’expérience originelle la plus propre que Wagner ait vécue en lui-même, il la vénère à l’égal d’un mystère religieux : il l’exprime par ce mot, Fidélité ; il ne se lasse pas de l’extérioriser sous cent formes diverses et, dans la plénitude de sa gratitude, de la combler de tout ce qu’il a et de tout ce qu’il peut de plus magnifique – merveilleuse expérience, merveilleuse connaissance : une des sphères de son être est demeurée fidèle à l’autre, par un amour libre et dénué de tout égoïsme, la sphère créatrice, innocente et lumineuse est restée fidèle à la sphère sombre, indomptable, tyrannique.

Dans le rapport de ces deux forces les plus profondes, dans le dévouement de l’une à l’autre résidait la grande nécessité par laquelle seul il [Wagner ; NDM] pouvait rester entièrement lui-même : c’était en même temps l’unique chose qu’il n’eût pas en son pouvoir, qu’il dût observer et accepter, tandis qu’il voyait s’approcher sans cesse à nouveau la séduction de l’infidélité et ses terribles écueils. Ici jaillit pour l’homme en devenir une source surabondante de souffrances : l’incertitude. Chacun de ses instincts tendait à la démesure, tous ses dons généreux voulaient s’affranchir les uns des autres et se satisfaire individuellement ; plus leur plénitude était grande, et plus grand était le tumulte et d’autant plus hostile leur rencontre. De plus le hasard et la vie l’incitaient à conquérir la puissance, l’éclat, le plaisir le plus fougueux, et plus souvent encore le tourmentait l’impitoyable nécessité de gagner sa vie, tout bonnement ; il y avait partout des chaînes et des pièges. Comment est-il possible alors de rester fidèle ? De demeurer entier ?

La vie de tout véritable artiste jeté dans les temps modernes suit un cours périlleux et désespéré. Il est bien des façons pour lui de parvenir aux honneurs et à la puissance, le repos et la satisfaction s’offrent à lui à plusieurs reprises, mais ce n’est toujours que sous la forme qu’en connaît l’homme moderne et qui deviendrait pour l’artiste loyal une atmosphère étouffante. Le danger, pour lui, c’est de succomber à cette tentation, mais aussi de la repousser, c’est le dégoût des procédés modernes pour acquérir le plaisir et la considération, la fureur qui l’anime contre tout le bien-être égoïste à la manière des hommes d’aujourd’hui.
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Erwann Bleu



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MessagePosté le: 15 Oct 2006 à 15:30:14    Sujet du message: Répondre en citant

Cent fois il [Wagner ; NDM] se jeta à nouveau dans la vie avec cet espoir de peu de souffle et laissa tous les fantômes derrière lui. Mais la façon dont il le faisait n’était presque jamais sans démesure, signe qu’il ne croyait pas profondément et fermement à cet espoir, qu’il s’en enivrait seulement. Le conflit entre son désir et son habituelle impuissance, relative ou totale, à le satisfaire l’aiguillonnait, le tourmentait, les constantes privations l’excitaient, et son imagination se perdait en divagations si, soudain, le manque venait à cesser.

C’est une joie de le [Wagner ; NDM] voir ; tout foisonne autour de lui, pénètre en lui, et plus grand et plus lourd est l’édifice, plus ferme se tend l’arc de la pensée qui l’ordonne et le maîtrise.

Sitôt que sa force plastique l’envahit, l’histoire se fait sous ses doigts une argile ductile ; du même coup son rapport [à Wagner ; NDM] avec l’histoire est autre que celui du savant, il est bien plutôt semblable à celui du Grec avec son mythe, avec quelque chose que l’on forme et traduit en poème, avec amour certes, et une ferveur pleine de retenue, mais avec cependant le droit souverain du créateur. Et parce que l’histoire est justement pour lui encore plus inflexible et plus changeante que le rêve, il peut introduire dans un événement singulier, en le poétisant, ce qu’il y a de typique dans des époques entières et accéder ainsi à une vérité de description à laquelle l’historien ne parvient jamais.

… il [Wagner ; NDM] y respirait aussi le souffle exaltant qui monte des tombeaux de tous les grands lutteurs, des grands souffrants, des grands penseurs.

Si depuis un siècle les Allemands se sont particulièrement adonnés aux études historiques, cela montre que dans le mouvement du monde moderne elles représentent la force de stabilisation, de temporisation et d’apaisement : et certains peut-être tourneront cela à leur avantage. Mais c’est dans l’ensemble un symptôme dangereux que le combat spirituel d’un peuple se tourne principalement vers le passé, c’est un signe de relâchement, de retard et de faiblesse. En sorte qu’elles sont très dangereusement exposées à toute fièvre qui se déclare à la ronde, la fièvre politique par exemple.

Si l’histoire n’était pas encore et toujours une théodicée chrétienne déguisée, si elle était écrite avec plus d’équité et une sympathie plus fervente, elle serait véritablement la moins propre à rendre le service qu’elle rend à présent : servir de soporifique contre toutes les forces de bouleversement et de rénovation. Il en est de même pour la philosophie, dont la plupart ne veulent évidemment apprendre qu’à comprendre à peu près – très à peu près ! – les choses, dans le seul but de s’en accommoder. Et ses plus nobles représentants soulignent eux-mêmes si nettement son pouvoir d’apaisement et de consolation que les paresseux et tous ceux qui aspirent au repos se prennent à penser qu’ils cherchent la même chose que ce que cherche la philosophie. Il me semble au contraire que la question essentielle de toute philosophie est de savoir dans quelle mesure les choses sont d’une espèce et d’une forme invariables : afin qu’une fois cette question résolue, on s’attèle sans ménagements et avec courage à la tâche d’améliorer le côté du monde reconnu modifiable. C’est là ce qu’enseignent les grands philosophes eux-mêmes par leur action en travaillant à l’amélioration des idées très variables des hommes au lieu de garder leur sagesse pour eux…

L’hellénisation du monde et, pour la rendre possible, l’orientalisation de l’hellénisme – telle fût la tâche du grand Alexandre – demeure toujours le dernier en date des grands évènements : la vieille question de savoir si une culture étrangère peut, absolument parlant, être transposée, reste encore le problème de fond sur lequel peinent les modernes. C’est en effet l’alternance rythmique de ces deux facteurs réagissant l’un contre l’autre qui a déterminé le cours de l’histoire jusqu’à ce jour. Le christianisme, par exemple, apparaît comme un fragment d’antiquité orientale que les hommes ont poussé avec une prodigieuse minutie jusqu’à ses conséquences extrêmes dans la pensée et dans les faits. Avec la disparition de son influence, la puissance de la culture hellénique a connu un regain de force ; nous assistons à des phénomènes si déroutants qu’ils resteraient suspendus en l’air, inexplicables, si l’on ne pouvait les rattacher, par-delà un laps de temps énorme, à leurs équivalents grecs.

L’image qu’offre notre monde d’à présent n’a absolument rien de neuf : celui qui connaît l’histoire éprouve de plus en plus le sentiment de retrouver les traits anciens et familiers d’un visage. L’esprit de la culture hellénique plane, extrêmement diffus, sur notre présent…

La terre qui a été jusqu’alors orientalisée à satiété aspire de nouveau à être hellénisée ; à quiconque veut lui prêter son concours, il faut assurément de la promptitude et un pied ailé pour rassembler les points les plus divers et les plus distants du savoir, les continents éloignés du talent, parcourir et dominer un champ d’une immense étendue. Aussi s’avère nécessaire, aujourd’hui, une série d’Anti-Alexandre doués de la force la plus puissante pour tout rassembler et tout relier, pour relier les fils les plus éloignés et empêcher la trame d’être emportée par le vent. La tâche, à présent, n’est pas de dénouer le nœud gordien de la culture grecque, comme le fit Alexandre, et d’en laisser flotter les bouts à tous vents, mais de le renouer après qu’il a été dénoué. Je reconnais en Wagner un de ces Anti-Alexandre : il fixe et relie solidement ce qui était épars, faible et nonchalant ; il a, s’il m’est permis d’user d’une expression médicale, une vertu astringente : dans cette mesure, il appartient aux forces vives de la culture. Il règne sur les arts, les religions, l’histoire des divers peuples, et pourtant il est le contraire d’un polyhistorien, d’un esprit qui se contente de collectionner et de classer : car il est un rassembleur et sait animer les choses collectionnées, il est un simplificateur du monde.

Il n’est absolument pas possible de restaurer l’effet le plus pur et le plus élevé de l’art théâtral sans innover partout, dans les mœurs et dans l’Etat, dans l’éducation et dans le commerce des hommes.

… il faut renverser complètement les points de vue et savoir regarder comme très insolite et compliqué ce qui semble ordinaire et banal.

Bayreuth signifie pour nous la veillée d’armes à l’aube du combat. On ne pourrait nous faire de pire injustice que de supposer que pour nous il s’agit seulement d’art : comme si l’art avait valeur de remède ou de narcotique grâce auquel on pourrait se défaire de toutes les autres misères. Dans l’œuvre d’art tragique de Bayreuth, nous voyons le tableau de la lutte des individus contre tout ce qui se présente à eux comme une nécessité apparemment inexorable : le pouvoir, la loi, la tradition, les pactes et toute espèce d’ordre établi.

Les plus grandes douleurs qui existent pour l’individu, l’absence d’une communauté du savoir entre tous les hommes, l’incertitude des vérités dernières et l’inégalité des dons, tout cela crée en lui le besoin de l’art. On ne peut pas être heureux aussi longtemps qu’autour de nous tout souffre et se fait souffrir ; on ne peut pas être moral tant que le cours des choses humaines est déterminé par la violence, la tromperie et l’injustice ; on ne peut même pas être sage tant que l’humanité entière ne rivalise pas de sagesse et n’initie pas l’homme de la manière la plus sage à la vie et au savoir. Comment alors supporter ce triple sentiment d’insuffisance, si nous ne pouvions déjà discerner dans nos combats, nos efforts, nos défaites, un élément sublime et riche de sens, si nous n’apprenions de la tragédie le plaisir qu’on prend au rythme des grandes passions et à leur victime ? Certes, l’art n’est pas un maître ni une éducation pour l’action immédiate ; en ce sens, l’artiste n’est jamais un éducateur ni un conseiller, les objets que se proposent les héros tragiques ne sont pas, sans plus, les plus dignes d’efforts à nos yeux. Comme en rêve, aussi longtemps que nous nous trouvons sous le charme de l’art, l’appréciation des choses en est modifiée : ce que nous tenions alors pour si digne d’efforts, au point d’approuver le héros tragique lorsqu’il choisit la mort plutôt que d’y renoncer – est rarement digne de la même valeur et de la même dépense d’énergie dans la vie réelle : c’est pourquoi l’art est justement l’activité de l’homme au repos. Les combats qu’il nous montre sont des simplifications des combats réels de la vie ; ses problèmes sont des raccourcis du calcul infiniment compliqué des activités et des volontés humaines. Mais la grandeur et le caractère irremplaçable de l’art consistent précisément en ce qu’il suscite l’apparence d’un monde plus simple, d’une solution plus rapide aux énigmes de la vie. Nul être qui souffre de la vie ne peut se passer de cette apparence, de même que nul ne peut se passer de sommeil. Plus il devient ardu de connaître les lois de la vie, et plus nous désirons ardemment l’apparence de cette simplification, fût-ce pour de brefs instants, et d’autant plus grande devient la tension entre la connaissance générale des choses et la capacité spirituelle et morale de l’individu. L’art est là afin que l’arc ne se brise.
L’homme doit être initié à quelque chose de suprapersonnel – ainsi le veut la tragédie ; il lui faut désapprendre l’effroyable angoisse que lui inspirent la mort et le temps : car dans le plus bref instant, dans l’atome le plus infime de sa vie, il peut rencontrer le sacré, qui contrebalance et au-delà tout combat et toute nécessité – voilà ce qu’est avoir le sens tragique. Et si toute l’humanité doit périr un jour – et qui pourrait en douter ! – la tâche suprême qu’elle se voit assigner pour tous les temps à venir est de croître et de se fondre dans une unité et dans une communauté telle qu’elle se porte comme un tout à l’encontre de sa ruine imminente, dans un état d’âme tragique ; c’est dans cette tâche suprême que réside tout anoblissement des hommes ; si celle-ci était définitivement écartée, il en résulterait le tableau le plus lugubre que puisse s’imaginer un ami de l’humanité. Tel est mon sentiment ! Il n’y a qu’une seule espérance et une seule garantie pour l’avenir de l’humain : que l’état d’âme tragique ne périsse pas.

… la simplification du monde consiste toujours en ce que le regard de celui qui découvre devient de nouveau maître de la prodigieuse confusion et désolation d’un chaos apparent, et ramène à l’unité ce qui était auparavant dispersé et inconciliable.

Que signifie, se demande Wagner, le fait qu’un art comme la musique ait surgi avec cette force incomparable dans la vie des hommes modernes ?

Un seul grand artiste aurait certes pu être un hasard, mais l’apparition de tous les grands artistes dont témoigne l’histoire de la musique moderne, et qui n’eut d’équivalent qu’une seule fois, à l’époque des Grecs, donne à penser que ce n’est pas le hasard mais la nécessité qui règne ici.

… partout la langue est malade, et le poids de cette monstrueuse maladie pèse sur tout le développement de l’humanité. Dans la mesure où la langue a dû constamment s’élever sur les derniers échelons de ce qui lui était accessible, afin de pouvoir saisir, en s’éloignant le plus possible de la vive émotion qu’à l’origine elle savait exprimer en toute simplicité, ce qui est à l’opposé du sentiment, à savoir le domaine de la pensée, sa force s’est épuisée dans cette extension démesurée durant le bref espace de temps de la civilisation moderne : en sorte qu’elle n’est plus en mesure de satisfaire à l’unique exigence pour laquelle elle est là : que ceux qui souffrent se comprennent entre eux sur les nécessités les plus élémentaires de la vie. L’homme n’arrive plus à se faire connaître, dans sa détresse, au moyen de la langue et ne peut donc pas communiquer véritablement : dans cet état obscurément senti, la langue est devenue partout une puissance par elle-même, qui étreint les hommes de ses bras de fantôme et les pousse où ils ne veulent à vrai dire pas aller : dès qu’ils cherchent à se comprendre réciproquement et à s’unir en un même dessein, la folie des concepts généraux et même des pures sonorités s’empare d’eux et par suite de cette incapacité à communiquer, les créations de leur esprit commun portent à nouveau la marque de la mésentente réciproque, pour autant qu’elles ne correspondent pas aux nécessités réelles, mais seulement à la vacuité de ces mots et de ces concepts despotiques ; ainsi l’humanité ajoute-t-elle encore à tous ses maux celui de la convention, c’est-à-dire un accord en paroles et en actes sans un accord de sentiment. De même que dans la course vers l’aval de tout art on arrive à un point où ses moyens et ses formes acquièrent, dans leur foisonnement maladif, une prépondérance tyrannique sur les jeunes âmes des artistes et fait d’eux leurs esclaves, ainsi est-on devenu, dans le déclin des langues, l’esclave des mots ; sous cette contrainte, nul n’est plus à même de se montrer tel qu’il est, de parler naïvement, et bien peu parviennent à sauvegarder leur individualité dans la lutte contre une culture qui croit démontrer sa réussite non en se montrant accueillante aux besoins et aux sentiments clairs, mais en embobinant l’individu dans des « concepts clairs » et en lui enseignant à penser correctement : comme si cela avait une valeur quelconque de faire de quelqu’un un être pensant et raisonnant correctement sans être parvenu auparavant à lui apprendre à sentir de façon correcte ! Aussi quand, dans une humanité blessée à ce point, résonne la musique de nos maîtres allemands, qu’est-ce exactement que l’on entend ? Eh bien ! ce n’est que le sentiment juste, l’ennemi de toute convention, de toute distance et de toute incompréhension artificielle entre les hommes : cette musique est un retour à la nature, en même temps qu’elle est à la fois purification et métamorphose de la nature ; car c’est dans l’âme des hommes les plus aimants qu’est né le besoin de ce retour et ce qui retentit dans leur art, c’est la nature muée en amour.

L’homme moderne n’apparaît plus autrement que comme une pure et simple apparence ; dans ce qu’il représente aujourd’hui, loin de se rendre visible, il se dissimule ; et le reste d’inventivité artistique qui s’est maintenu chez un peuple, chez les Français et les Italiens par exemple, est employé à cet art de jouer à cache-cache. Partout où l’on exige aujourd’hui de la « forme », que ce soit dans la société ou dans la conversation, dans l’expression littéraire ou dans les relations entre Etats, on entend par là, malgré soi, une plaisante apparence, le contraire du véritable concept de forme en tant que configuration nécessaire qui n’a rien à voir avec le « plaisant » et le « déplaisant », précisément parce qu’elle est nécessaire et non facultative. Même là où l’on n’exige pas expressément la forme, chez les peuples civilisés, on ne possède pas davantage cette configuration nécessaire, on est seulement moins heureux, mais tout aussi zélé dans la recherche de l’apparence plaisante. A quel point l’apparence peut être plaisante ici ou là, et pourquoi il doit plaire à chacun que l’homme moderne se donne au moins la peine de paraître, c’est ce que chacun sent dans la mesure où il est lui-même un homme moderne.

Par l’intermédiaire de ces âmes, la musique réclame sa sœur, sa pareille, la gymnastique, qui est comme sa nécessaire configuration dans le domaine du visible : dans cette recherche et dans cette exigence, elle en vient à s’ériger en juge de tout ce monde d’apparences et de spectacles trompeurs du temps présent. Telle est la seconde réponse de Wagner à la question : quelle est la signification de la musique à notre époque ? Aidez-moi, clame-t-il à l’adresse de tous ceux qui savent entendre, aidez-moi à découvrir la culture que ma musique prédit parce qu’elle est le langage retrouvé du sentiment juste, songez que l’âme de la musique veut à présent se donner un corps et qu’elle cherche en vous tous à se frayer un chemin vers le mouvement, l’action, les institutions et les mœurs !

Si dans leur contemplation intérieure ils ne voient pas surgir devant eux de nouvelles formes mais toujours les anciennes derrière eux, ils servent la science historique et non la vie et ils sont morts avant même de mourir : mais celui qui sent aujourd’hui en lui une vie vraie et féconde – et cela ne peut signifier actuellement que la musique – pourrait-il un seul instant se laisser induire à des espoirs prometteurs par une quelconque de ces choses qui s’épuisent en figures, en formes et en styles ?

… peu importe qu’il s’emplisse de bile et de haine si son cœur n’est pas assez chaleureux pour s’apitoyer ! La méchanceté et le sarcasme mêmes sont préférables au fait de s’en remettre, à la façon de nos « amateurs d’art », à un bien-être trompeur et à une ivrognerie clandestine ! Mais même s’il sait faire davantage que nier et railler, s’il sait aimer, compatir et coopérer, il lui faut pourtant d’abord nier pour ouvrir la voie à son âme secourable.

… l’artiste de pure souche moderne s’avance plein de mépris pour les tâtonnements et les discours rêveurs de son compagnon plus noble, et il tient en laisse toute la meute glapissante des passions et des abjections pour les lâcher à la demande sur les hommes modernes : car ceux-ci préfèrent être traqués, blessés, déchiquetés plutôt que d’avoir à vivre en silence, en tête à tête avec eux-mêmes. Avec soi-même ! – cette pensée ébranle les âmes modernes, là est leur angoisse, de là leur peur des fantômes.
Quand, dans les villes populeuses, je regarde passer les multitudes avec leur expression d’abrutissement ou de hâte, je me dis toujours : ils ne doivent pas se sentir à l’aise. Mais pour eux, tout l’art n’est là qu’afin de les mettre plus mal à l’aise encore, de les abrutir davantage encore, ou de les rendre plus hébétés, plus impatients et plus avides. Car le sentiment inapproprié les chevauche et les fouaille sans répit, et ne leur permet absolument pas de s’avouer leur propre misère ; veulent-ils parler, la convention leur chuchote quelque chose à l’oreille qui leur fait oublier sur-le-champ ce qu’ils voulaient dire au juste ; veulent-ils se comprendre réciproquement, leur entendement est comme paralysé par des sortilèges, si bien qu’ils appellent bonheur ce qui est leur malheur et s’appliquent pour leur propre infortune à forger entre eux des alliances. Ainsi se trouvent-ils entièrement métamorphosés et ravalés au rang d’esclaves du sentiment inapproprié.

Autrefois, on regardait de haut, avec un honorable sentiment de supériorité, les gens qui faisaient le commerce de l’argent, même si l’on avait besoin d’eux ; on admettait que toute société doive avoir ses entrailles. A présent, ils sont la puissance dominante dans l’âme de l’humanité moderne, et sa composante la plus enviable.

Se servir de l’instant, et pour en tirer parti, l’évaluer le plus rapidement possible ! – on pourrait croire qu’il n’est resté aux hommes d’aujourd’hui qu’une seule vertu, la présence d’esprit. Malheureusement, elle est bien plutôt en vérité l’omniprésence d’une avidité sordide et insatiable et d’une curiosité toujours à l’affût chez tous.

Les historiens font preuve d’un zèle inquiet à démontrer que toute époque a son droit propre et ses propres conditions – afin de préparer tout de suite l’argument décisif de la défense au procès qu’à l’avenir on intentera à notre temps. La théorie de l’Etat, du peuple, de l’économie, du commerce, du droit – tout cela revêt désormais ce caractère de précaution apologétique ; il semble même que ce qui reste d’esprit actif, et qui n’est pas consommé au service du grand mécanisme de la puissance et du lucre, ait pour unique tâche de défendre et d’accuser le présent.
Devant quel accusateur ? On se le demande avec stupeur. Devant sa propre mauvaise conscience.
Et soudain la tâche de l’art moderne apparaît distinctement : l’abrutissement ou l’ivresse ! Endormir ou étourdir ! Amener la conscience, d’une manière ou d’une autre, à l’inconscience ! Aide l’âme moderne à se débarrasser de son sentiment de culpabilité et non à retrouver celui de son innocence ! Et cela, au moins par moments ! Défendre l’homme à ses propres yeux en le contraignant en lui-même à se taire, à ne pas entendre !

Il se pourrait que la rédemption de l’art, seul rayon de clarté que l’on puisse espérer à l’époque moderne, demeurât un événement pour quelques âmes solitaires, tandis que la plupart continueraient imperturbables à fixer du regard la flamme vacillante et fumeuse de l’art tel qu’ils le conçoivent : ils ne veulent pas la lumière, mais l’aveuglement, ils haïssent la lumière… qui se fait sur eux-mêmes.
Aussi s’écartent-ils de celui qui apporte une lumière nouvelle ; mais il les poursuit, contraint par l’amour dont il est né, et il veut les contraindre.

… un Wagner de hasard eût été écrasé par la toute-puissance de l’élément autre dans lequel il a été jeté. Mais dans le devenir du véritable Wagner règne une nécessité transfiguratrice et justificatrice.

Qui pourrait désigner avec précision la fin pour laquelle elle existe, quand bien même la finalité propre à la manière dont elle advint devait se laisser deviner ? Pourtant, un pressentiment bienheureux peut amener à se demander : ce qui est grand n’existerait-il en vérité que pour l’amour de ce qui est plus petit, le don le plus grand pour le moindre des dons, la vertu et la sainteté suprêmes pour l’amour d’infirmes ? La musique vraie a-t-elle dû se faire entendre parce que les hommes la méritaient le moins, mais qu’ils en avaient le plus grand besoin ?

… celui auquel il est donné de considérer une nature telle que celle de Wagner est involontairement ramené de temps en temps à lui-même, il est renvoyé à sa petitesse et à son infirmité et se demande : Que signifie-t-elle pour toi ? Et toi, dans quel but à vrai dire es-tu là ? – Il ne saura probablement que répondre et le voilà qui demeure coi, interloqué, interdit en face de lui-même. Puisse-t-il alors se contenter d’avoir vécu cela ; puisse-t-il, se sentant étranger à lui-même, écouter la réponse à ces questions.

Si son art nous fait vivre tout ce qu’une âme apprend au cours de ses pérégrinations, s’associant à d’autres âmes et en partageant le sort, apprenant à regarder le monde avec nombre d’autres yeux, nous parvenons alors nous-mêmes, par-delà la distance et l’éloignement, à le voir lui en personne, après avoir vécu en nous ce qu’il est lui. Nous l’éprouvons avec la plus grande certitude : tout le visible du monde veut s’approfondir et s’intérioriser en devenant audible chez Wagner, tout le monde audible cherche à émerger et à se manifester à l’œil et à la lumière, il veut en quelque sorte prendre corps. Son art le mène toujours sur cette double voie, qui va d’un monde d’audition à un monde énigmatiquement apparenté de drame visuel, et inversement ; il est constamment contraint – et le spectateur avec lui – de retranscrire en termes d’âmes et de vie élémentaire l’animation du visible, et à considérer en retour comme un phénomène la trame la plus secrète de l’intériorité, à la revêtir d’une apparence de corps.

Mais comme le plus inquiétant et le plus séduisant des sortilèges, l’action maîtrisera celui devant qui elle s’accomplit soudain : le voici soudain devant une puissance qui abolit la résistance de la raison, et fait même apparaître déraisonnable et inconcevable tout ce au milieu de quoi on vivait jusqu’alors…

Un état de l’humanité, de sa communauté, de ses mœurs, de son organisation de vie et de l’ensemble de ces institutions susceptibles de se passer de l’artiste imitateur n’est peut-être pas une impossibilité foncière, c’est en tout cas une hypothèse bien aventureuse et hérissée de difficultés ; seul devrait être autorisé à en parler un homme qui pourrait engendrer et saisir par anticipation le moment suprême de tout ce qui doit advenir, et qui aussitôt alors devrait devenir – et serait en droit de devenir – soudain aveugle à l’instar de Faust : - car nous-mêmes n’avons aucun droit à cette cécité, tandis que par exemple Platon avait le droit d’être aveugle à toute la réalité hellénique, après ce regard unique que son œil avait jeté sur l’idéal hellénique. Nous avons nous autres bien plutôt besoin de l’art parce que nous sommes justement devenus voyants à l’égard du réel : et nous avons besoin du dramaturge universel afin qu’il nous délivre au moins quelques heures de l’effroyable tension que le voyant pressent entre lui-même et ce fardeau de tâches qui lui sont imposées.

Mais la contrariété admise ici est justement le miracle qui a effectivement lieu dans l’âme du dramaturge dithyrambique : et si son essence pouvait jamais se laisser appréhender dans un concept, ce serait celui-là. Car les moments créateurs de son art sont ceux où il se trouve écartelé à l’intersection de ces sentiments, et où cette étrangeté et cet étonnement à la fois inquiétants et insolents à l’égard du monde vont de pair avec l’aspiration instinctive à se rapprocher en amant de ce même monde. Quels que soient les regards qu’il porte sur la terre et la vie, ce sont toujours des rayons de soleil qui « aspirent l’eau », amoncellent les nuées, condensent les moiteurs d’orage. Son regard se pose, tout à la fois lucide et réfléchi comme désintéressé et plein d’amour : et tout ce qu’il voit maintenant s’éclairer sous le double pouvoir lumineux de son regard, la nature le pousse avec une promptitude redoutable à le décharger de toutes ses forces, à révéler ses secrets les plus cachés : cela, par pudeur. C’est davantage qu’une métaphore que de dire qu’avec ce regard il a surpris la nature, il l’a vue nue : aussi cherche-t-elle à se réfugier pudiquement à l’intérieur de ses contradictions. Ce qui était jusqu’alors invisible, intérieur, trouve refuge dans la sphère du visible et devient phénomène ; ce qui n’était jusqu’à présent que visible se réfugie dans la mer obscure des sons : c’est pourquoi la nature, en voulant se dissimuler, dévoile l’essence de ses contradictions. Dans une danse au rythme impétueux et pourtant ailée, dans des gestes d’extase, le dramaturge-né parle de ce qui se passe alors en lui et dans la nature…

Lorsque la pensée maîtresse de sa vie se leva en lui [Wagner ; NDM], l’idée qu’un effet incomparable, le plus grand effet de tout art peut être atteint avec le théâtre, elle jeta tout son être dans la plus violente fermentation. Il n’en résultat pas tout de suite une résolution claire et lucide quant à ses désirs et à ses actes à venir ; au départ, cette pensée ne lui apparut presque tout d’abord que sous la forme d’une tentation, comme expression de cette obscure volonté personnelle, avide et insatiable de puissance et de gloire.

Toute étape ultérieure du devenir de Wagner se caractérise par le fait que les deux facultés fondamentales de son être s’unissent de plus en plus étroitement : chacune sortant de sa pudique réserve face à l’autre, le moi supérieur cesse d’encenser son frère violent et plus terrestre en lui offrant ses services, il l’aime et se met dès lors tout entier à son service.

Wagner devient celui qui a révolutionné la société, Wagner reconnaît l’unique artiste qui ait jamais existé : le peuple poétiquement créateur.

Grâce à ce qu’il venait de vivre, il comprit toute l’ignominie de la situation dans laquelle se trouvent l’art et les artistes, comment une société sans âme ou à l’âme endurcie, qui se dit la bonne mais qui est en vérité la pire qui soit, compte l’art et les artistes au nombre de ses esclaves afin de satisfaire de pseudo-besoins. L’art moderne est un luxe : voilà ce qu’il comprit, et aussi, que son existence et sa chute sont ni plus ni moins tributaires des droits qui sont ceux d’une société de luxe. Tout comme cette société a su, par l’usage le plus cruel et le plus habile de sa puissance, rendre les plus démunis, le peuple, toujours plus dociles, plus humbles et plus étrangers à eux-mêmes, et tirer de ce peuple le « travailleur » moderne ; elle l’a également dépossédé de ce qu’une impérieuse nécessité l’avait amené à produire de plus grandiose et de plus pur, de ce en quoi, vrai et unique artiste, il prodiguait généreusement son âme : ses mythes, ses mélodies, ses danses, son bonheur d’expression ; pour distiller de tout cela un remède voluptueux à l’épuisement et à l’ennui de sa propre existence – les arts modernes. Comment est née cette société, comment elle a su absorber de nouvelles forces dans les sphères de pouvoir apparemment opposées, comment par exemple le christianisme dévoyé en hypocrisie et en compromis douteux s’est laissé utiliser comme rempart contre le peuple et comme consolidation de cette société et de sa propriété, comment la science et les savants ne se sont que trop docilement prêtés à cette corvée, voilà tout ce que Wagner a su dépister à travers les époques pour, au terme de ses considérations, sursauter de dégoût et de rage : il était devenu révolutionnaire par compassion envers le peuple. Dès lors il aima ce peuple, et il lui tarda de le rejoindre, comme il lui tarda de rejoindre son art, car hélas ! il ne vit plus désormais qu’en ce peuple évanoui, qui ne se laissait plus qu’à peine encore deviner, ce peuple artificiellement tenu à l’écart, l’unique spectateur, l’unique auditeur susceptible d’être digne et à la hauteur de la puissance de l’œuvre d’art dont il rêvait. Aussi sa réflexion se concentra-t-elle autour de la question : Comment naît le peuple ? Et comment renaît-il ?
Il ne trouvait jamais qu’une seule réponse : - s’il existait une collectivité qui souffrît de la même détresse que celle dont il souffre, ce serait là un peuple, se dit-il. Et là où la même détresse conduirait à la même pulsion et au même désir, c’est là aussi qu’il faudrait chercher la même espèce de satisfaction, et que devrait être trouvé le même bonheur dans cette satisfaction. S’il cherchait alors autour de lui, dans sa propre détresse, la plus profonde considération et le meilleur réconfort, le plus cordial secours à sa détresse, il se sentait animé de la certitude bienheureuse que ce ne pourrait être que le mythe et la musique, le mythe dont il savait qu’il était le fruit et la langue de la détresse du peuple, et la musique, de semblable origine, quoique plus mystérieuse encore.

L’artiste, alors, entendit distinctement l’ordre qui ne s’adressait qu’à lui seul – ramener le mythe dans le monde viril et rompre le charme sous lequel la musique était tenue, la faire parler : il sentit que la force qu’il avait pour le drame était tout d’un coup délivrée de ses chaînes, et que son empire se trouvait fondé sur un domaine encore inexploré, intermédiaire entre le mythe et la musique.

Le génie du drame dithyrambique rejette enfin son dernier voile ! Il se retrouve seul, l’époque lui paraît futile, il a renoncé à tout espoir : son regard cosmique plonge une fois de plus et cette fois il a atteint le tréfonds : il y voit la souffrance liée à l’essence des choses et dès lors, devenu en quelque sorte plus impersonnel, il prend sur lui avec plus de sérénité sa part de douleur. Son désir de puissance suprême, héritage de ses états passés, se convertit tout entier en création artistique ; il ne parle plus par son art qu’avec lui-même, et non plus avec un « public » ou un peuple, aux prises avec le souci de lui donner la plus grande clarté et de l’adapter au mieux à ce dialogue suprême.

Mais plus rien n’était susceptible de le [Wagner ; NDM] déterminer à une telle précaution, il ne voulait plus qu’une seule chose : s’entendre avec lui-même, penser en actes l’essence du monde, philosopher avec les sons ; ce qui reste en lui de visées se résout en visions ultimes. Que celui qui est digne de savoir ce qui se passe alors en lui, et de quoi il s’entretenait avec lui-même dans les ténèbres les plus sacrées de son âme – et bien peu en sont dignes – que celui-là écoute, contemple et vive Tristan et Isolde…

… ce breuvage exquis entre tous que Wagner a versé à tous ceux qui ont beaucoup souffert de la vie et qui se retournent ensuite vers elle avec le sourire des convalescents.

… il arriva soudain une chose qui lui [Wagner ; NDM] fit dresser l’oreille : les amis survinrent et lui annoncèrent le mouvement souterrain qui secouait de nombreux cœurs – c’était bien loin encore d’être le « peuple » qui s’animait et s’annonçait là, mais peut-être était-ce le germe et la première source vive d’une société vraiment humaine dont la réalisation appartenait à un avenir lointain…

Car si étrange que cela puisse paraître, alors qu’il [Wagner ; NDM] renonçait de plus en plus résolument à avoir du succès auprès de ses contemporains, qu’il jugeait de façon on ne peut plus lucide, à mesure qu’il se détournait de la puissance, ce « succès » et cette « puissance » venaient à lui ; du moins tout le monde lui en parlait. C’est en vain qu’il ne laissait pas de mettre en lumière le malentendu total et même humiliant sur lequel reposaient ces « succès » ; on était si peu accoutumé à voir un artiste faire une telle discrimination entre les effets qu’il obtenait qu’on n’ajoutait pas vraiment foi même à ses plus solennelles protestations.

Lorsque sur ces entrefaites, pendant la guerre franco-allemande, un courant plus grandiose et plus libre sembla emporter les esprits, Wagner se souvint de son devoir de fidélité, pour sauver au moins son grand œuvre de ces succès et de ces insultes dus à des méprises, et l’ériger, en un rythme entièrement sien, en exemple pour tous les temps : c’est ainsi qu’il conçut l’idée de Bayreuth.

Méditer ce qu’est l’artiste Wagner, et embrasser du regard tout le spectacle offert par un pouvoir et une licence véritablement affranchis, voilà qui s’avèrera nécessaire au salut et au rétablissement de quiconque a pensé et enduré comment s’est fait l’homme Wagner.

… la grandeur de l’artiste Wagner doit-elle consister en ce don démonique de communication de sa nature qui se raconte pour ainsi dire en toutes les langues et donne à voir avec une suprême clarté l’expérience intime la plus propre qu’il ait vécue…

Le mythe ne repose pas sur une pensée, comme se l’imaginent les rejetons d’une culture factice, il est lui-même une pensée ; il fait part d’une représentation du monde, mais au gré d’une succession d’actes, d’actions et d’épreuves. L’anneau du Nibelung est un prodigieux système de pensées auquel ne manque que la forme conceptuelle de la pensée.

… l’homme théorique comprend à l’élément proprement poétique, au mythe, ce qu’un sourd comprend à la musique, autant dire que l’un et l’autre voient une agitation qui leur semble dénuée de sens.

Or s’il se trouve que les héros et les dieux des drames mythiques tels que ceux que Wagner met en poèmes aient à se faire comprendre aussi en paroles, un danger nous guette alors plus que tout autre : c’est que cette langue qui s’exprime en paroles éveille en nous l’homme théorique et nous fasse passer ainsi dans une autre sphère, non mythique, avec pour seul résultat que, loin d’avoir mieux compris, grâce à la parole, ce qui s’est passé sous nos yeux, nous n’aurions rien compris du tout. C’est pourquoi Wagner a forcé la langue à revenir à un état originel où elle ne pense encore presque rien par concepts, où elle-même est encore poésie, image et sentiment…

Wagner au contraire, qui est le premier à avoir reconnu les lacunes intrinsèques du drame parlé, donna à chaque déroulement dramatique une triple expression, par la parole, le geste et la musique ; et la musique transmet immédiatement les profonds émois des personnages du drame aux âmes des auditeurs, qui perçoivent dès lors dans les gestes de ces mêmes personnages la première manifestation visible de ces mouvements internes, puis, dans la langue, une seconde apparition, plus pâle, de ces mêmes mouvements, traduits dans un vouloir plus conscient.

De Wagner musicien il faudrait dire en général qu’il a donné un langage à tout ce qui dans la nature ne consentait pas encore à parler ; rien ne saurait y rester muet. Aurore, forêt, brouillard, précipices ou sommets, frisson de la nuit ou clair de lune, il s’y plonge et prête l’oreille à leur secret désir : eux aussi veulent une résonance. Si le philosophe dit qu’il y a dans la nature, tant animée qu’inanimée, une seule et même volonté qui a soif d’exister, le musicien ajoute encore que cette volonté veut, à tous les niveaux, une existence sonore.
Avant Wagner, la musique avait dans l’ensemble d’étroites limites ; elle se rapportait aux états durables de l’homme, à ce que les Grecs appellent l’ethos, et n’avait commencé qu’avec Beethoven à découvrir la langue du pathos, du vouloir passionné, des drames qui se déroulent à l’intérieur de l’homme.

Beethoven, le premier, fit parler à la musique une langue nouvelle, la langue jusqu’alors prohibée de la passion : mais comme son art dut se dégager des règles et des conventions de l’art de l’ethos, et tenter en quelque sorte de se justifier devant lui, son évolution artistique fut grevée d’une particulière difficulté, et d’un manque de clarté.

… il est d’autant plus indispensable d’avoir quelque chose de bien précis à dire, et de le dire distinctement, qu’il s’agit d’un genre plus élevé, plus difficile et plus exigeant.

Wagner saisit chaque degré et chaque nuance de sentiment avec une sûreté et une précision extrêmes ; il saisit délicatement le frémissement le plus imperceptible, le plus réservé, le plus farouche sans craindre qu’il lui échappe et le retient comme quelque chose qui aurait pris solidité et consistance, quand bien même tout autre que lui n’y verrait qu’un insaisissable papillon.

J’admire le pouvoir de supputer tout le cheminement d’une passion collective à partir d’une multitude de passions aux orientations diverses : que cela soit possible, c’est ce qu’atteste chaque acte pris pour lui-même d’un drame wagnérien, qui relate parallèlement l’histoire singulière de divers individus et l’histoire collective de tous. D’emblée nous sentons que nous sommes en présence de certains courants et contre-courants, mais aussi, et surtout, d’un fleuve plus puissant qu’eux tous, qui prend une seule et même direction ; ce fleuve semble d’abord bien agité, bondissant au-dessus de récifs inapparents, il semble par moments que les flots se partagent et veuillent prendre des directions divergentes. Mais peu à peu nous remarquons que le courant directeur s’est fait plus puissant, plus irrésistible, que l’agitation et les tourbillons du début ont fait place au calme d’un mouvement redoutable et majestueux se dirigeant vers un but encore inconnu, et soudain, pour finir, le fleuve se précipite, de toute son ampleur, dans les profondeurs et semble prendre un plaisir démoniaque à l’abîme et à ses ressacs. Jamais Wagner n’est davantage Wagner qu’en présence de difficultés décuplées et lorsqu’il peut donner libre cours à sa nature de législateur en régnant sur de vastes proportions. Soumettre à des rythmes simples des masses énormes et rebelles, exécuter une volonté à travers une troublante multitude de prétentions et d’aspirations – voilà les tâches pour lesquelles il se sent né, dans lesquelles il a le sentiment de sa liberté. Jamais il ne s’essouffle, jamais il n’arrive au but hors d’haleine.

Il semble que, même eu égard à la peine que demande l’art, lui [Wagner ; NDM] aussi aurait pu dire que la véritable vertu du poète dramatique consiste en abnégation, à quoi il répliquerait sans doute : il n’y a de peine que pour celui qui ne s’est pas encore affranchi, la vertu et le bien sont aisés.

En présence d’une œuvre de Wagner, on ne pense ni à ce qu’elle a d’intéressant ni à ce qu’elle a de réjouissant, non plus qu’à Wagner lui-même ni à l’art en général : on ne sent que sa nécessité. Quant à savoir quelle rigueur et quelle constance de volonté, quelles victoires sur soi il a fallu à l’artiste tout le temps qui a été celui de son devenir pour pouvoir enfin, la maturité atteinte, créer les œuvres nécessaires, avec une liberté joyeuse à chaque instant de cette création, voilà ce que personne ne saura jamais évaluer…

Il est tout à fait admirable de voir comment Wagner, sa vie durant, a su éviter de laisser se former autour de lui des partis, alors qu’à chaque phase de son art se formait un cercle de partisans visiblement destiné à arrêter son art à la phase alors atteinte. Il a toujours fendu leurs rangs en évitant toute attache…

Car au stade que l’art a atteint, cette activité créatrice a pour fatale conséquence de niveler l’effet de tout ce qui est véritablement grand en le reproduisant tant bien que mal en de nombreux exemplaires et en épuisant les moyens et les procédés du génie par leur usage quotidien.

Que se dessine à l’horizon la moindre occasion, ou l’occasion ou jamais d’illustrer ses pensées par un exemple, Wagner y est prêt : il adaptait ses pensées aux circonstances et trouvait moyen de les rendre parlantes fût-ce dans le cadre de la plus misérable représentation.

Son art ne peut être confié à la barque de l’écrit, possibilité offerte au philosophe : ce que l’art demande pour se transmettre, ce sont des hommes capables, non des lettres et des notes. Des pans entiers de la vie de Wagner laissent entendre ces accents où domine l’angoisse de ne plus approcher ces hommes capables et, au lieu de leur donner l’exemple qu’il lui faut leur donner, de se voir réduit contre son gré à donner des indications manuscrites ; au lieu de faire voir l’action, d’en montrer un très pâle reflet à ceux qui lisent des livres, c’est-à-dire, en somme, à ceux qui ne sont pas artistes.

… j’ai l’impression que bien souvent Wagner parle comme s’il s’adressait à des adversaires […] – à des adversaires avec lesquels toute familiarité est exclue, d’où sa réticence et sa retenue. Il n’est pas rare, cependant, que, emporté par sa passion, son sentiment perce, nonobstant la dignité dans laquelle il se drape ; on voit disparaître alors les périodes artificielles, lourdes et surchargées d’épithètes…

… le Faust comme la représentation de l’énigme la moins populaire qui se soit posée aux temps modernes, dans la figure de l’homme théorique cherchant éperdument la vie…

Qu’il pût exister un art si lumineux, si solaire et si chaud qu’à la fois il éclaire de ses rayons les humbles et les pauvres d’esprit et fasse fondre l’orgueil des doctes – voilà ce dont l’expérience nous a instruits, ce qu’on ne pouvait imaginer. Mais dans l’esprit de tous ceux qu’instruit à présent l’expérience, cet art ne peut que produire un bouleversement de toutes les notions d’éducation et de culture ; ils croient voir se lever le rideau d’un avenir où il n’y aura plus ni biens ni bonheurs suprêmes qui ne soient communs à tous les cœurs […].
Si le pressentiment ose s’aventurer de la sorte dans le lointain, il reviendra à la lucidité d’envisager l’inquiétante incertitude sociale de notre présent et de ne pas se dissimuler le péril auquel est exposé un art qui ne semble avoir de racines sinon en ce lointain avenir, et qui nous découvre ses rameaux en fleurs plutôt que le sol d’où il est issu. Comment sauverons-nous cet art apatride, comment l’aiderons-nous à atteindre cet avenir ? Comment endiguerons-nous le flot de la révolution qui semble partout inéluctable ?

Mais, en règle générale, l’élan secourable est trop irrésistible chez cet artiste [Wagner ; NDM] créateur, trop vaste l’horizon de son amour de l’humanité pour que son regard doive s’arrêter aux barrières de la réalité nationale. Ses pensées, comme celles de tout grand et bon Allemand, vont au-delà de ce qui est allemand, et la langue de son art ne s’adresse pas à des peuples, elle s’adresse à des hommes.
Mais à des hommes de l’avenir.

Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, l’artiste méconnu, maltraité et fugitif qui a acquis cette conviction à titre de légitime défense : le succès et l’insuccès auprès de ses contemporains n’étaient à même ni de la détruire ni de la fonder. Il n’appartient pas à la génération présente, que celle-ci le loue ou le rejette – ainsi juge son instinct…

Schiller, il est vrai, était animé de plus de foi et nourrissait plus d’espoir : il n’a pas demandé à quoi pourrait ressembler un avenir qui donnerait raison à l’instinct du créateur et à ses prédictions, non, il a exigé des artistes…

Que la saine raison nous garde de croire que l’humanité trouvera un beau jour un régime idéal et définitif et que, tel le soleil des Tropiques, le bonheur dardera alors les rayons d’un beau fixe sur les hommes ainsi enrégimentés : Wagner n’a rien à voir avec une telle croyance, il n’a rien d’un utopiste. S’il ne peut s’empêcher d’avoir foi en l’avenir, cela signifie simplement qu’il perçoit chez les hommes actuels des qualités qui n’appartiennent pas au caractère ni à la structure immuable de l’être humain mais qui sont variables, voire éphémères ; et c’est précisément en raison de ces qualités que l’art est parmi eux sans patrie et que lui-même doit se faire le messager précurseur d’un autre temps. Ni âge d’or ni ciel sans nuage ne sont réservés aux générations à venir auxquelles l’adresse son instinct : les hiéroglyphes de son art ne nous permettent d’en deviner les traits approximatifs que dans la mesure où il est possible de déduire la nature du besoin de celle de la satisfaction.

… et épouvantât nos âmes comme si fusait la voix d’un malin génie de la nature jusqu’alors bien caché. Ce n’est pas autrement que sonnent à nos oreilles des phrases comme : la passion vaut mieux que le stoïcisme et l’hypocrisie, la sincérité, même dans le mal, est préférable au renoncement à soi-même par conformité à la moralité reçue, l’homme libre peut être bon comme il peut être méchant, tandis que l’homme asservi est une honte de la nature et ne doit s’attendre à aucune consolation terrestre ; enfin, celui qui veut devenir libre ne le peut que par lui-même, nul ne reçoit la liberté comme un don merveilleux tombé du ciel.
Si stridents, si insolites que nous paraissent ces accents, ils n’en proviennent pas moins de ce monde à venir pour lequel l’art est véritablement un besoin, et qui peut en attendre aussi des satisfactions véritables ; c’est la langue de la nature restaurée aussi dans l’humain ; c’est là exactement ce que j’ai appelé tout à l’heure sentiment approprié par rapport au sentiment inapproprié qui règne aujourd’hui.
Or il n’y a de satisfactions et de délivrances véritables que pour ce qui est naturel : c’est peine perdue de les chercher là où le naturel fait défaut, là où règne le sentiment inapproprié. A supposer qu’il ait pris conscience de lui-même, il ne reste plus au manque de naturel qu’à aspirer au néant, tandis que la nature désire au contraire être métamorphosée par l’amour : celui-là aspire à ne plus être, celle-ci à être autrement.

L’inconstant, le désespéré trouve la délivrance de son tourment dans l’amour compatissant d’une femme qui préfère mourir plutôt que de lui être infidèle : c’est le motif du Vaisseau fantôme. L’amante, renonçant à tout bonheur personnel, devient une sainte à la faveur d’une transmutation de l’amor en caritas, et sauve l’âme de l’être aimé : tel est le motif de Tannhäuser. L’essence de la gloire la plus haute condescend à solliciter les hommes et ne souffre pas qu’on l’interroge sur son origine ; lorsque lui est posée la funeste question, cet être retourne, contre son gré, et plein d’affliction, à sa vie supérieure : voilà le motif de Lohengrin.

Celui qui pose ces questions et les pose en vain tournera les yeux vers l’avenir ; et si jamais il devait découvrir de surcroît en quelque contrée éloignée ce « peuple » qui saura déchiffrer sa propre histoire à partir des signes de l’art wagnérien, il comprendrait alors du même coup ce que Wagner sera à ce peuple – ce qu’il ne peut pas être pour nous tous, à savoir non pas, comme nous en avons peut-être l’impression, le voyant qui scrute un avenir, mais l'interprète qui transfigure un passé.
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